-
L'été 36 de
Bertrand Poirot-Delpech
Alain préparait l’École navale avec Bernard Saint-Aubert, derrière les murailles du collège Sainte -Geneviève, à Versailles. Des dizaines de jésuites chauffaient à blanc la résolution des élèves de servir ensemble Dieu et le drapeau. Réveils avant le jour, toilette à l'eau froide, travail forcené, discipline de noviciat : tout était fait pour former de purs esprits, des caractères entiers, des êtres poncés, rodés à tous les sacrifices, prêts à grossir joyeusement les listes dorées des monuments "aux élèves morts pour la France". Quoi de plus beau, que de donner sa vie pour son pays !
> lire la suite
-
Par gill, le 23/04/2012
Finie la comédie de
Bertrand Poirot-Delpech
Chaque petit français naît avec la certitude héritée de trois siècles que la terre entière lui envie ses artistes et ses penseurs, presque autant que ses bassines à frites.
-
L'été 36 de
Bertrand Poirot-Delpech
Le bonheur se raconte mal. Victoire et Alexis étaient heureux. Heureux à s'ennuyer l'un de l'autre si plus d'un mètre les séparait, à pousser des cris de Sioux ; "à manger mes gants", disait Alexis. Les tracas des autres, les grincements de la planète, ne les atteignaient plus. S'occuper de l'histoire est affaire d'ambitieux ou d'esseulés. A quoi bon épier des événements sur lesquels on ne peut rien ? la passion délivre des curiosités inutiles. Les choses prennent leur vraie place, les minutes pèsent leur juste poids. Le bonheur ne se raconte pas ; de l'intérieur, encore moins. La pudeur s'en mêle, la peur de trahir.
> lire la suite
-
Par gill, le 23/04/2012
L'été 36 de
Bertrand Poirot-Delpech
Le monde n'en a rien su, mais une centaine de témoins ont vu, un matin de l'été 36, ce signe des temps : le droit de propriété et le Dieu de l'Occident bafoués par des campeurs, sur un air de tango !
Cela se passait le 20 juillet, à la Landriais, près de Dinard. La procession annuelle du saint sacrement descendait la pelouse des Saint-Aubert, dont le parc domine la Rance. Le cortège abordait le pré Noiraude, du nom d'une vache primée aux comices, quand le curé doyen perdit l'équilibre. L'ostensoir qu'il serrait contre sa chape dorée tangua dans le soleil et glissa à terre. Un "Oh !" de stupeur interrompit le cantique "Catholiques et français, toujours". Souliers vernis et sabots cessèrent de racler le gravier, ratissé de frais. On se regarda dans l'attente d'un geste qui dénouât l'angoisse de tous...
(extrait du chapitre I)
> lire la suite
-
Par Nanne, le 19/10/2009
L'été 36 de
Bertrand Poirot-Delpech
Les Saint-Aubert étaient convaincus que les fermiers, les domestiques et maintenant les "congés payés", tout ce qui n'était pas eux et qu'ils appelaient "ces gens-là", remplissaient leurs baignoires de charbon, qu'ils allaient tuer les bonnes sœurs après les avoir violées, [...], ils fouillaient dans leurs petites valises de carton bouilli, à la recherche de vices cachés, d'armes secrètes ... "Pour bien faire, il faudrait interdire au peuple "l'Internationale" et le plaisir ....
> lire la suite
-
Par gill, le 23/04/2012
Finie la comédie de
Bertrand Poirot-Delpech
Chaque français moyen donne donc son avis sur Phèdre jusqu'à la puberté. La plupart préfère ne plus y penser ensuite et laisser aux enfants ces chienneries compliquées, mais les anciens élèves passables en dissertation s'en souviennent, ce qui finit par chiffrer. Le fameux "Commentez et discutez s'il y a lieu" les poursuit de son invite flatteuse et crée un manque. Aux premiers déboires scolaires ou sentimentaux, les voilà qui prennent un cahier à témoin de leur infortune. La vocation intellectuelle, au pays de Rimbaud, c'est d'abord un livre rentré.
Pas si rentré. La production de manuscrits par habitant est chez nous la plus forte du monde. Un roman chaque année, pour dix mille âmes. Un roman avoué. Car il y a tous les autres, cachés sous le traversin en gages d'un génie qu'on préfère ne pas exposer aux railleries de contemporains forcément aveugles.
A s'en tenir aux textes sortis de l'ombre, cela fait déjà un compte coquet d'heures, de nuits, de vies entières, passées à chasser les mots sous l'abat-jour...
