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Critiques de Spinoza


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    • Livres 5.00/5
    Par colimasson, le 24/06/2013


    L'éthique L'éthique de Spinoza

    L’Ethique de Spinoza est une belle construction philosophique et si c’est en cet honneur qu’on le connaît principalement, ce n’est pas en vertu de cette qualité que j’aimerais lui rendre hommage. Spinoza est peut-être un philosophe accompli –et davantage encore un logicien- mais il me semble surtout certain qu’il est un homme digne de notre admiration.


    Son Ethique ne m’intéresse pas particulièrement pour la rigueur de ses démonstrations. Sa construction est curieuse et donne l’impression de feuilleter un ouvrage de sciences mathématiques, axiomes, démonstrations, corollaires, scolies et lemmes en furie. Hélas, comme tout ouvrage scientifique, ses limites transparaissent dès lors qu’on remet en question le moindre axiome innocent. Exemple de l’un parmi tant d’autres : « D’une cause déterminée donnée, suit nécessairement un effet, et au contraire, s’il n’y a nulle cause déterminée, il est impossible qu’un effet s’ensuive ». Le même scepticisme a déjà pu nous faire passer de la géométrie euclidienne à d’autres géométries non linéaires et on comprend bien que dans le domaine des sciences, aucune valeur sûre ne peut être affirmée. C’est pour cette raison que je suis passée d’une proposition à une autre avec peut-être un peu plus de légèreté que toute lecture conscience de L’Ethique aurait exigé. Et pourtant… je pense être aussi convaincue que l’exégète le plus minutieux de l’œuvre de Spinoza.


    Les lourdeurs de style de L’Ethique (surcharge du texte en répétitions, tournures redondantes) sont aussi ses meilleurs atouts. Il faut rappeler que Spinoza a appris le latin plutôt tardivement et que le manque de fluidité de son écriture à cet égard est parfaitement compréhensible. D’une part, les répétitions sont nombreuses et donnent l’impression d’une écriture mécanique qu’on imaginerait presque cartésienne –avant de comprendre que ce n’est (heureusement ?) pas le cas. Les tournures de ses phrases sont parfois lourdes mais évitent tout risque de malentendu. La répétition a du bon et permet aux concepts et aux idées de se faire une place de choix dans notre esprit. La décomposition du texte en axiomes, propositions et autres démonstrations semble d’autre part peu attrayante mais cette forme permet en réalité la concision et débarrasse l’auteur comme le lecteur de toute tentation de laisser s’échapper un fragment de passion.


    Et pourtant… Malgré sa volonté d’être un ouvrage purement rationnel, L’Ethique laisse apercevoir l’âme d’un homme si passionné qu’il a cherché à tuer la fougue et l’immodération par la passion de la raison. Ainsi, Spinoza classe les sentiments, les actes et –plus grossièrement- les hommes en deux catégories, selon qu’ils sont dominés par l’une ou par l’autre de ces qualités : la passion/passivité ou l’action/activité. La démonstration est bien sûr extrêmement rigoureuse et je ne prétendrais pas la résumer, car elle constitue l’ouvrage même en tant qu’aucune proposition ne peut être ôtée sans ébranler la totalité de son édifice. Plusieurs concepts nécessitent toutefois d’être évoqués. Ainsi une nouvelle définition de Dieu, envisagé comme le Tout que nous pourrions également appeler Nature (faut-il rappeler que Spinoza a eu le courage de penser ceci au 17e siècle dans un contexte religieux particulièrement féroce ?), un Dieu qui ne serait plus un être désirant formé à notre image mais un Dieu prouvant sa puissance et sa perfection par le seul fait d’être. Aucune meilleure définition pour traduire ce concept n’aurait pu être donnée que la suivante : « Dieu est cause immanente, mais non transitive, de toutes choses » -et on admire encore la concision. Cet être parfait ne manque de rien. Il ne désire donc rien, et n’attend rien de nous. Branle-bas de combat dans le milieu religieux traditionnel : avec ce modèle, les églises ne valent plus rien. Qui de s’indigner : où se dirige-t-on si la morale n’existe plus ? ; qui de s’enthousiasmer : aurait-on enfin découvert la véritable liberté ? C’est en fait ici que la distinction se joue entre deux catégories d’hommes : ceux qui se croient maîtres d’eux-mêmes, et ceux qui se savent soumis à une nécessité qui les dépasse –mais infinie et si parfaite qu’elle ne se remarque pas.


