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Par Irisa, le 04/05/2009
Le dernier des mondes de
Christoph Ransmayr
Sans prononcer un seul mot, d'un simple geste brusque et bref de la main, guère plus que s'il l'avait agitée pour en faire tomber une mouche domestique, Auguste avait interrompu le rapporteur, puis s'était replongé dans la contemplation du rhinocéros. Un bref mouvement de Sa main. C'était suffisant. La cour n'avait pas besoin de longues phrases ni de jugements tout faits. Dans les chancelleries, sur les tables des secrétaires et dans les fichiers des archives, on disposait maintenant d'un signe ; et ce qui manquait encore pour en faire un jugement n'était pas bien difficile à établir. Bien mauvais serviteur de Rome, celui qui n'aurait pas su interpréter un mouvement brusque de Sa main comme un signe de la plus extrême mauvaise humeur, et même de colère.
Et de même que l'image du poète et le contenu de son oeuvre s'étaient frayé un chemin vers le haut, et s'y étaient déformés et métamorphosés, ce signe de l'empereur, le souvenir profondément gravé d'un rapide mouvement de Sa main, reparcourut dans l'autre sens le chemin des médiations et y fut soumis aux mêmes lois de la déformation. La prison, dit quelqu'un dans la salle de conférences, en tendant une main vers la carafe d'eau, trois ans au moins, à Trinita dei Monti, quatre peut-être. Le camp, chuchota quelqu'un d'autre, à Castelvedrano, avec les tailleurs de pierre, en Sicile. Erreur : ce signe n'avait sans doute pas signifié plus qu'une interdiction d'écrire pendant un an : au pis, cessation de versement des droits ; peut-être même, simplement, retrait des facilités de voyage jusqu'à l'automne. Rien qu'un avertissement. [...] un président de séance conclut donc en fin de compte, c'était peu avant la pause de midi, puis dicta à un scribe imperturbable, en présence de deux témoins, qu'après en avoir délibéré un mouvement de Sa main signifait : Pars ! Hors de ma vue. Mais hors de la vue de l'empereur, cela voulait dire au bout du monde. Et le bout du monde, c'était Tomes.
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Par Irisa, le 27/09/2009
La Montagne volante de
Christoph Ransmayr
Je me souviens d'un après-midi orageux
où nous étions montés au lac sans Tashi
et reposions, enlacés dans le sable de la rive
vers laquelle des rouleaux, aussi délicats
que les vguelettes d'une pataugeoire pour enfants,
poussaient un morceau plat de bois flotté.
Lorsque Nemya quitta mes bras
pour boire de l'eau dans le craux de sa main,
je ramassai le morceau de bois et entrepris de graver
dessus, à l'aide de mon couteau, des lettres latines
correspondant aux sons du nom de Nemya,
et lorsque, un peu plus tard, elle jeta ses habits
sur un roc encore vierge de lettres
et se baigna en criant et en riant dans l'eau glacée,
je frappai l'eau avec cette planchette de bois flotté,
comme faisaient les imprimeurs du bord su Mékong,
et lançait à la baigneuse
que son nom était à présent imprimé sur le lac.
Car auparavant, dans mes bras, Nyema
avait parlé des lettres, de l'écriture
comme d'une médecine,
d'un remède contre la mort
qui ne pouvait certes pas guérir le mal
mais du moins le soulager.
D'après elle, un homme qui savait lire et écrire
était comme une divinité et pouvait
quitter son temps et son lieu
s'il transformait en écriture
les pensées, les noms et chacunes de ses paroles,
s'il écrivait sur un morceau de bois, une pierre
ou du papier avec la conviction
de laisser ainsi un message qui resterait lisible
lorsqu'il aurait lui-même depuis longtemps disparu
ou serait prisonnier d'une autre forme de la vie.
