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Par de, le 02/01/2012
Le travail nous est compté : La construction des normes temporelles du travail
de
Danièle Linhart
Sous le capitalisme, les salarié-e-s vendent leur force de travail. Cette force, utilisée dans ce cadre à la fois particulier et historiquement situé, produira des richesses supérieures à son coût initial (grosso modo, le coût de sa reproduction). Les modalités concrètes de cette extorsion de plus-value (pour utiliser le vocabulaire de la critique de l’économie politique) ne sont pas fixes. Les étudier, analyser les mutations, les remodelages et les adaptations du travail permet de comprendre le fonctionnement concret du système et sa perdurance dynamique.
L’enjeu constant pour les salarié-e-s n’est pas simplement de défendre une meilleure répartition des richesses mais aussi de peser sur les organisations concrètes du travail afin d’en limiter les pénibilités tant physiques que morales. Ce livre permet de comparer des évolutions dans différents pays et branches industrielles.
Danièle Linhart part de la nature particulière du contrat de travail. « L’employeur achète quelque chose qu’il ne peut s’approprier totalement et qui lui échappe par nature. Le temps ainsi que les capacités physiques et cognitives qu’il achète ne peuvent être dissociés de la personne qui les fait exister. Ils ne peuvent être totalement extériorisés, totalement neutralisés . Le salarié conserve un type de contrôle qui échappe à l’emprise de l’employeur, à la mise en œuvre du savoir organisationnel et productif qu’il impose »
Les différentes études présentées montrent des transformations du cadre de travail formaté par la logique taylorienne et un élargissement, hors du bureau ou de l’atelier, de la mobilisation de la force de travail. Le temps privé est partiellement envahi. Le patronat requiert aujourd’hui des compétences, dont les définitions même, rendent floues les frontières entre temps de travail et temps libre (disponibilité, esprit d’entreprise, continuité du service au client, etc.).
Rendre public, exposer et analyser ces procès de travail, permet de les dénaturaliser.
Les exemples de transformation de métiers présentés dans ce livre sont du plus grand intérêt. Les premières études sont centrées autour de la construction de nouvelles normes de travail : intensification du travail dans l’industrie française de 1945 aux années soixante, passage du chronomètre au temps « décomposé » dans les usines Peugeot puis fixation de « temps-objectifs » par groupe d’ouvriers. Les analyses ne sont pas limitées à la France. Les recherches sur les transformations dans une usine moscovite de roulements à billes et dans une aciérie en ex RDA, éclairent le développement d’un nouveau capitalisme. Le dernier exemple choisi, mise en place de plateaux téléphoniques dans les services financiers est particulièrement représentatif des nouveaux procès de travail au « service » de la clientèle.
Les contraintes dites techniques servent souvent de prétexte aux modernisations, à l’exacerbation du temps normé. Quelques études illustrent ces dimensions, dans la seconde partie du livre. Les productions à flux tendus sont à l’origine des « parcs fournisseurs» et de la dégradation des conditions de travail chez les sous-traitants des usines automobiles. Le développement et les nouvelles régulations des acheminements des marchandises ont profondément transformé le secteur des transports routiers.
L’étude sur l’utilisation des normes sanitaires dans un abattoir pour la transformation des contraintes est saisissante. Enfin les études suivantes me semblent illustratives de la mobilisation des temps « subjectifs » : fonctionnement des centres d’appels téléphoniques centré sur la relation client, implication du management dans la restauration rapide (cas de McDonald’s), nouvelles manières de travailler dans une agence bancaire de Moscou.
Le livre se termine par une étude originale sur les techniciens conseils des Caisse d’Allocation Familiales et des réflexions sur le temps dans l’hôpital aujourd’hui.
Il me semble important de souligner quelques points mis en avant : adaptation des gestions dans les différents secteurs avec, entre autres, les gommages des différences entre secteur public et privé, standardisation et homogénéisation des situations de travail entre services et industries, enfin centralité des relations dites commerciales.
Les souffrances engendrées par ces nouvelles organisations du temps au travail, sont renforcées par le débordement dans la vie privée de ces nouvelles normes de travail. Cet envahissement accroît le sentiment d’impuissance. En absence de réponses collectives, il renforce les processus d’individualisation.
Ces différentes études intéresseront toutes celles et ceux, militant-e-s syndicaux et politiques pour qui l’ordre de ce monde n’est ni naturel ni un horizon borné.
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Par de, le 24/11/2011
Pourquoi travaillons-nous ?
de
Danièle Linhart
Je dois avouer que l’angle choisi par Danièle Linhart dans son introduction « Que fait le travail aux salariés ? Que font les salariés du travail ? Point de vue sociologique sur la subjectivité», ne me convainc pas totalement. Et je suis dubitatif face à cette sociologie de la subjectivité.
« Il ne s’agit pas seulement de dire que l’entreprise mord sur la vie privée en exigeant disponibilité, flexibilité, mobilité, actualisation permanentes des compétences, en s’emparant des esprits par les responsabilités imposées et souvent difficiles à assumer. Il s’agit ici de mettre en évidence que l’entreprise fait écran à la société et à ses exigences, en cherchant à proposer à ses salariés les clefs personnelles, narcissiques d’une réalisation en osmose avec ses propres exigences de rationalité, de philosophie et de culture. C’est ainsi que doit être perçue cette porosité entre vie privée et vie professionnelle. »
Pourtant, l’articulation entre le dedans et le dehors, est un utile objet de recherches et de discussions. Par ailleurs, la séparation, historiquement construite, entre privé et public est une question éminemment politique.
