Par bordulot, le 24/10/2010
L'Homme Chrysalide de
Anna Fischer
Dans ce cas, il faut absolument que je vous présente quelqu’un, je suis sûr qu’elle pourra vous être utile. Ah! justement, la voici ! Sarah, je voudrais…
Je n’ai que le temps de tressaillir ; déjà, un dos familier -mis en valeur par une robe en voile noir - se retourne et les yeux de Sarah se plantent dans les miens.
- Ça ne va pas être la peine Jacky, monsieur Montagenet et moi nous connaissons déjà. Comment allez-vous, Olivier ?
L’effet de surprise, la réactivité de Sarah, sa main fraîche dans la mienne, son choix du «vous » me laissent sans voix. Heureusement, notre hôte, visiblement soulagé par cette coïncidence, enchaîne :
- Tant mieux, alors, je vous laisse, j’ai encore beaucoup d’invités à accueillir.
- Pas de problème, à tout à l’heure.
Ce rapide échange de banalités m’a donné le temps de me ressaisir. Je décide d’entrer dans le jeu distancié de Sarah, à la place dominante cependant de celui qui pose les questions.
- Vous voici donc parisienne à votre tour ?
- Seulement deux jours par semaine et pour raisons professionnelles. Le reste du temps, je vis toujours dans notre belle Franche-Comté.
- Et vous travaillez pour qui ?
Sarah sourit ; je sais que notre petit jeu l’amuse et me rappelle combien nous aimions ça, jouer, tous les deux, à une certaine époque…
- Je m’occupe d’une chronique hebdomadaire sur la littérature sud-américaine pour le magazine Lecturium.
- C’est sans doute la raison pour laquelle Jacques me disait que vous pourriez m’aider. Je viens de claquer la porte de mon journal et suis donc, comment dit-on déjà, oui, offreur de talent à qui voudra bien l’acheter.
- Le journal, c’était le même que…
- Oui, sauf que depuis trois ans, j’en assurais la fonction de rédacteur en chef à distance.
- Prévisible, la décentralisation reste une idée pieuse dans le journalisme, au moins pour les postes décisionnaires. Et vous, la vie ici, ça vous plaît ?
- Je ne sais pas, il y a du pour et du contre. Côté relationnel, c’est nettement plus intéressant qu’en province.
- Je me souviens que vous étiez assez friand de… disons d’événements publics…
Le silence qui s’installe fait remonter ce fameux soir à notre mémoire commune. Retour de vernissage, trop d’alcool, scène odieuse entre nous ; l’une de ces nuits où Sarah était rentrée dormir chez elle. Elle chasse l’image dérangeante, d’un furtif mouvement de main sur son front puis me propose une coupe de champagne. Tandis qu’elle s’éloigne vers un serveur, je l’observe marcher. Son corps est toujours aussi souple, il ondule sous le tissu fluide.
Le sourire qu’elle m’adresse à son retour se veut de paix et je m’en réjouis. Je suis si décontenancé par cette soudaine réapparition dans ma vie que je n’arrive pas à me souvenir pourquoi je lui en ai voulu si fort, et pendant si longtemps.
- Tenez. À quoi pourrions-nous trinquer ?
- Nos retrouvailles me semblent dignes d’un toast, non ?
- Pourquoi pas, alors à notre re-rencontre, Olivier ! Vous connaissez Jacques depuis longtemps ?
- Environ quatre mois, j’ai écrit sur lui dans le numéro de printemps.
- Vous aimez ce qu’il fait ?
- Pas tout, cela dit son travail me semble assez hardi.
- Personnellement j’adore mais je ne suis pas objective. Nous sommes trop amis pour ça. On jette un œil ?
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