    « Les hommes, donc, se trompent en ce qu’ils pensent être libres ; et cette opinion consiste uniquement pour eux à être conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. L’idée de leur liberté c’est donc qu’ils ne connaissent aucune cause à leurs actions. »


    La liberté n’existe donc pas absolument, si ce n’est en théorie. En pratique, il s’agit seulement de s’en approcher par la vertu –ce qu’on appellerait aussi l’intelligence- et qui consiste à se détacher de ses propres sensations pour analyser les causes de chaque effet de façon rationnelle, selon les propositions avancées par Spinoza. Encore une fois, il s’agit d’être convaincu par son système, et si on ne l’est par la remise en cause (toute rationnelle) de ses axiomes, on peut l’être par l’assentiment instinctif, c’est-à-dire par la passion, ce qui est alors contraire à l’idéologie de Spinoza. Mais peut-être faut-il en passer par là ?


    Lire L’Ethique procure une grande joie ou, comme la définit son auteur : « le passage de l’homme d’une moindre à une plus grande perfection ». On se sent devenir meilleur par une abnégation raisonnée des sentiments –aussi bien des bons que des mauvais- qui, contrairement à la croyance commune, ne serait pas la traduction d’un esprit désenchanté mais au contraire la vision d’un homme perpétuellement en transe, inclus dans le monde jusqu’à sa moindre parcelle insignifiante, ne vivant plus exclusivement pour lui-même mais pour participer à la perfection originelle de l’essence du monde. Cela s’appelle la béatitude, et elle n’est pas une joie car une fois atteinte, elle est la perfection même :


    « La béatitude n’est pas la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même ; et nous n’en éprouvons pas de la joie parce que nous réprimons nos penchants ; au contraire, c’est parce que nous en éprouvons de la joie que nous pouvons réprimer nos penchants. »


    Pour mieux comprendre cette idée de l’Être absolu, infini et parfait dont nous ne serions que des parties, je me suis représentée le rapport de notre Être avec nos cellules : notre pensée (notre intellect) serait l’essence, notre organisme serait le monde, et les différents constituants de notre organisme (cellules, liquides, os…) seraient les différents constituants du monde (êtres vivants, charpente géographique…). L’analogie fonctionne : notre corps est donné, parfait dans son existence même. A l’intérieur de lui se produisent des mécanismes qui, bien qu’imprévisibles et pouvant se manifester sous des formes différentes, ne sont en réalité jamais libres. On comprend enfin que, la perfection étant donnée dans son origine, elle n’empêche pas la réalisation du mal, qui pourrait être les affections ou maladies par lesquelles l’organisme se laisse envahir. L’analogie a bien sûr ses limites. Avec cet exemple, les maladies peuvent perturber jusqu’à l’intellect, ce qui signifierait que l’essence peut perdre sa perfection -ce que Spinoza n’admet pas. Encore : nos connaissances nous permettent de penser que les maladies ont souvent une origine externe (sauf peut-être dans le cas du cancer), ce qui signifierait que Dieu peut être influé par des causes qui ne dépendent pas de lui –or Dieu est parfait et rien de plus grand ne pourrait le perturber d’une façon ou d’une autre. Mais cette contradiction est peut-être, aussi, une ouverture intéressante de L’Ethique qui permettrait de considérer ce livre génial comme l’explication d’un phénomène imbriqué dans un maillon de matriochkas. Encore, cette explication signifierait que tout est lié et qu’il n’est pas irraisonnable de se sentir alarmé par des évènements qui se produisent même loin de soi –ce qu’on appelle le stress dans l’organisme peut être nommé angoisse dans le monde.


