Emmanuelle Urien et ses lectures
Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire?
Tous, je crois. J’ai été très tôt une lectrice boulimique, mais je ne me souviens pas qu’un livre en particulier ait déclenché mon envie d’écrire – en fait, j’ai toujours écrit. En revanche, en lisant
Nouvelles et textes pour rien et quelques autres titres de
Samuel Beckett, je me suis « autorisée » à m’écarter du classicisme en écriture : cet auteur était la preuve qu’on pouvait emporter le lecteur – émotionnellement, stylistiquement – en sortant complètement des univers romanesques bien rangés que j’avais explorés jusqu’alors.
Quel est l’auteur qui vous a donné envie d’arrêter d’écrire (par ses qualités exceptionnelles...) ?
Aucun. La qualité d’une écriture – autre que la mienne – n’a jamais désespéré l’auteur en moi ! Au contraire, j’y puise une partie de l’enthousiasme qui nourrit mon envie d’écrire, je me dis que j’aimerais, moi aussi, parvenir à remuer des lecteurs comme je l’ai été en lisant certaines œuvres ; ça me pousse plutôt à me mettre au travail.
Quelle est votre première grande découverte littéraire ?
Il pourrait s’agir de
Jane Eyre , de
Charlotte Brontë. C’est un livre qui m’a bouleversée et terrifiée… J’étais très jeune quand je l’ai lu, et il m’a amenée à découvrir les romans des autres sœurs Brontë, en particulier
Les Hauts de Hurle-Vent .
Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?
Aventures d’Arthur Gordon Pym de
E. A. Poe. Là encore, j’ai découvert ce roman quand j’étais enfant et il m’a fascinée, il est extrêmement sombre et torturé, très perturbant.
Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?
Le Rouge et le Noir … et pas mal d’autres grands classiques, en fait. J’ai beau lire énormément, je n’arrive pas et n’arriverai jamais à tout lire. Mais je n’en ai pas réellement honte, pour être franche.
Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?
Les romans de l’Allemand
Akif Pirincci (dont un seul,
Felides , a été traduit en français) ; ceux de
Richard Jorif (son tryptique
Le navire Argo –
Le burelain – Tohu-bohu, très drôle et superbement écrit)… Et beaucoup d’autres, mais le mot « perle » était au singulier, alors je ne vais pas abuser…
Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?
Euh, un de ceux que je n’ai pas lus ? Pour les autres, j’arrive à comprendre en quoi ils sont des classiques, et où réside leur intérêt, même si personnellement j’accroche moins à certaines œuvres qu’à d’autres. Joker, donc.
Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?
J’ai un cahier qui en est plein, alors pourquoi n’en citer qu’une ?
Et en ce moment que lisez-vous ?
Distraction de
Bruce Sterling, L’autofictif voit une loutre d’
Éric Chevillard, et les recueils de nouvelles sélectionnés pour le prix Ozoir’Elles où je suis jurée.
L’entretien d’Emmanuelle Urien avec les membres de Babelio
Le thème principal du recueil "Court, noir, sans sucre" est la mort. Comment arrivez-vous pourtant à rendre vos personnages très humains?
Je ne vois pas de paradoxe ou d’incompatibilité entre la mort et l’humanité… La mort est ce vers quoi nous tendons tous, sans exception. Mais je n’ai pas le sentiment que la mort constitue le thème principal du recueil. J’y parle plutôt de la douleur d’être face à la
mort, des différentes attitudes qu’un être humain peut adopter lorsqu’il doit affronter la perte ou l’abandon. Quand j’écris leur histoire, je suis mes personnages, dans tous les sens du terme. L’empathie que j’éprouve en les écrivant est peut-être la raison de leur humanité sur le papier…
Dans "La collecte des monstres" vous décryptez les âmes des personnages d’une manière très nette. A votre avis, l’humain et le monstrueux vont toujours de pair?
Disons que nous sommes tous potentiellement des monstres et des anges, des victimes et des bourreaux. Pour la plupart d’entre nous, et la plupart du temps, nous arrivons à conserver un certain équilibre, mais il arrive qu’on bascule d’un côté ou de l’autre, parfois définitivement. Ce sont ces points de bascule et leurs déclencheurs qui m’intéressent. Et, une fois encore, la façon dont un être humain peut vivre ces situations « extrêmes ».
Vous parlez plusieurs langues (anglais, allemand, espagnol) et êtes traductrice. Traduttore traditore - êtes-vous d’accord?
Je suis d’accord pour dire qu’on ne peut jamais rendre toutes les subtilités d’un texte dans une
traduction (à moins d’avoir affaire à quelque chose de sèchement technique ou de très plat stylistiquement parlant, auquel cas la subtilité est absente d’emblée) ; en revanche, on peut trouver des finesses de langue équivalentes ou, dans le cas de textes littéraires, être suffisamment imprégné de « l’esprit » de l’auteur pour comprendre quelle image, a priori intraduisible, correspond en français à sa démarche. C’est ce qui rend la traduction passionnante : on va bien au-delà des mots. La traîtrise est donc toute relative, et aisément pardonnable, non ?
Vous venez de publier "Monstres, purgatoires et autres divertissements" avec Manu Causse. En quoi cette collaboration est enrichissante pour vous?
Ce n’est pas une publication, mais le titre de nos lectures-spectacles : nous lisons sur scène nos textes (ceux de mes recueils et des siens, ou des nouvelles inédites), en « jouons » certains et nous
accompagnons musicalement. Cela dit, j’écris aussi avec
Manu Causse (nous avons en particulier co-écrit des fictions brèves pour la radio et une pièce de théâtre). Nous avons une méthode « ping-pong » assez amusante, chacun rebondit sur ce que fait l’autre, et ça donne des textes assez vifs. L’écriture théâtrale se prête particulièrement bien à ça, et il est d’ailleurs prévu que nous poursuivions dans cette voie.
Pourquoi écrivez- vous principalement des nouvelles ?
Au début, c’était par manque de temps. Ensuite, par goût : j’aime passer rapidement d’un univers, d’un personnage à l’autre, et tout dire – suggérer – d’une vie en quelques pages. Le roman me demande un investissement très différent. Cela dit, je ne compte pas me cantonner à un genre plutôt qu’à l’autre ; d’ailleurs, je suis en train d’écrire mon deuxième roman, cependant que mon dernier recueil de
nouvelles cherche son éditeur.
Où piochez-vous vos idées? En regardant votre voisine papoter, en écoutant le quidam dans la rue?
Voilà, exactement : en vivant, assez normalement, d’ailleurs. C’est de l’observation passive, tout s’empile quelque part dans ma tête, et certains fragments émergent plutôt que d’autres…
Vous écrivez des textes plutôt noirs et acérés. Dans la vie, êtes-vous en fait rieuse et sentimentale?
Vous n’imaginez pas à quel point… L’écriture sert d’exutoire à mes angoisses existentielles ; du coup, je suis plus légère après les avoir posées dans mes nouvelles. En réalité, je suis optimiste, gaie, sentimentale et torturée. J’espère que ça ne me rend pas infréquentable !
Le 25 juin 2010.
Merci
keisha et
claracambry pour leurs questions !