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Le Partage des eaux de
Alejo Carpentier
9 décembre
(...) Nous nous approchons et avançons lentement, à la recherche du signe qui marque l'entrée du cours d'eau. Le regard fixé sur les troncs, je cherche à la hauteur de la poitrine d'un homme qui aurait été debout sur l'eau, l'incision des trois V superposés verticalement (...). De temps en temps, la voix de Simon qui rame lentement m'interroge. Nous allons plus avant. Mais je mets tant d'attention à regarder, à ne pas cesser de regarder, à penser que je regarde, qu'au bout d'un moment mes yeux se fatiguent à voir passer constamment le même tronc. J'ai l'impression d'avoir vu sans me rendre compte ; je me demande si je n'ai pas été distrait pendant quelques secondes ; je donne l'ordre de revenir en arrière (...). Simon, toujours calme, suit mes indications sans mot dire. (...) Nous naviguons une demi-heure encore. Mais voici que surgit de la forêt un éperon de roche noire, de forme si découpée et singulière, que si nous étions arrivés jusqu'ici la dernière fois, je m'en souviendrais. Il est évident que l'entrée du cours d'eau est restée en arrière. (...) Quand nous avons commencé à naviguer, le soleil nous frappait en plein. Maintenant, ramant en sens inverse, nous sommes plongés dans une ombre qui allonge de plus en plus sur l'eau. Mon angoisse s'accroît à l'idée que la nuit va tomber avant d'avoir trouvé ce que je cherche et qu'il faudra revenir demain. (...) Simon se lève, prend la perche, et l'enfonce dans l'eau, cherchant à s'appuyer sur le fond pour faire revenir le canot en arrière. À ce moment, la seconde que met la perche à pénétrer dans la masse liquide, je comprends pourquoi nous n'avons pas trouvé le signe ni ne pourrons le trouver : la perche qui mesure environ trois mètres de long, n'atteint pas le fond, et mon compagnon doit couper les lianes à coup de machette. (...) Je me souviens que lors de notre passage ici avec l'Adelantado, les rames touchaient le fond à tout moment. Cela veut dire que le fleuve est toujours en crue et que la marque que nous cherchons est sous l'eau. Je fais part à Simon de ma découverte. Il me répond en riant qu'il le pensait bien mais qu'il ne m'avait rien dit "par respect" ; et puis il croyait que je tenais compte de la crue. Je lui demande, appréhendant la réponse et tout en faisant durer les mots, s'il croit que les eaux auront bientôt baissé suffisamment pour que nous puissions voir la marque comme je l'ai vue la dernière fois. "Jusqu'au mois d'avril ou de mai", me répondit-il (...).
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Par Zebra, le 10/09/2012
Le Partage des eaux de
Alejo Carpentier
page 214 - Après-midi du Lundi 18 juin
[...] La pirogue s'approche toujours plus de cette rive impénétrable et revêche, que l'Adelantado a l'air d'examiner en détail, avec une attention soutenue. [...]. Assoupi par l'attente, par le roulis de la barque, je ferme les paupières. Je suis tout à coup éveillé par un cri de l'Adelantado : "Voilà la porte! ". Il y avait à deux mètres de notre embarcation un tronc semblable aux autres : ni plus large, ni plus squameux. Mais sur son écorce était gravé un signe semblable à trois V superposés verticalement, emboîtés l'un dans l'autre, en un dessin qui aurait pu se répéter à l'infini et dont l'eau renvoyait le multiple reflet. Près de cet arbre se dressait un corridor voûté, si bas et si étroit qu'il me parut impossible d'y introduire la pirogue. Elle s'engagea néanmoins dans ce tunnel si resserré que ses plats-bords raclèrent durement un enchevêtrement de racines. [...]. Il pleuvait, des branchages, une suie végétale intolérable, impalpable parfois, tel un plancton errant dans l'espace, aussi lourde à certains moments que des poignées de limaille qu'on eût jetées d'en haut. Et c'était une chute continuelle de filaments qui enflammaient la peau, de fruits pourris, de graines velues qui faisaient pleurer, de déchets, de poussières qui couvraient les visages de gale. Une poussée de la proue provoqua l'écroulement subit d'un nid de termites, qui s'épandit telle une avalanche de sable brun. [...]. Entre deux eaux ondulaient de grandes feuilles trouées, semblables à des masques de velours ocre, fausse apparence végétale de quelque animal camouflé. Il flottait des grappes de bulles sales, durcies par un vernis de pollen rougeâtre ... [...]