    La pensée de L’Ethique provoque beaucoup de joie et rapproche de la vertu spinoziste en tant qu’elle apprend à raisonner, nous apaisant et nous rapprochant de la Béatitude. Toutefois, les moyens pour nous conduire à cet état sont extrêmement paradoxaux et on a parfois l’impression qu’il faut abolir la vie, dans la diversité de son expression et dans le tumulte de ses expériences, pour vivre parfaitement. C’est ce que Nietzsche aussi a remarqué, qui écrit dans Par-delà le bien et le mal :


    « […] tous ces ermites par nécessité, qu’ils s’appellent Spinoza ou Giordano Bruno- finissent par devenir, ne fût-ce que dans une mascarade intellectuelle, et peut-être à leur insu, des empoisonneurs raffinés et avides de vengeance. (Qu’on aille donc une fois au fond de l’éthique et de la théologie de Spinoza !) […] »


    Il faut se rappeler en effet que Spinoza, à cause d’idées qui ne convenaient ni à son époque, ni à son territoire de résidence, s’est trouvé exclu et rejeté par ses semblables alors qu’il était encore très jeune. En mettant au point un attirail rationnel poussé jusqu’au plus haut niveau, L’Ethique pourrait être pensé comme le moyen utilisé par Spinoza pour lutter contre la haine ressentie à l’égard de ceux qui l’ont rejeté, car la haine est « la tristesse accompagnée de l’idée d’une cause extérieure ». Ainsi, en construisant un système qui classe les hommes sur différentes échelles de la vertu, et en se faisant de fait, implicitement, l’homme placé sur le plus haut échelon –les autres continuant à patauger dans un marasme sans fond-, Spinoza réussit à transformer sa tristesse en joie par l’usage de la raison, ce qui lui fait écrire qu’il s’agit du plus grand bien.


    « Agir par vertu absolument n’est rien d’autre en nous qu’agir, vivre, conserver son être (ces trois mots signifient la même chose) sous la conduite de la Raison, d’après le principe qu’il faut chercher l’utile qui nous est propre. »


    Et dans cette œuvre remplie de joie, Spinoza aurait fini par être conduit par l’Amour, cette « joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure », et qui se traduit par l’existence géniale de son Ethique. Dans un sens, Spinoza n’a pas tort : tout est nécessaire, et ce qui peut nous apparaître immédiatement comme un mal indiscutable (la haine de la majorité de ses semblables pour l’auteur) peut en fait être une possibilité donnée à la vertu de s’exprimer par l’usage de la raison. Quant à la nécessité de la publication de L’Ethique, on ne la recherchera pas, comme on ne recherche plus la nécessité de ce qui est devenu parfait.


    Lien : http://colimasson.over-blog.com/article-l-ethique-1677-de-baruch-spinoza-1186...

    Critique de qualité ? (19 l'ont appréciée)


    • Livres 5.00/5
    Par vincentf, le 08/12/2012


    L'éthique L'éthique de Spinoza

    A la fois rigueur et joie, la pensée de Spinoza séduit l'esprit autant que le corps, qu'elle ne sépare presque pas, tout se trouvant rassemblé par Dieu, en Dieu, c'est-à-dire en la Nature. Il n'y a, pour Spinoza, qu'une substance, qu'un être, c'est Dieu, et ce Dieu est indivisible, donc partout. Il est la Nature. Nous sommes une partie de Dieu, nous sommes même Dieu lui-même, puisqu'il est indivisible. Malheureusement, nous ne sommes pas spontanément conscients de cette adéquation entre notre corps (Dieu perçu sous le point de vue de l'étendue), notre esprit et Dieu, parce que nous sommes affectés de mille façons par l'extérieur et que nous sommes souvent passifs, pénétrés de tristesse et non de joie. Le travail de l'esprit consistera donc toujours à chercher la joie, l'action, la pensée adéquate qui correspond à la vérité de la Nature. Son désir sera de se conserver, d'être utile à lui-même, c'est-à-dire, toujours, à Dieu. N'est moral que ce qui est utile à ma conservation. Ce qui me plaît dans l'éthique de Spinoza, même si ses démonstration m'échappent parfois, c'est que c'est une éthique du désir et non du devoir, une quête de joie et non du "bien", défini simplement par l'utile. C'est qui m'est utile est bien, et non le contraire. Bien sûr, Spinoza surestime l'entendement humain, mais il le désencombre des vieux modes de penser qui le corsetaient.

