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Par lanard, le 03/06/2011
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François Bizot
- Camarade! commençai-je. Tu parles de l'Angkar comme les moines parlent du Dhamma. Alors, je voudrais te demander cela: y aurait-il chez vous un idéologue qui construit une théorie révolutionnaire en s'inspirant des mythes et des règles de la religion bouddhique?
Douch était interloqué.
- Car, enfin, poursuivis-je, n'est-ce pas une nouvelle religion que tu défends? J'ai suivi vos séances d'éducation. Elles ressemblaient à des cours de discipline bouddhique: renoncer à nos attaches matérielles, aux liens familiaux qui nous fragilisent et nous empêchent de nous dévorer totalement à l'Angkar; quitter nos parents et nos enfants pour servir la Révolution. Se soumettre à la discipline et confesser nos fautes...
- Ça n'a rien à voir: trancha Douch.
- Il y a dix "commandements moraux" que vous appelez sila, insistai-je, du même nom que les dix "abstentions" (sila) bouddhiques. Le révolutionnaire doit se plier aux règles d'un vinyana, exactement comme le moine observe une "discipline" (vinyana) religieuse. Le jeune soldat touche au début de son instruction un fourniment comprenant six articles (pantalon, chemise, casquette, krama, sandales, sac), comme le jeune moine reçoit une ensemble réglementaire de sept pièces....
- C'est du délire d'intellectuel! arrêta-t-il.
- Ce n'est pas tout! Attends, camarade, dis-je en levant la main. Regarde les faits tels qu'ils sont! Dans tout ce que tu me dis, et que j'ai moi-même entendu, on retrouve des thèmes religieux qui viennent du passé: par exemple, l'attribution d'un nouveau nom, les souffrances qu'il faut endurer comme des macérations rituelles, jusqu'au son lénifiant et conjuratoire des formules de Radio-Pékin qui annoncent l'avènement d'un peuple régénéré, né de la Révolution. Bref, les responsables communistes à qui tu rends des comptes veulent soumettre la nation à une mort initiatique.
Mon grand laïus fut suivi d'un silence obstiné.
- Camarade Douch! repris-je en levant le ton, sans laisser le temps de reprendre la parole. La détermination des instructeurs qui parlent au nom de l'Angkar est inconditionnelle! Parfois même dépourvue de haine, purement objective, comme si l'aspect humain de la question n'entrait pas en ligne de compte, comme s'il s'agissait d'une vue de l'esprit... Ils accomplissent mécaniquement, jusqu'à l'extrême, les directives impersonnelles et absolues de l'Angkar. Quant aux paysans qui passent sous votre contrôle, ils sont purement et simplement soumis à une sorte de rite purificateur: nouvel "enseignement" (rien sutr), une nouvelle mythologie, vocabulaire remanié qu'au début personne ne comprend. Puis l'Angkar doit être adopté en tant que famille véritable, parallèlement au rejet des parents. Et puis c'est la population qui est divisée en "initiés" et "novices". Les premiers constituent le peuple véritable, c'est-à-dire la partie considérée comme acquise; les autres, ce sont ceux qui ne sont pas sortis de la période de préparation et d'apprentissage, au terme de laquelle seulement ils seront admis dans le camp des premiers et acquerront le statut supérieur de citoyen accompli. Dois-je continuer?