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Par Irisa, le 27/09/2009
La Montagne volante de
Christoph Ransmayr
Peut-être que ce besoin
est effectivement insatiable
qui nous pousse à rechercher l'inconnu,
ce qui demeure vierge de traces et de noms
jusque dans des territoires quadrillés par la science,
à rechercher cette place blanche, immaculée
dans laquelle nous pourrons inscrire
une image de nos rêves éveillés.
(…)
Dans les semaines qui suivirent la mort de Liam,
sur ma couche, sous l'une des tentes noires
du clan de Nemya, j'ai révé
que ce n'était pas l'appel du lointain ou la nostalgie
d'une place inviolée, d'une tâche blanche
sur la carte du monde
qui nous avaient attirés à Kham
en quête d'une montagne oubliée,
mais que cette montagne nous avait trouvés, nous,
ses victimes, deux silhouettes à peine visibles
sur les parois rocheuses de Horse Island.
Elle avait dérivée à notre rencontre, inéluctablement -
d'abord sous l'apparence d'un fragment blanc de données
numériques puis comme une image en expansion,
hallucinatoire, sans cesse cachée
par des nuages défilant à vive allure,
harnachée pour finir de glaciers et de neiges éternelles,
avait foncé droit sur nous, formidable, souveraine,
déroulant au passage ses drapeaux de neige flamboyants,
et nous avait entraînés dans son sillage
hors de notre retraite de Horse Island
et de notre vie,
dans l'air raréfié et la désolation
de ses plus hautes hauteurs,
sous un cie sombre où des constellations
se montraient même en plein jour.
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Par Irisa, le 04/05/2009
Le dernier des mondes de
Christoph Ransmayr
Un ouragan, c'était donc une nuée d'oiseaux très haut dans la nuit, un essaim blanc qui s'approchait dans un grand bruit et soudain ne fut plus que la crête d'une vague énorme qui bondit sur le bateau. Un ouragan, ce furent les cris et les pleurs dans le noir sous le pont et la puanteur acide des vomissures. Ce chien qui devint fou dans les paquets de mer qui s'abattaient, et déchiquta les tendons d'un marin. L'écume se referma sur la blessure. Un ouragan, ce fut le voyage jusqu'à Tomes.
Bien qu'il chercha même de jour, et en tant d'endroits du bateau de plus en plus éloignés, à s'évader de ce tourment en sombrant dans l'inconscience, ou simplement dans un rêve, Cotta ne trouva le sommeil ni dans la mer Egée, ni après, dans la mer Noire. Quel que fut le moment, dès que son état d'épuisement lui donnait cet espoir, il s'enfonçait de la cire dans les oreilles, nouait une écharpe de laine bleue sur ses yeux, se laissait retomber et comptait ses respirations. Mais la houle le soulevait, comme elle soulevait le bateau et soulevait le monde entier, loin au-dessus des bouillonnements salés de la route écumeuse, gardait tout suspendu le temps d'un battement de coeur, puis laisser retomber le monde, le bateau et l'homme épuisé dans le creux d'une vague, l'insomnie et la peur. Personne ne dormit.
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Par Irisa, le 27/09/2009
La Montagne volante de
Christoph Ransmayr
J'avais franchi plus de la moitié de la langue de glace,
et les mâchoires d'acier à douze dents
qui crissaient sous chacune de mes chaussures à coque
me permettaient de marcher d'un pas sûr,
même sur les surfaces luisantes de glace turquoise
qui miroitaient entre de large bandes de neige durcie,
lorque je vis le premier -puis trois, quatre,
cinq ! Autres papillons
comme reposant dans des cercueils de verre.
Des papillons apollons : ailes déployées, il reposaient
dans des cavités en forme de coquilles,
sous une fine menbrane de glace transparente.
Ils devaient déjà être morts
lorsque, du haut d'un froid hostile à toute vie,
ils étaient tombés en neige sur le glacier.
Seules leurs ailes écailleuses avaient encore
capté un peu de lumière et de cheleur, créant
à l'endroit de leur chute ces alvéoles dans lesquelles
ils reposaient à présent comme dans des cercueils de verre.
