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Par Piling, le 28/08/2010
Auto-da-fé de
Elias Canetti
Il jeta un coup d'œil autour de lui – non, personne ne l'observait – et tira de sa poche un calepin long et étroit. Sur la couverture était écrit en hautes lettres anguleuses : SOTTISIER. Il arrêta d'abord son regard sur le titre, puis il feuilleta le carnet dont plus de la moitié des pages était écrite ; il inscrivait là tout ce qu'il voulait oublier. Il commençait par inscrire la date, l'heure et le lieu. Suivait le récit de l'événement, qui devait être une nouvelle illustration de la bêtise humaine. Une citation bien choisie, toujours nouvelle, servait de conclusion. il ne lisait jamais son recueil de sottises ; il lui suffisait de jeter un coup d'œil sur la couverture. Il pensait publier cela plus tard sous le titre : "Promenade d'un sinologue".
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Auto-da-fé de
Elias Canetti
"" Le professeur Peter Kien, un homme long et maigre, savant sinologue [...], avait l'habitude de jeter un coup d'œil aux devantures de toutes les librairies devant lesquelles il passait. Il trouvait presque plaisant de constater que la mauvaise graine et l'ivraie gagnaient chaque jour du terrain. Lui-même possédait la plus importante bibliothèque privée de cette grande ville. Et il en emportait toujours une parcelle sur lui. La passion qu'il éprouvait pour elle, la seule qu'il se permît dans sa vie sévère et studieuse, le contraignait à des mesures de prudence. "
(4e de couverture)
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La langue sauvée de
Elias Canetti
Je lisais les livres anglais que j'avais emportés de Manchester et je me faisais un d'orgueilde les relire encore et encore? Je savais exactement combien de fois j'avais lu chacun d'entre eux, certains plus de quanrante fois; je les connaissais par coeur, et si je les relisais malgré tout, c'était uniquement pour battre mon propre record. Ma mère s'en aperçut et me donna d'autres livres. Elle me trouvait déjà trop âgé pour lire des livres d'enfants et faisait tout pour m'intéresser à d'autres choses. Comme "Robinson Crusoé" était l'un de mes livres préférés, elle m'offrit "Pôle Nord-Pôle Sud" de Sven Hedin. Il y avait trois tomes que je reçus coup sur coup. Le premier tome déjà fut une révélation. Il y était question d'expéditions dans toutes les régions du globe, de living stone et de Stanley en Afrique, de Marco Polo en Chine. C'est par ces récits de voyages aventureux que je fis plus ample connaissance avec le monde et les peuples du monde. Ma mère poursuivit de cette manière l'oeuvre de mon père. Quant elle s'aperçut que mon goût pour ces relations de voyages supplantait tout le reste, elle me ramena à la littérature; et pour que je ne risque pas de faire seulement de la lecture et de passer éventuellement à côté du sens, elle entreprit de lire avec moi Schiller en allemand et Shakespeare en anglais.
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Par Piling, le 25/08/2010
Auto-da-fé de
Elias Canetti
Le véritable amour est toujours inquiet et se crée de nouveaux soucis avant même que les anciens aient disparu. Il n'avait encore jamais aimé ; il éprouvait les mêmes sentiments qu'un jeune garçon qui ne sait rien encore, qui saura bientôt et qui ressent devant les deux choses : savoir et ignorer, la même obscure angoisse.
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La langue sauvée de
Elias Canetti
"Non, Jérémie ne pose pas et Josué non plus. Mais pour toi, ce ne sont que des poses. Tu te contentes de les regarder. Et tu oublies de vivre ta propre vie. Tu vis par procuration. Tolstoï a bien montré cela. Tu n'es rien du tout. Mais grâce aux livres que tu lis, aux oeuvres d'art que tu admires, tu peux te donner l'illusion d'être quelque chose. Je n'aurais jamais dû te faire connaître tous ces écrits. Et te voilà entiché de peinture maintenant. Il ne manquait plus que cela. Tu as lu un peu de tout et tout te semble également important. La phylogénie des épinards et Michel-Ange. Tu n'as pas gagné le pain d'une seul journée de ta vie. Tout ce qui se rapporte à ce problème, tu le balayes d'un mot: les affaires. Tu méprises l'argent. Tu méprises le travail qui permet d'en gagner. Mais sais-tu que le parasite c'est toi et non ceux que tu méprises?"