- Ca n'a rien à voir! répéta Douch. Le bouddhisme abrutit les paysans, alors que l'Angkar veut les glorifier et bâtir sur eux la prospérité du pays bien aimé! Tu attribues à des idéologues fantômes de savantes élucubrations qui n'appartiennent qu'à toi. Le bouddhisme est l'opium du peuple. Et je ne vois pas pourquoi nous irions puiser notre inspiration dans un passé capitaliste que, tout au contraire, nous voulons abolir! Lorsque nous aurons débarrassé notre pays de la vermine qui infecte les esprits, poursuivit-il, lorsque nous aurons l'aurons libéré de cette armée de lâches et de traîtres qui avilit le peuple, alors nous reconstruirons un Cambodge solidaire, uni par de véritables liens de fraternité et d'égalité. Il nous faut d'abord bâtir notre démocratie sur des bases saines qui n'ont rien à voir avec le bouddhisme. la pourriture s'est infiltrée partout, jusque dans les familles. Comment veux-tu faire confiance à ton frère, quand il accepte le salaire des impérialistes et utilise leur armes contre toi? Crois-moi, camarade Bizot, notre peuple a besoin de retrouver des valeurs morales qui correspondent à ses profondes aspirations. La Révolution ne souhaite rien d'autre pour lui qu'un bonheur simple: celui du paysan qui se nourrit du fruit de son travail, sans avoir besoin des produits occidentaux qui en ont fait un consommateur dépendant. Nous pouvons nous débrouiller seuls et nous organiser nous-mêmes pour apporter à notre pays bien-aimé un bonheur radieux.
- Consommateur? fis-je en écarquillant les yeux. Je ne me souviens pas que les pêcheurs de Kompong Khleang utilisaient beaucoup de produits importés... Je ne comprend pas de qui tu parles, si ce n'est peut-être de toi, camarade. Ta grand-mère te choyait-elle à ce point? susurrai-je sur un ton malicieux. En revanche, je sais que vous, vous êtres totalement dépendants! Vous êtes tombés dans un piège en embrassant la cause des Nord-Vietnamiens. Ils utilisent vos hommes pour avancer sur le front d'une guerre qui n'est pas la vôtre. Vous êtes armés par les soviétiques, vos discours sont fabriqués par Pékin, vos chants et votre musique - qu'accompagnent désormais le tambourin, le violon et l'accordéon - n'ont plus rien de khmer! Est-ce cela que tu appelles l'"intégrité nationale" et la "souveraineté" du peuple?
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Par lanard, le 03/06/2011
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François Bizot
Plusieurs soirs par semaine - tous les les soirs quand il ne pleuvait pas -, les gardiens se réunissaient pour une confession collective. Douch n'y participait pas. Je fus le témoin privilégié de ces cercles qu'ils formaient, assis par terre, sous la direction d'un , où l'homélie militante alternait avec la comptine.
- Camarades, commençait le plus âgé, faisons le bilan de la journée écoulée, pour corriger nos fautes. Nous devons nous nettoyer de ces péchés à répétition qui s'accumulent et constituent un frein à notre Révolution bien-aimée. ne vous en étonnez pas!
- Moi, disait le premier, je devais aujourd'hui remplacer la tige de roton,au nord de la première baraque, qu'on utilise pour faire sécher le linge. Je n'ai encore rien fait... à cause de ma paresse.
Le président de séance hochait la tête en fronçant le sourcil, sans sévérité, voulant seulement montrer combien il était dure de combattre l'atonie, si naturelle chez l'homme, quand il n'est pas porté par de solides convictions révolutionnaires. Sans rien dire, il passait au suivant, en plissant le bout de ses lèvres dans sa direction pour le désigner.
- Moi, faisait celui-ci, euh... je me suis endormi après le repas, oubliant d'aller vérifier que les bambous d'urine dans les baraques avaient tous bien été vidés...
Quand chacun avait parlé à son tour, on passait à l'étape suivante, que l'aîné introduisait en ces termes:
- L'Angkar bien-aimé vous félicite, camarades, pour ces aveux, si nécessaire au progrès de chacun. Tentons maintenant sans crainte, afin que nos action puissent resplendir à jamais, d'aider notre frère à mieux discerner ses propres erreurs, celles qu'il n'a pas confessées, parce qu'il n'a pas su les voir. Qui veut s'exprimer?
Un des plus jeunes leva le doigt. L'éclat de son beau visage, percé d'yeux profonds, laissait voir, comme chez le sergent du pont, des gencives marbrées dont les taches violettes s'étendaient jusqu'au fond du palais. C'est le plus gentil de nos surveillants. Il s'attardait parfois, le soir, après m'avoir passé la chaîne, à me poser des questions sur Phnom Penh et sur la France.