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Le royaume de ce monde de
Alejo Carpentier
Il se sentit vieilli, sous le poids des siècles innombrables. Une lassitude cosmique, de planète lourde de pierres, tombait sur ses épaules décharnées par tant de coups, de sueurs, de révoltes. Ti Noël avait assumé sa part des tâches héréditaires, et bien qu’il fût parvenu au dernier degré de la misère, il laissait à son tour cet héritage intact. Sa chair avait fait son temps. Il comprenait à présent que l’homme ne sait jamais pour qui il souffre ou espère. Il souffre, et il espère et il travaille pour des gens qu’il ne connaîtra jamais, qui à leur tour souffriront, espèreront, travailleront pour d’autres qui ne seront pas heureux non plus, car l’homme poursuit toujours un bonheur situé au-delà de ce qui lui est donné en partage. Mais la grandeur de l’homme consiste précisément à vouloir améliorer le monde, à s’imposer des tâches.
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Le Partage des eaux de
Alejo Carpentier
[...] j'ai compris que l’œuvre la plus grande proposée à l'être humain est de se forger une destinée.
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Par Nanne, le 18/05/2009
Concert baroque de
Alejo Carpentier
Petits-fils d'Espagnols nés en quelque coin perdu entre Colmenar de Oreja et Villamanrique del tajo, et qui pour cette raison avaient conté merveilles des régions laissées derrière eux, le Maître s'était fait une autre idée de Madrid. Ayant grandi dans le luxe et les palais en tezontle de Mexico, cette ville lui semblait triste, terne, pauvre. Excepté la Plaza Mayor, tout ici était étroit, crasseux, rabougri [...].
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Par Musikant, le 22/05/2008
Concert baroque de
Alejo Carpentier
Et tandis que le vin assoupissait de nouveau Montezuma, le Saxon mieux habitué à supporter la bière que le gros rouge poursuivait sur le ton du discutailleur assommant : " Stravinski a dit, rappela-t-il tout à coup avec perfidie ... que tu avais écrit six cent fois le même concerto. - C'est possbile, dit Antonio, mais je n'ai jamais composé une polka de cirque pour les éléphants de Barnum.
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Par Krystania, le 26/07/2012
Le royaume de ce monde de
Alejo Carpentier
En Afrique, le roi était guerrier, chasseur, juge et prêtre ; sa précieuse semence engrossait des centaines de ventres d'où naissait une vigoureuse lignée de héros. En France et en Espagne, en revanche, le roi envoyait combattre ses généraux ; il était incompétent dans le réglement des procès, se faisait rabrouer par le premier moine venu, son confesseur, et en fait de virilité se contentait d'engendrer un prince malingre, incapable de tuer un cerf sans l'aide de ses veneurs, à qui on donnait, inconsciente ironie, le nom aussi inoffensif et frivole que le dauphin.
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Le Siècle des lumières de
Alejo Carpentier
Les gens qui n'avaient jamais vu un trône l'imaginaient monumental et sans fissures. Mais ceux qui l'avaient eu devant leurs yeux connaissaient ses souillures et ses failles.
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Par Jahro, le 26/04/2013
La Harpe et l'ombre de
Alejo Carpentier
Mais, comme il est évident qu'il n'est pas possible d'évangéliser ces cannibales, à cause de notre ignorance de leurs langues (elles sont très nombreuses et d'une trop grande variété), je crois que la solution de ce grave problème, qui ne peut laisser l’Église indifférente, est de les transporter en Espagne, en qualité d'esclaves. J'ai dit d'esclaves.
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Par Nanne, le 18/05/2009
Concert baroque de
Alejo Carpentier
Le Maître, ainsi l'appelaient-elles toutes, faisait les présentations : Pierina del violino ... Catherina del cornetto ... Bettina della viola ... Bianca Maria organista ... Margherita dell' arpa doppia ... Guiseppina del chitanone ... Claudia des flautino ... Lucieta della trombe ....