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Par Irisa, le 10/06/2009
Les effrois de la glace et des ténèbres de
Christoph Ransmayr
J'ai devant moi le petit cahier à reliure bleue, qu'il a rempli de son écriture fine ; Kjetil Fyrand l'a transmis à Anna Koreth, avec les autres notes et les effets du disparu. Il est sûr que ce n'est pas l'écriture de Josef Mazzini qui, sur l'étiquette de la couverte, a tracé une fois pour toutes le titre de cette incroyable collection de citations "Le Grand clou" - c'est ainsi que les Esquimaux du Groenland appellent le pôle Nord. Ce n'est pas l'écriture de Josef Mazzini. C'est moi qui ai écrit. Moi. C'est aussi moi qui ai donné un nom aux autres cahiers de Mazzini. Campi deserti. Terra Nuova. J'ai procédé avec ces notes comme procède tout découvreur avec sa terre, avec des baies, des caps et des sunds anonymes - je les ai baptisées. Il faut que tout porte un nom.
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Par Irisa, le 16/06/2009
Le dernier des mondes de
Christoph Ransmayr
Cyparis aimait son public. Quand le projecteur, après de longs et pénibles préparatifs, faisait enfin apparaître en proportions gigantesques le visage d'un héros et que le mur de l'abattoir s'ouvrait comme une fenêtre sur des jungles et des déserts, le lilliputien restait tapi dans l'obscurité et observait les visages des spectateurs dans les reflets bleus de l'écran. Parfois il lui semblait reconnaître dans leur mimique muette la puissance inextinguible de ses propres désirs. Cyparis, qui même debout n'arrivait à hauteur de visage que des gens baissés, des culs-de-jatte et des personnes forcées de se mettre à genoux, et pour qui un chien de ferme avait la taille d'un veau, se prenait à rêver, dans cette obscurité, de sveltesse, de haute taille et de grandeur. Il voulait s'élancer comme un arbre. Et Cyparis, qui avait visité tant de villes, qui avait mené son attelage dans des contrées inconnues, par les marais d'altitude et les terres désertiques, bien au-delà de ce que pouvait simplement imaginer un fondeur de fer de Tomes, éprouvait alors tout à la fois le désir de la profondeur de la terre et de la hauteur des nuages, d'un site immuable sous un ciel immuable. Parfois il s'endormait pendant la représentation sur ce genres de désirs et rêvait d'arbres, de cèdres, de peupliers, de cyprès, rêvait qu'il poussait de la mousse qur sa peau dure et abîmée. Puis les ongles de ses doigts de pied éclataient sous la poussée, des racines sortaient de ses jambes torses, s'insinuaient dans le sol, fortes, virulentes, et commençaient à l'attacher de plus en plus profondément dans son site. Les années de sa vie cerclaient son coeur d'un aubier protecteur. Il grandissait.
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Par Irisa, le 10/06/2009
Les effrois de la glace et des ténèbres de
Christoph Ransmayr
Puis ce ne sont plus que des champs plats de glaces flottantes qui s'étendent devant eux, une grande plaine que déchire une infinité de lacs et de rivières, et qui se soulève et s'abaisse comme une respiration, lourdement et en rythme. C'est la houle. Ils ont atteint la limite des glaces. Au-delà de cette plaine, qui se déroule longuement, s'envolent des essaims d'oiseaux, et là-bas, sous un ciel sombre, il y a la mer libre.
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Par Irisa, le 10/06/2009
Les effrois de la glace et des ténèbres de
Christoph Ransmayr
Celui qui ne supporte pas la vérité peut à présent se consoler une fois de plus à l'idée que l'avenir sera plus conciliant, que ses propres forces auront augmenté, que la glace sera plus praticable et la charge plus légère. Mais celui qui a vécu le calvaire des expéditions en traineau à travers cette terre nouvelle et inhospitalière sait que chaque supplice s'accroît, ne fais toujours que s'accoître.