Là-bas si j'y suis. Carnets de route de
Daniel Mermet
nora
Pourquoi les Roms sont-ils nomades ?
Doucement, dans le noir, Nora me raconte.
Les Roms, eux aussi, avaient une écriture. C'est un oiseau qui l'avait inventée. Un oiseau migrateur qui n'avait pas migré cette année-là. Il avait une idée en tête. Quand la neige est venue, il s'est mis à danser sur la neige. Et la trace de ses pattes formait des signes, des mots, des phrases. C'était notre histoire, notre Livre. Nos vieux s'en souviennent. Et les beaux jours sont venus, la neige a fondu, l'oiseau est parti, et les Roms se sont mis en route espérant retrouver quelque part sur la terre l'oiseau du Livre.
7 novembre 1997
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Là-bas si j'y suis. Carnets de route de
Daniel Mermet
Quand il dit bleu je vois rouge. Un autre voit jaune, ma sœur voit vert, mon voisin voit violet, mon chien voit tout en noir et ma mère tout en rose. Certains voient autre chose que des couleurs : des chansons, des saveurs, des gares, des lendemains, des moineaux, des citernes. Est-ce à dire que personne ne voit bleu quand il dit bleu ? Cela signifie que chacun voit son bleu à sa porte. Que le regard est plus important que la chose regardée, l’écoute plus importante que la chose écoutée, la lecture plus importante que le livre, le souffle plus important que le poumon. Que personne n’a jamais pu imposer son bleu à personne. Que les parleurs de bleu le veuillent ou non. Est-ce que toute parole est ainsi condamnée ou malentendue ?
Toute parole s’expose aux rires des dieux et à la liberté des hommes. Toute parole n’est qu’échange, commerce et grain à moudre. Mais toute parole est existence. Fais que ce grain soit le meilleur possible. Le plus plein, le plus odorant, le plus doré. Si tu es celui qui dit bleu, que ce bleubleu ombrageux des flots, que ce bleubleu des rails et de l’encre, et de l’Orient et des volets et des lessives, et le bleu des yeux de ta mère, alors je verrai rouge, mais ce rouge, mon rouge, sera pivoine, désir, foulard, carmin, prénom, serment, fanal, que sais-je ? Le vert de ma sœur sera tout aussi imprévu pour elle. De son violet, mon voisin fera une douce consolation ; de son noir, mon chien fera un nouveau départ dans la vie. Et ainsi de suite. Plus profond sera ton bleu, plus fervent et plus vrai, plus tu éveilleras, plus tu révéleras en chacun sa couleur unique et qui jusque-là manquait à l’histoire des hommes. soit la poignante légèreté du ciel et le soit le
Ainsi le monde semblera meilleur et peut-être même le sera-t-il vraiment. Alors, soigne ton bleu, mon frère, creuse ton bleu, danse ton bleu, affûte ton bleu et parle-moi.
La prochaine fois, je te dirai rouge.
Press Pocket n° 11049, p. 9
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