Par Couperine, le 01/11/2011
Le silence de minuit de
Denise Mina
La sandwicherie était minuscule, à peine plus profonde que sa devanture peu engageante, avec, accrochée dans la vitrine, une ardoise annonçant qu'on y servait du thé et des sandwiches à la mayonnaise. Pat avait demandé à Eddy de s'arrêter là, parce qu'il y avait aussi des journaux.
Il avança sur le trottoir avec la démarche légère d'un amoureux en train d'organiser un rendez-vous fortuit. Des ouvriers en bleu de travail poussiéreux se pressaient devant le comptoir. L'atmosphère était poisseuse, pleine de fumée grasse. Pat se dirigea vers le présentoir à journaux avec une nonchalance étudiée. Elle était là. Elle le regardait.
Une mauvaise photo prise avec un téléphone portable, qui la montrait de face - juste la tête et les épaules, floues mais tout de même assez nettes pour qu'il y voie ce qu'il avait envie d'y voir. Les longs cheveux noirs partagés par une raie au milieu, le grand nez, courbé tel un doigt qui fait signe d'approcher. Des dents blanches parfaites, les yeux mi-clos dont lui seul pouvait déchiffrer l'expression. Elle était blessée, mais ses jours n'étaient pas en danger. Le premier paragraphe de l'article parlait d'une famille respectable. Ils ne savent rien, se dit Pat.
Elle faisait la grimace, sur la photo, elle gonflait les joues et fronçait les lèvres avec une petite moue adorable, pas vulgaire du tout. Pat prit un exemplaire sur le présentoir. Le contact du papier grossier était aussi doux qu'un baiser sur ses doigts, la fumée grasse sentait le miel, les taches de graisse sur le mur étaient des étoiles scintillantes. L'existence de cette fille rendait supportable toutes les bassesses de cette vie.
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