(extrait du deuxième chapitre)
> lire la suite
-
Par lanard, le 15/07/2010
J'écris Paludes de
Bertrand Poirot-Delpech
p. 105
Les amoureux de Paludes cités jusqu’ici étaient tous, sont tous, de la famille écrivaine. Pas étonnant que le livre les ait atteints, marqués à vie. Non par un grand bousculement à la Céline, au contraire, en raffinant sur un classicisme attendrissant à force d’être gourmé, plein d’en enjambements, de rejets, d'afféteries ; mais par maintes prémonition techniques : l'autodérision de la folie d’écrire, passion volée à la vie comme chez Flaubert ; le congé donné au récit traditionnel ; la mise crise de la narration (avant Joyce et Valéry), du point de vue (en même temps que James) ; l’avènement du Texte-religion, juste au moment où les dieux et les rois disparaissaient (dixit Bénichou), et où la littérature, « ayant épuisé les ressources de son mode représentatif", se repliait "sur le murmure indéfini de son propre discours" (dixit Genette)…
Soit, mais le lecteur venu d'ailleurs, le cadre moyen qui soulève et soupèse les nouveautés de son libraire en attendant rien d'autre, de son emplette, que de passer trois heures plaisantes, de se "changer les idées" (c'est-à-dire d'"en changer le moins possible"), d'y "croire" - "on y croit, au moins?" demande-t-il au vendeur - ce passager qui n'a que faire de soulever le capot pourvu qu'y trône un bouchon de Rolls, ce gourmand qui se moque de passer par les cuisines, du moment que le restaurant porte son lot de toques, ce bel indifférent au "comment s'est fait?", même s'il reconnaît qu'en peinture, en musique, en gastronomie, le question ne manque pas d'intérêt, ni la réponse d'agrément, pourquoi voulez-vous qu'il rie et pleure aux misères du pauvre Narrateur [celui de Paludes, s'entend] pêchant dans la vase de ses adjectifs et laissant filer la chère Angèle avec son meilleur ami?
> lire la suite
-
Par gill, le 20/02/2012
L'alerte/un doigt de porto de
Bertrand Poirot-Delpech
Rideau baissé, ou scène éteinte, on entend les sirènes d'une alerte antiaérienne.
Les mugissements des sirènes tiennent lieu des trois coups de "brigadier".
A la troisième remontée du son des sirènes, le rideau se lève, ou la scène s'éclaire progressivement.
On découvre un plateau presque nu, avec vue sur le bric-à-brac des coulisses. Des débris épars d'engins militaires, ou des casques, peuvent évoquer l'environnement historique : la dernière guerre mondiale.
Nous sommes dans un restaurant parisien de quartier en 1943, sous l'occupation allemande, en pleine pénurie.
Seuls quelques accessoires situent les lieux et l'époque.
- Une porte vitrée posée dans le vide, avec ses inscriptions à l'envers et des croisillons de papier collés contre les éclats de verre en cas de bombardement.
- Tombant des cintres, deux ou trois ampoules sans abat-jour, peinturlurées de vernis bleu "défense passive"
- En amorce, un comptoir en vieux zinc. Rares bouteilles. Un phonographe à manivelle, une pile de disques 78 tours.
- Deux ou trois tables rustiques et leurs chaises.
- Dans le plancher parsemé de sciure, une trappe donne accès à la cave.
Les personnages sont :
Pierre - Écrivain. Cinquantaine chauve et élégante de séducteur affligé.
André - Écrivain. Quarantaine conquérante et lyrique
Le père sans-ticket - Bistrotier, traîne-savate attentiste
(lever de rideau - collection "le manteau d'Arlequin" parue en 1997)
> lire la suite
-
Par Nanne, le 19/05/2008
L'Eté 1936 de
Bertrand Poirot-Delpech
Les Saint-Aubert étaient convaincus que les fermiers, les domestiques et maintenant les "congés payés", tout ce qui n'était pas eux et qu'ils appelaient "ces gens-là", remplissaient leurs baignoires de charbon, qu'ils allaient tuer les bonnes sœurs après les avoir violées, [...], ils fouillaient dans leurs petites valises de carton bouilli, à la recherche de vices cachés, d'armes secrètes ... Pour bien faire, il faudrait interdire au peuple "l'Internationale" et le plaisir ...
> lire la suite
-
Par gill, le 03/04/2012
Diagonales de
Bertrand Poirot-Delpech
Quiconque n'a jamais ramené son chalutier à la marée du soir, un diesel tiède et ronronnant sous les pieds, l'arbre d'hélice barbotant dans le jus de cale ; qui ne s'est pas adossé à la cahute de la timonerie, une fois rangées les prises du jour et lavé le pont à grande eau ; quiconque n'a pas croisé enfin les bras, bien haut, sur le ciré scintillant d'écailles, et regardé les nuées de mouettes se disputer les abats jetés au vent, tandis que la radio du bord débite les plaisanteries des collègues alentour ; quiconque n'a pas savouré ces instants purs où la mer, coupée par le boulevard de marbre blanc du sillage, rosit au couchant et devient aubergine à l'est, déjà plombé d'ombre ; quiconque n'a pas fixé les quadrillages en peaux de maquereau que dessinent dans le ciel les long-courriers fuyant vers l'Amérique ; quiconque n'a pas guetté machinalement les dernières bouées à cloche et perches tordues du chenal ami, puis le môle de granit, tant espéré les soirs de piaule, puis la cale en haut de laquelle les épouses retiennent les enfants de s'approcher du vide....
(extrait de "Jachère en mer" p.313 de l'édition parue à la NRF en 1995)
> lire la suite