- Cet après-midi, commença-t-il, je suis entré par surprise dans le dortoir: j'ai vu le camarade Miet dissimuler quelque chose dans sa couverture.
- Menteur! s'écria l'accusé. Je n'ai rien caché, j'ai simplement voulu...
D'un signe de tête, le responsable avait déjà envoyé quelqu'un fouiller le hamac du coupable. Le jeune Miet pleurait. Le chef glissa le cahier dans sa chemise sans l'ouvrir; il ferait son enquête plus tard. Un autre pris la parole...
Ces séances d'"instruction" (le mot employé était celui d'"éducation religieuse", "rien sot", emprunté au bouddhisme) faisaient régner la suspicion entre les gardiens; ils n'hésitaient pas à s'accuser mutuellement de n'importe quoi, dans le seul but de recevoir un compliment de Douch. La délation est le premier devoir du révolutionnaire. On cité l'exemple de jeunes gens qui aimaient la Révolution à ce point qu'ils n'avaient pas craint de dénoncer leur père et leur frère...
En zones libérées, l'obligation d'endoctrinement commençait à s'instaurer pour les tous les enfants dès l'âge de huit ou neuf ans. Ils partaient en stage de formation, et souvent, à cause des déplacements rendus difficiles et des bombardements, ne revenaient plus. Placés sous l'autorité d'un instructeur, ils suivaient une discipline très stricte. l'ascendant que ces jeunes esprits subissaient alors de leur maître prenait des formes irrésistibles.
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Par lanard, le 03/06/2011
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François Bizot
J'avais connu à Srah Srang un de ces paysans fiers, libres comme l'oiseau, toujours par monts et par vaux, aimé et respecté - il était réputé pour ses dons de chanteur arak (sa voix arrivait mieux qu'aucune autre à faire entrer les génies du sol dans le corps d'un médium) -, qui s'était un jour distingué par l'une de ces funestes réactions.
Un groupe de cinq hommes, vêtus d'un costume noir et portant le krama autour du cou - seul le plus âgé était armé d'un revolver -, avait fait son apparition et s'était rendu dans la sala contruite à la sortie du village, sur l'ancienne digue du baray oriental, face au temple du Prè Rup qu'on voyait de loin. Ils s'y étaient installés pour quelques heures, indifférents au toit de chaume détérioré par les pluies et défoncé par l'accumulation des gousss du vieux tamarinier qui le surplombait. Personne n'avait encore vu de Khmers rouges, et la nouvelle de leur arrivée s'était vite répandue. Ils offraient des cigarettes aux gens qui passaient devant eux et qu'ils appelaient "camarades". Après ce premier contact, ils étaient revenus quelques jours plus tard et les habitants, inquiets, leur avaient apporté du thé et du bétel, leur proposant même de quoi manger; ce qu'ils avaient refusé. Utitlisant l'entremise d'un marginal du village, un homme mal inséré, aigri et avide de changement, qui avait trouvé avantage à leur parler dès le premier jour, ils firent savoir que tous les chefs de famille étaient tenus de se présenter et d'entendre ce qu'ils avaient à dire. Une vingtaine de personnes, presque seulement des femmes, étaient venues, conduites par le chef du village. Le discours, truffé de néologismes incompréhensibles, avait commencé sur des poncifs idéologiques, pour aboutir à une demande d'aide que chaque famille devait fournir à la Révolution. Le village devait remettre un certain nombre de sacs de riz, avec autant de charrettes et de zébus qu'il en fallait pour le transport. Les attelages seraient rendus. Dans la semaine, et après bien des discussions, le tribut avait été collecté, et le chargement emporté par les Khmers rouges, de nuit, Mais les charrettes avec leurs boeufs restèrent sur place, à l'endroit où, ils avaient été abandonnés, près de Phnom Bok, à trente kilomètres. Les paysans partirent en groupe les récupérer, et notre chanteur retrouvé la sienne cassée. Furieux, il jura qu'on ne l'y reprendrait plus et que le Révolution devrait désormais se passer de lui!
