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Par canel, le 11/05/2012
La bascule du souffle de
Herta Müller
J'avais remis les pieds à la maison depuis plusieurs mois, et personne ne savait ce que j'avais vu. Personne ne me le demandait. Pour pouvoir raconter quelque chose, il faut d'abord s'en dessaisir. J'étais content qu'on ne me pose pas de questions, mais en secret j'étais vexé. (p. 318)
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Par canel, le 11/05/2012
La bascule du souffle de
Herta Müller
Après la douche, nous attendions debout dans le vestibule. Une fois nus, avec nos silhouettes déformées et pelées, nous avions l'air d'être du bétail de rebut. Personne n'avait honte. De quoi avoir honte, quand on n'a plus de corps. Mais c'était à cause de ce dernier que nous étions au camp, pour des travaux physiques. Moins on avait de corps, plus on était puni par lui. Cette dépouille appartenait aux Russes. (p. 277)
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Par canel, le 11/05/2012
La bascule du souffle de
Herta Müller
C'est que moi, je tente toujours de me persuader que je n'ai guère de sentiments. Si je prends une chose à coeur, elle ne m'affecte pas outre mesure. Je ne pleure presque jamais. Loin d'être plus fort que les larmoyants, je suis plus faible qu'eux. Ils ont de l'audace, eux. Quand on n'a que la peau sur les os, c'est courageux d'avoir des sentiments. Je préfère être lâche. La différence est minime : ma force me sert à ne pas pleurer. (p. 221-222)
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Par canel, le 11/05/2012
La bascule du souffle de
Herta Müller
Les femmes me croient trop timide parce qu'un jour elles m'ont vu avec des livres. Elles pensent que la lecture rend délicat.
Au camp, je n'ai jamais lu les livres que j'avais apportés. Le papier y était strictement interdit, et au début du premier été j'avais caché mes livres sous des briques, derrière la baraque, avant de les bazarder. (p. 133)
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Par canel, le 11/05/2012
La bascule du souffle de
Herta Müller
Quand on n'entend plus parler de l'univers familial depuis une éternité, on se demande si on a vraiment envie d'y retourner, et ce qu'on est censé désirer, une fois là-bas. Au camp, on nous a enlevé tout désir. On ne devait ni ne voulait prendre aucune décision. Si on avait envie de revenir au pays, on se bornait aux souvenirs rétrospectifs, sans oser aller de l'avant, dans ses aspirations. Le souvenir était déjà de la nostalgie, croyait-on. Or comment les différencier quand on ressasse toujours les mêmes choses, et qu'on est dépossédé du monde à tel point qu'il ne vous manque plus du tout. (p. 306-307)
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Par canel, le 11/05/2012
La bascule du souffle de
Herta Müller
Que dire de la faim, quand elle est chronique. On peut dire qu'il y a une faim qui fait souffrir de la faim. Elle s'ajoute, encore plus affamée, à celle qu'on avait déjà. Cette faim toujours nouvelle croît de façon insatiable et, d'un bond, se coule dans l'éternelle faim qu'on s'évertue à tromper. Comment errer de par le monde quand on n'a plus rien à dire de soi, sinon qu'on a faim. On n'a plus que ça en tête. (p. 29)
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Par canel, le 11/05/2012
La bascule du souffle de
Herta Müller
Aucun de nous n'avait fait la guerre, mais pour les Russes nous étions responsables des crimes d'Hitler, étant allemands. (p. 52)
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Par canel, le 11/05/2012
La bascule du souffle de
Herta Müller
A l'époque de la peau sur les os, je n'avais rien dans le cerveau, sinon le sempiternel chuintement d'une rengaine qui serinait jour et nuit : le froid pique, la faim trompe, la fatigue pèse, le mal du pays ronge, les punaises et les poux mordent. (p. 293)
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Par de, le 24/03/2012
Animal du coeur de
Herta Müller
Le capitaine Piele dit : tu vis de cours particuliers, de tentatives de subversion du peuple et de coucheries. Tout ça est illégal. Le capitaine était assis à son grand bureau tout reluisant, et moi à une austère table de pécheresse. Sous son bureau, je voyais deux chevilles blanches et, sur sa tête, une calvitie aussi humide et bombée que le palais de ma bouche. Je voyais sa calvitie sur un oreiller funéraire rempli de sciure, et ses chevilles sous un linceul.
Et sinon, comment ça va, demanda le capitaine. Son visage n'était pas haineux. Je savais que je devais faire attention, car la dureté arrivait toujours par-derrière, quand son visage était tranquille. J'ai de la chance d'être tombée sur vous, dis-je. Moi, je vais bien, en fonction de ce que vous décidez. C'est bien pour ça que vous travaillez.
Ta mère veut quitter le pays, dit le capitaine, c'est écrit ici. Il agita une feuille manuscrite. C'était une écriture qui n'était pas celle de ma mère, me semblait-il. Je dis : elle, peut-être, mais moi, je suis loin de vouloir ça.
Le même jour, j'écrivis un petit mot à ma mère pour lui demander si c'était bien son écriture. La lettre ne lui est jamais parvenue.
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Par canel, le 11/05/2012
La bascule du souffle de
Herta Müller
Nos os devenaient aussi encombrants que de la ferraille. Quand la chair a disparu, porter ses os devient un fardeau qui vous enfonce dans le sol. (p. 32)