    Critique de qualité ? (15 l'ont appréciée)


    • Livres 5.00/5
    Par fx131, le 05/04/2014


    L'éthique L'éthique de Spinoza

    L'un des ouvrages fondamentaux de la philosophie. Spinoza c'est la liberté par l'esprit. Loin des considérations de nombre de philosophes plus ou moins pertinents , il s'advére que son discours , sa vision du monde et de dieu fédére un large public . Certes à l'époque l'on imagine ce que cette vision a pu lui apporter comme problémes graves. Sa vision , sa perception de Dieu rejoint celle d'Einstein , pour qui également la vision de Dieu ne pouvait étre ce que les religions en font , bien au contraire. Spinoza , on le comprend ici , était un homme simple , qui avait la volonté , le besoin de penser. Certes parfois une certaine urgence se ressent dans l'écriture de Spinoza. Pour lui comme ce livre le démontre , la pensée était comme l'air , vitale. Il fut l'un des précurseurs de ce courant de pensée qui s'opposait au dogmatisme religieux , qui le fuyait , préférant et de trés loin , une vision réaliste de la vie. Il est vrai que cet ouvrage n'est pas facile d'approche , il faut avoir la volonté et le besoin de découvrir la pensée de ce grand homme. Il est vrai qu'il faut y revenir plusieurs fois pour réelement prendre la mesure de ces mots si forts , si nécessaire, tellement la somme de savoir que l'on retire de cet ouvrage est colossale. L'on dis souvent que chaque livre attend son lecteur jusqu'a l'age ou celui - ci pourra enfin profiter pleinement de ces pages , et avec Spinoza c'est un peu le cas . Et dans cet ouvrage , qui est la piéce maitresse de sa vision , c'est une leçon de vie , de liberté que l'on rencontre . Liberté par la raison , liberté par la pensée , cet ouvrage peut se lire a tout les instants de la vie. L'on aura toujours quelque chose a y trouver. Fondamental pour une meilleure connaissance de la vie.

    Critique de qualité ? (5 l'ont appréciée)


    • Livres 5.00/5
    Par GuillaumeTM, le 29/03/2013


    L'éthique L'éthique de Spinoza

    Voici l'œuvre principale de Spinoza (celui qu'on surnomme souvent comme le philosophe de la joie), qui sera publié pour la première fois après sa mort. Ecrit dans une langue austère, pas toujours très agréable, se servant comme Descartes de la logique mathématique pour étayer ses thèses, l'auteur donne de la symbolique de Dieu une tout autre image, bien loin de celle dont ses contemporains étaient habitués. Ce qui lui valut pas mal d'animosités et même une agression à coup de poignard.

    Pour Spinoza, Dieu c'est la nature (panthéisme) et tout est dans la nature y compris les êtres humains, donc tout est en Dieu. Il rejette également en bloc l'idée selon laquelle Dieu aurait une pensée et existerait sous un anthropomorphisme humain. Il dit aussi que "le désir est l'essence même de l'homme, en tant que conçue comme déterminée de quelque façon à faire quelque chose".

    Assurément l'un des plus importants et plus grands philosophes avec Nietzsche.

    Critique de qualité ? (4 l'ont appréciée)


    • Livres 5.00/5
    Par Mariol, le 25/02/2012


    L'éthique L'éthique de Spinoza

    Ce livre, je l'ai lu plusieurs fois. A deux reprises dans une édition de poche en en sentant la puissance sans bien en comprendre la portée. Cela tenait pour partie à la traduction de Roland Caillois, pas toujours systématique. Ma vie a été bouleversée par la traduction de Robert Misrahi. Pour dire les choses sans y réfléchir 107 ans, je crois que j’y ai trouvé la joie que procure : (1) le fait de ne pas vivre en s’imaginant au centre du monde – le monde qui nous entoure est plus intéressant que soi (si tant est qu’on puisse se penser hors du reste) et Spinoza offre « une vie hors de soi » passionnante ; (2) le fait de ne pas percevoir le monde à travers une interprétation finaliste – les choses sont par nécessité et non par conformité à une fin. Enfin, Spinoza fournit des catégories bien précises pour penser correctement des choses un peu obsédantes (Dieu). Mention spéciale : une pensée émancipée du dualisme corps-esprit. Ça a l’air un peu académique mais c’est une avancée anthropologique cruciale qui n’a pas fini de transformer le monde. Nous sommes un corps, c’est-à-dire de la matière organisée, y compris dans les aspects qui nous paraissent les plus immatériels (la pensée). Je recommande spécialement ce livre aux personnes dépressives, il soulage énormément et apporte un cadre suffisamment cohérent pour vivre joyeux.