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La langue sauvée de
Elias Canetti
le lendemain matin déjà, il réapparut et fit parler mon petit frère. "Georgie", dit-il, "Canetti", dit le petit, "two" mon père, "three" le petit, "four" mon père, "Burton" le petit, "road" mon père, "West" le petit, "Didsbury" mon père, "Manchester" le petit, "England" mon père et moi pour finir, très inutilement et à haute voix: "Europe". Notre adresse, une fois de plus, se trouvait reconstituée. Il n'est point de mots dont je me souvienne mieux, ce sont les derniers mots que prononça mon père.
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La langue sauvée de
Elias Canetti
Sa bonté égalait sa beauté; elle savait peu de choses et on la disait bête parce qu'elle ne voulait jamais rien pour elle-même et ne cessait de faire des cadeaux à tout un chacun. Et comme on se rappelait fort bien son grippe de père, elle paraissait faillir à son propre sang, un véritable miracle de générosité; elle ne pouvait voir quelqu'un sans se mettre à penser aussitôt à ce qui pourrait lui faire particulièrement plaisir. Elle ne pensait jamais à autre chose. Quand elle se taisait, quand elle fixait le vide devant elle, laissant les autres avec leurs questions, comme absente, avec une expression presque soucieuse qui n'enlevait rien à la beauté de son visage, alors on savait qu'elle se demandait ce qu'elle allait bien pouvoir vous offrir et n'avait encore rien trouvé d'assez beau.
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Le collier de mouches de
Elias Canetti
Aux époques de forte méfiance, on transforme en de mystérieuses et menaçantes apparitions les êtres qu'on connaît bien ou avec lesquels on a parlé en dernier : elles nous disent en y mettant les pires intentions un tas de choses perfides et malfaisantes. On leur répond sèchement. Elles ripostent d'un ton encore plus sec. Leur seul but est de nous irriter de plus en plus jusqu'à ce que la colère et la peur nous fassent perdre toute retenue et nous obligent à leur jeter à la face, en les diabolisant, leurs défauts les plus graves. Elles blêmissent, il se peut même qu'elles fassent le mort un certain temps. Puis soudain, elles repassent à l'attaque, et de préférence par-derrière. On s'acharne à vouloir dialoguer interminablement avec elles. Toujours elles nous comprennent, toujours nous les comprenons, tout est uniment clair dans une hostilité réciproque. Sans doute veulent-elles nous dévorer, et plus une partie de nous-même se trouve à leur portée, plus elle se sent menacée. On retire vite sa main, on cache son foie, on enroule sa langue tout en continuant de parler d'abondance. Ce n'est que dans la haine qu'elle nous montre et qu'on lui retourne que les contours de l'apparition hostile se précisent. Mais elle ne peut pas mordre partout, elle se trouve curieusement limitée par le fait qu'elle dépend de nous-même. Elle s'est formée comme une fumée et, comme une fumée, on la soufle en tous sens. Elle tremble, elle s'enfle, rien d'un vertébré, et parfois je me dis que ce pourrait être un souvenir de l'époque où nous vivions au fond des mers et où des créatures sans forme nous effleuraient.
Mais aussitôt que l'être réel, auquel l'apparition emprunte son nom, s'avance vers nous, elle se dissout dans le néant, et l'on est momentanément content et rassuré.
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La langue sauvée de
Elias Canetti
Sa carrière de pianiste paraissait d'ores et déjà assurée. Ses parents le choyaient et il était toujours élégament vêtu. Il avait une crinière d'artiste et les mots sortaient ronds et pleins de sa grande bouche. Cependant, il n'y avait aucune affection dans tout cela, et il se montrait également aimable avec tout le monde, très sociable pour son âge, ne négligeant jamais personne, conscient déjà qu'il y avait en chacun un admirateur en puissance. Mais l'admiration que lui témoignait Trudi, fortement teintée de couleurs passionnelles, ne pouvait que lui déplaire.
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La langue sauvée de
Elias Canetti
On y trouve cette phrase qui faisait écho à mon propre sentiment de la réalité humaine: "Ich bin kein ausgeklügelt Buch, ich bin ein Mensch mit seinem widerspruch .°1". Il y avait quelque chose de torturant dans ce hiatus entre le livre et l'homme, entre ce qui est fait avec préméditation et ce qui est donné par la nature, entre la transparence du texte et l'opacité de l'homme.
.°1-"Je ne suis pas un livre savament agencé, je suis un homme avec sa contradiction."
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