Quoiqu’il en soit, ces points de vue n’invalident pas l’intérêt des enquêtes de terrain présentées dans ce livre, large panorama d’engagements au travail, mais source de connaissances indispensables sur « ce que la personne mobilise d’elle-même, le sens (individuel et collectif) qu’elle y met, en fonction des conditions de sa mise au travail (organisation du travail et modes de mobilisation managériales), en fonction de son histoire personnelle, et de sa place spécifique dans la société, en fonction des enjeux que représente le travail pour cette société, constitue le fil rouge qui court dans toutes les contributions de cet ouvrage. »
La première partie de l’ouvrage « Travail et validation de soi : un contrat social » présente trois enquêtes.
Fabrice Guilbaud « Quand le travail libère les hommes » étudie le travail des détenus (dont l’autre face reste un salariat atypique puisque non relié au droit du travail) et particulièrement leur perception du salaire aux pièces.
Annie Dussuet « Genre et mobilisation de la subjectivité au travail, l’exemple des services à domicile aux personnes âgées » fait ressortir l’enjeu permanent pour que ce travail soit reconnu comme salarié (travail marchand) et non comme extension du travail domestique. Pour les salariées concernées, la compassion, l’engagement subjectif tend à rendre ce travail invisible.
« Les ressorts du ressentiment » Sacha Leduc traite, dans cette étude sur des agents de la Caisse primaire d’assurance maladie et de leurs réactions à la CMU, du contrôle des usagers, de la légitimité d’un droit social et des évolutions du travail.
Dans la seconde partie du livre « Controverses », je souligne la remarquable étude de Sabine Fortino « La mise à distance des pauvres. Gestion de la précarité, effacement de la subjectivité et résistances » sur la fourniture d’énergie entre 1985 (prémices du tournant commercial de l’entreprise et premières étapes de la mise en place d’une politique spécifique) et 2004 (changement de statut juridique, entrée en bourse).
Cette étude est complétée par une analyse de l’intensification du travail comme atteint à l’éthique professionnelle des travailleurs sociaux (Jean Philippe Melchior) qui aurait gagné à une prise en compte de la dimension sexuée de ces salarié-e-s.
Danièle Linhart étudie le « Paradigme perdu du fonctionnaire d’État » avec les effets de la décentralisation du ministère de l’équipement.
Les contributions de la troisième partie « Subjectivités en travail » éclairent « les possibles remodelages subjectifs opérés par les modes de mises au travail ».
Le texte de Brahim Labari « L’encensement au travail. Référents religieux et profane dans l’expression des subjectivités au travail des ouvrières marocaines » analyse les « modalités de résistance identitaire à une autorité managériale perçue comme étrangère et coloniale » au sein d’entreprises françaises du secteur de l’habillement au Maroc.
Hélène Carderon mène son enquête sur l’appropriation par des ouvrières du travail de nuit dans l’industrie laitière. L’auteure fait ressortir les conséquences en termes d’autonomie et de mise en cause de la « condition féminine ».
José Angel Caldéron décrit les pratiques et les constructions différenciées, de celle de leurs ainés, de jeunes intérimaires catalans sur une chaine de montage automobile. Leur socialisation professionnelle est à mettre en relation avec la « durée limitée de leur séjour au poste de travail » ce qui entraine une distance au collectif.
Dans le dernier chapitre, Isabelle Bertaux-Wiame aborde « la question des interactions entre l’engagement dans la vie de travail et l’engagement au sein du couple » dans une étude sur la mobilité des cadres du secteur bancaire.
Dans sa conclusion Danièle Linhart insiste sur les multiples conséquences de la précarité au travail.
Un ouvrage passionnant mais dont les études ne peuvent fonctionner seules. Toute approche réduite aux subjectivités, pour éclairante soit-elle, me semble largement insuffisante à rendre compte du travail dans l’organisation capitaliste de la société. A l’inverse, en oubliant d’analyser les différentes modalités pratiques d’insertion au travail, on se priverait de puissants leviers pour agir.
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Par urbanbike, le 19/07/2009
Travailler sans les autres ?
de
Danièle Linhart
Difficile, impossible même, de résumer en quelques lignes cet excellent livre de la sociologue Danièle Linhart. Changer le rapport au travail, moderniser, pourquoi pas, mais à quel prix…? Ce que je retire comme impression, c'est que peu-à-peu, sous prétexte de pure rentabilité, on gomme un point essentiel dans l'action de travailler, le plaisir. Ou, plus simplement l'envie de travailler. Pour le travailleur indépendant qui s'active chez lui, la charge de travail, les coups d'accélération pour terminer les missions en temps et en heure n'ont pas encore entamé cela. Mais je bosse de manière autonome avec des process et des outils que je fais évoluer en fonction des problèmes que je rencontre. Enfin je bosse chez moi, dans un cadre qui j'ai choisi et que je continue à construire. Bref, mes conditions de travail sans les autres sont, pour le moment, encore différentes.
Ce livre a été une excellente occasion de me replonger dans des univers que j'ai rencontrés dans une vie antérieure, une époque où je bossais comme intérimaire dans des entreprises qui m'employaient pour des durées déterminées. Et par extension, dans des réalités que je n'ai pas toujours croisées mais avec lesquelles je me sens en phase, tant par mon expérience personnelle que par des échanges avec des anciens ou des gens de rencontre, par mes lectures. Je suis pourtant rentré à reculons dans ce texte avant d'y retrouver des points de convergence. Ceux qui éclairent en partie les faits que nous retrouvons dans les informations télévisuelles.
Lien : http://www.urbanbike.com/index.php/site/comments/travailler-sans-les-autres/