    Critique de qualité ? (4 l'ont appréciée)


    • Livres 5.00/5
    Par gigi55, le 25/10/2009


    L'éthique L'éthique de Spinoza

    Surement un des sommets de la philosophie occidentale.
    Écrit dans un style d'ascète, cet ouvrage n'est pas d'un accès facile, car il se place immédiatement au plus haut niveau en nous faisant approcher l'essence de Dieu, c'est à dire du monde. "Deus, sive natura".
    Chez Spinoza Dieu est partout et nulle part, il est immanent au monde, il est sans visée, sans intention, sans miséricorde. Il EST car le monde EST
    C'est beau et aride comme une idée, comme le désert.

    Critique de qualité ? (4 l'ont appréciée)


    • Livres 4.00/5
    Par kristolikid, le 14/11/2012


    Spinoza : Oeuvres complètes Spinoza : Oeuvres complètes de Spinoza

    Ce livre était sur une étagère depuis 10 ans et aurait pu y rester encore longtemps. Et puis par hasard, j'ai entendu parlé du "conatus" de Spinoza. J'ai alors décidé d'ouvrir le livre. Etait-ce un libre choix ? C'est une des questions à laquelle la philosophie de Spinoza tente de répondre (bien que sa sagacité ne se soit pas porté sur mon cas particulier).

    J'avais l'appréhension de trouver dans Spinoza un parent propos de la scolastique, et le Court traité et le Traité de la réforme de l'entendement ne m'ont d'emblée pas vraiment rassurés. L'auteur pose une cosmologie -dont je n'ai toujours pas d'idée « claire et distincte » comme il dirait- à base de substance, d'attributs et de modes. La substance c'est ce qui produit le monde et le Tout lui-même. C'est Dieu. La substance -ou Dieu donc- a une infinité d'attributs. Un attribut est ce que l'entendement perçoit de la substance comme constituant son essence. Parmi cette infinité d'attributs, il est donné à l'homme d'en connaître deux : l'étendue et la pensée. Pour finir, les objets ou les choses sont les modes. On se résume, Dieu est la substance, l'homme un mode de cette substance, qui possède les attributs de l'étendue et de la pensée.

    J'avoue que quand j'en étais là, j'avais plus envie de bâiller que de lire les 1200 pages suivantes. En lisant des choses comme ça : « il en résulte entre autre que Dieu n'a pas d'entendement, il est la pensée », j'ai eu tendance à remplacer le mot Dieu par Chuck Norris, le résultat était plus sympa. Heureusement, Spinoza propose de temps en temps une lecture collaborative : « Tels sont les préjugés que je me suis proposé de signaler ici. S'il en reste encore de même farine, chacun pourra s'en guérir avec un peu de réflexion. »

    Dieu est mentionné en permanence. Et je m'étonnais que Spinoza fut traité d'athée. La subversion apparaît doucement quand on considère que Spinoza, en liant la substance et Dieu, fait de Dieu un être qui se confond avec la Nature, le Tout. Le mot panthéisme n'est cité qu'une fois dans l'ouvrage, alors que tout me semble s'y apparenter. Le panthéisme n'est pas directement synonyme d'athéisme, sauf si l'on considère que ce système refuse à Dieu toute autre puissance que la puissance ordinaire qui s'exerce selon les lois de la nature. Qu'on peut appeler le déterminisme. Et Spinoza en tire lentement toutes les ficelles.

    Ainsi, Dieu n'est pas le juge des hommes. Expliquer les actions des hommes par la volonté de Dieu, est selon lui l'asile de l'ignorance. Les lois de la Nature ne contiennent pas de propriété qui indique que les choses doivent se présenter à l'homme sous la forme qui agréé le plus à son imagination. Imputer le bien et le mal à Dieu, c'est adresser un reproche à la nécessité, ce qui est absurde.

    Tous les jugements posés sur la qualité des choses ne présentent donc aucune réalité hors de l'homme, et encore moins dans la nature de Dieu. Et, lorsqu'un homme pense en terme de beauté et de laideur, en réalité il définit la nature de la chose selon la manière dont il en est affecté. « La beauté n'est pas tant une qualité de l'objet considéré qu'un effet en celui qui le regarde ». De même, les hommes penseront faute ou mérite du fait qu'ils s'estiment libres, c'est-à-dire en possession de leur propre causalité. Et, en effet, pour Spinoza, les hommes ne sont pas libres. En ce sens qu'ils sont conscients de leurs actions, mais ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés.