Quinze jours plus tard, un message portant son nom arriva au village. Il se rendit à la convocation et ne revient jamais...
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Par lanard, le 03/06/2011
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François Bizot
Douch ne faisait qu'exécuter les décisions de l'Angkar. Le condamné était emmené en forêt, sans avoir jamais eu connaissance du jugement. Si d'instinct il flairait le péril imminent, la consigne était de lui répondre par des mots d'apaisement. Le lieu d'exécution n'était pas très éloigné, mais on n'entendait jamais rien: Thép affirmait que l'arme était un bêchoir ou un gros bâton.
C'était un principe général de cacher la vérité mais, plus que de mensonge, il s'agissait ici d'un objectif moral; éviter le plus longtemps possible le spectacle affligeant de la panique. Les bourreaux mettaient leur point d'honneur à repousser au maximum le moment de honte où le condamné, pris d'un irrésistible affolement, se laisse aller à des sanglots pitoyables, à des spasmes pathétiques. Ils niaient l'évidence même lorsqu'ils faisaient creuser sa fosse au malheureux. Ils savaient aussi que, passé ces instants terribles, le sujet, pendant les secondes qui précèdent le choc fatal, se fige docilement. Dans les exécutions collectives, quand les prisonniers, côte à côte, attendent leur tour à genoux, déjà tout est joué. Le corps s'amollit, le cerveau se brouille, l'ouïe se perd. Les ordres sont alors criés; il ne s'agit plus que de consignes pratiques:
- Restez immobiles! Penchez la tête! Il est interdit de rentrer la nuque dans les épaules.
Les Khmers rouges connaissaient instinctivement cette loi du fond des âges et l'utilisaient sans chercher à comprendre: l'homme s'occit plus facilement que l'animal. Est-ce un effet tragique de son tragiquement de son développement intellectuel? Combien de crimes auraient tourné court s'il avait pu mordre jusqu'au bout comme le chat ou le cochon!
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Par lanard, le 03/06/2011
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François Bizot
J'avais horreur de communiquer en français avec des Khmers: les phrases me semblaient plates, vides de sens, parce que ce ne sont pas seulement les mots qui diffèrent d'une langue à l'autre, ce sont aussi les idées qu'ils traduisent, les façons de penser et de dire. Je ne pouvais rendre dans ma langue ce que j'avais à expliquer à mon bourreau. Les liens qui étaient en train de s'établir entre nous dépendaient totalement de notre capacité à nous comprendre, sur une terrain commun; et ça ne pouvait se faire que dans sa langue.
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Par BMR, le 06/08/2007
Le Saut du Varan de
François Bizot
[...] Chez Rénot, c'était tôt ou tard un préalable, une règle infrangible, un test : il avait reçu des khmers que la richesse d'une rencontre se joue à la qualité du silence qu'on est en mesure d'établir. Ce n'est qu'en se taisant qu'on peut percer l'autre, éprouver son ambiance, détecter ses intentions, atteindre son âme sous l'intelligence.
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Par BMR, le 06/08/2007
Le Saut du Varan de
François Bizot
[...] D'ailleurs, regarde. L'homme, c'est la seule créature qui vienne au monde en pleurant. Dans la douleur. Tu vises ? La seule ! Et ça, mon vieux, ça se paie toute la vie. Une naissance pareille, c'est un signe. Le drame ontologique par excellence.
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Par BMR, le 06/08/2007
Le Saut du Varan de
François Bizot
[...] Rénot était très sensible aux femmes. Leur chair exerçait sur lui un pouvoir magique. Le grain duveté, combiné à l'odeur, provoquait en lui de tels transports qu'il n'imaginait pas de séparation entre l'âme et le corps.
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Le silence du bourreau de
François Bizot
Derrière le masque du monstre il faut s’efforcer de voir l’être humain.
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François Bizot
« Telle une âme libérée – pour la seconde fois – par le juge des morts, je sortis de l’enfer cambodgien, en passant le pont des transmigrations. »