    Après avoir renversé ces bases, il reformule le sens des concepts et propose une nouvelle vision du monde qui m'a semblé très intéressante et incroyablement moderne.

    Une des thèses centrales semble, au premier abord, anodine. Spinoza, en privant les concepts de bien et de mal de toute consistance, les remplace par les concepts de bon et de mauvais, qui selon lui décrivent des phénomènes objectifs dans la nature de tout être. Il les définit comme ceci : « nous appelons bon ou mauvais ce qui est utile ou nuisible à la conservation de notre être, c'est-dire ce qui augmente ou diminue, aide ou contrarie notre puissance d'agir ». Une idée ou un corps augmente notre puissance d’agir, en ce qu’il s’accorde avec notre esprit ou notre corps (ex: la nourriture, l'amour...). Le sentiment correspondant est la joie. Au contraire, on parle de diminution de la puissance d’agir lorsqu’une chose altère notre cohérence interne (ex: le poison, la haine...) et le sentiment qui lui est associé est la tristesse.

    Et pour Spinoza ces réalités prennent forme dans la conscience de l’homme par le biais du désir. Le désir est le creuset dans lequel cette distinction entre passion joyeuses et passions tristes s’inscrit dans notre nature. Le désir est ainsi définit comme le déploiement de la force naturelle au moyen de laquelle l'homme s'efforce de persévérer dans son être. C’est le "conatus" de Spinoza : l'effort fait par toute chose pour persévérer dans son être.

    Cependant, l’effet des contraintes extérieures sur l'homme conduit le désir à s’assouvir d’une manière parfois contraire à ce que réclame sa nature. C’est pourquoi Spinoza exhorte l’homme à se libérer des passions tristes au moyen de la raison, pour soutenir l’inclination de sa nature profonde. Agir et penser avec la raison c’est rapprocher l’homme de la vérité de sa nature, de sa perfection.

    Ce processus s’opère de la sorte : au départ, l'homme est pétrit d'opinions, d'imaginations; il est ignorant et esclave. Puis la raison le conduit à parfaire son entendement pour le rapprocher de la vérité. Enfin, il peut donner corps à sa puissance d'agir par une connaissance claire et vraie, l'accès à la chose en soi (cf. green vision dans Matrix pour plus de détails). Ainsi écrit-il : « Moins nous sommes indifférents quand nous affirmons ou nions, plus nous sommes libres ». Toute l’entreprise de Spinoza conduit l’homme à libérer son esprit.

    Par exemple, lorsqu’une personne agit conformément à la loi morale par crainte (de Dieu, de l’Etat, ...), elle agit par diminution de sa puissance, car la crainte est « la tristesse inconstante née de l'idée d'une chose future ou passée dont l'issue nous paraît douteuse ». Lorsqu’une personne agit pour le bien non par crainte, mais de son plein gré, en accord avec sa raison, elle délivre la vie, elle augmente sa puissance d’agir et devient plus libre. C’est l’opposition entre l’action issue du ressentiment et celle qui affirme. La parenté avec la philosophie de Niezsche est frappante sous ce jour. Cette philosophie riche de beaucoup de vérités à mon sens, semble aussi conserver sa pertinence aux abords d’autres disciplines comme la psychanalyse et la politique.

    Je fais court sur les préconisations que Spinoza adresse à partir de cette conception du monde, mais c'est une partie captivante de l’œuvre.

    Il s'exprime notamment sur les régimes politiques qu'il juge les meilleurs : la démocratie ou le régime parlementaire. Cet Etat, en inspirant le respect davantage que la crainte à ses sujets, peut conserver l'autorité et ainsi valider le transfert de leurs droits. C'est pourquoi la Souveraine puissance doit garantir : la liberté de pensée et de culte (« Une autorité politique qui prétend s'exercer jusque dans les esprits est qualifiée de violente » et « Chacun doit conserver, et la liberté de son jugement, et son pouvoir d'interpréter la foi comme il la comprend. »), l'émancipation du peuple, la supériorité de l’Etat sur les religions dans la législation des lois et l’administration de la nation, l'indépendance de la justice au religieux et au pouvoir de l'argent, une religion dont les ministres sont issus de la société civile, l’auto-financement des lieux cultes par les religions, etc.

    Toutes ces propositions amènent Spinoza à critiquer en profondeur l’interprétation de Dieu par les religions, notamment en ce que ces dernières aliènent leurs sujets et diminuent de leur puissance. Spinoza attaque principalement la religion juive, qu’il connait pour l’avoir longuement étudiée. Il se donne l'apparence d'épargner les protestants (majoritaires à cette époque en Hollande). En réalité, il fait la chasse à toute superstition, à tout ce qui n'est pas rationnel, et cela n'échappera pas longtemps aux Chrétiens de son époque.

    J'ai eu un réel plaisir de lecture à suivre les démonstrations, les nombreux exemples tirés de la Bible et tous les tours de passe-passe que Spinoza utilise pour ramener les religions à un rôle plus humble et dénoncer les forfaitures des théologiens. Ainsi, il se paye le luxe en plein XVIIème (certes dans une Hollande qui est libérale et tolérante comme aucun autre pays européen, mais à une époque où l’inquisition tue) de réfuter les miracles, de mettre en cause la véracité de nombreux récits dans les Ecritures tout en soutenant leur valeur allégorique, de nier la valeur suprême des Ecritures, de refuser que le culte religieux soit nécessaire à Dieu, ou encore de soutenir sa vision déterministe de la nature qui ruine l’autorité de l’Eglise en vertu du principe que ce qui comporte une nécessité s'excuse de soi. Toutes ces pages sont passionnantes et plus d’une fois j'ai été frappé par ce que ces idées avaient d'inactuelles, et de censées dans le monde moderne.

    Bien entendu, tout ce qui a été raconté ici déforme peut-être violemment la pensée de Baruch (on est potes maintenant) mais il conviendra à chacun de corriger cela par une lecture plus studieuse.

    Si l’on s’intéresse à ce philosophe, L’Éthique et le Tractacus Theologico Politicus me semblent être les deux incontournables. Bref, une excellente surprise et une expérience de lecture truculente que je vais essayer de prolonger silencieusement.

    Critique de qualité ? (3 l'ont appréciée)


    • Livres 5.00/5
    Par LIBERTITUDE, le 31/07/2013


    L'éthique L'éthique de Spinoza

    Le seul livre que j'ai acheté à la Pléiade.
    Le livre de ma vie. Il me faudra ce qu'il me reste à vivre pour déchiffrer toute la richesse d'une pensée magistrale et puissante.
    Toute substance est par nature antérieure à ses affections.

    Critique de qualité ? (2 l'ont appréciée)


    • Livres 0.00/5
    Par faustin, le 06/09/2012


    Philosophy of Benedict De Spinoza. Translated from the Latin by R. H. M. Elwes. with an Introduction by Frank Sewall, M. A. Philosophy of Benedict De Spinoza. Translated from the Latin by R. H. M. Elwes. with an Introduction by Frank Sewall, M. A. de Spinoza

    pas encore

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    • Livres 0.00/5
    Par lanard, le 09/05/2012


    De la liberté de penser dans un Etat libre De la liberté de penser dans un Etat libre de Spinoza

    Ce petit volume est constitué par le chapitre XX du Traité Théologico-politique (Tractatus theologico-politicus, traduction d'Emile Saisset, 1872) que Spinoza fit publier anonymement en 1670 précédé de la préface de ce livre. Un cours préambule de François L'Yvonnet situe l'oeuvre dans son contexte historique et en guise de postface on trouvera dans la Lettre de Lambert de Velthuysen à Jacob Osten (Utrecht, le 24 janvier 1671) un résumé du Traité de Spinoza et un compte rendu des opinions de celui-ci..

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    • Livres 0.00/5
    Par Colonel, le 29/10/2010


    L'éthique L'éthique de Spinoza

    Le pilier.
    Télécharger les enregistrements du cours de Gilles Deleuze, sur Spinoza. En complément, histoire de bien décortiquer ce "monolithe noir" de la philosophie.

    Critique de qualité ? (0 l'ont appréciée)




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