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Par litolff, le 17/02/2012
Avril brisé de
Ismaïl Kadaré
Vos livres, votre art, sentent tous le crime. Au lieu de faire quelque chose pour les malheureux montagnards, vous assistez à la mort, vous cherchez des motifs exaltants, vous recherchez ici de la beauté pour alimenter votre art. Vous ne voyez pas que c'est une beauté qui tue.
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Par Piling, le 03/06/2010
Le Grand Hiver de
Ismaïl Kadaré
Elle se hâtait pour rejoindre au plus vite l'extrémité de ce plateau stérile qui n'avait pu faire croître que ces arbustes malingres qui languissaient, inertes, sous la pluie. Brusquement, comme elle cheminait toujours au milieu du plateau, elle pensa jeter un coup d'œil sur Mira. La petite était silencieuse. Rabo tressaillit, se mit à genoux, étendit le bras pour soulever l'imperméable dont elle avait recouvert le berceau et dit à Besnik de regarder comment allait le bébé : Besnik et Ben se penchèrent sur leur petite sœur. Elle dort, dit Besnik. Elle dort, répéta Ben. Elle-même se releva et ils reprirent leur marche à travers le plateau maudit. À l'idée qu'une balle de mitrailleuse avait pu atteindre l'enfant et que, sans le savoir, elle la portait peut-être morte sur son dos, elle ne put retenir un gémissement. Plus de vingt ans auparavant, pendant l'invasion grecque de la Première Guerre mondiale, les femmes de la région avaient fui ainsi, en portant des berceaux sur le dos, pendant que les soldats serbes, en embuscade sur les collines, tiraillaient sur elles. Ils évitaient d'atteindre les femmes et ne visaient que les berceaux. C'était probablement pour eux comme un jeu, et bien des femmes en découvrant, après des heures de fuite au milieu des dangers, qu'elles avaient porté sur leur dos non pas un berceau mais un cercueil, perdaient la raison. Il y avait même une chanson qui commençait par ces mots :
Où vas-tu dans la nuit
Avec ce cercueil sur le dos ?
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Par Woland, le 07/06/2012
Chronique de la ville de pierre de
Ismaïl Kadaré
Il y a, dans la ville de pierre, un prisonnier pour ainsi dire professionnel, Lukan Ami-de-L'Ombre. Les changements de garnison provoqués par la valse des occupants le déstabilisent complètement et il en arrive à de curieux raisonnements :
Citation:
[...] ... - "J'sais pas faire la différence [entre les Italiens et les Grecs]" dit Lukan d'un ton irrité. "Tout ce que je sais, c'est que la prison ne fonctionne pas. Dedans, il n'y a pas une âme. Les portes sont grandes ouvertes. On en pleurerait."
Quelqu'un lui posa une autre question , qu'il laissa sans réponse. Il se répandait en invectives :
- "Sale époque, sale pays ! Même pas foutu de tenir une prison comme il faut. Est-ce que j'ai le temps de grimper tous les jours au haut de la citadelle et de redescendre bredouille. Les jours passent, et j'peux pas faire mon terme. Et puis tous les projets qu'on forme vont à l'eau. On a bien raison de dire de l'Italie que c'est une salope, une bonne à rien. Ah ! quand je pense à ce que m'a raconté un copain sur les prisons de Scandinavie. Ca oui, que c'est des prisons ! On y entre et on en sort en bon ordre. Au terme fixé et avec des fiches bien en règle. Les portes ne s'ouvrent pas à propos de n'importe quoi comme dans un bordel !" ... [...]
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Par Woland, le 11/11/2012
Les Tambours de la pluie de
Ismaïl Kadaré
[...] ... - "Tu penses peut-être qu'à force de guerres et de massacres, on peut supprimer un peuple," [dit l'intendant en chef]. "C'est ce que croient bien des gens, le vieux Tavdja et Kursdidji entre autres. Mettons que, dans une grande bataille, [les Albanais] laissent sur le terrain trente mille morts. Ce devrait être une brillante victoire pour notre armée, n'est-ce pas ? Eh ! bien, n'est-il pas triste de se dire qu'avec une telle bataille, qui demande tant de préparatifs et d'efforts, on ne réussit à prélever à ce peuple que l'augmentation de population d'une seule année ?
- C'est curieux," dit le chroniqueur.
- "Aussi, sans faire le rêve chimérique d'anéantir ce peuple, nous devons nous estimer satisfaits de l'empêcher de croître. Par des expéditions punitives, des massacres, des guerres réitérées, en leur enlevant leurs jeunes garçons pour en faire des janissaires, nous réduirons en une certaine mesure sa capacité de croissance. Et pourtant, cela ne suffit point. Les peuples sont comme l'herbe. Ils poussent partout. Il faut donc concevoir d'autres moyens, plus insidieux. Moi, je ne m'occupe que des comptes. Le grand padicha [= le Sultan] a des hommes à lui qui étudient, eux, ces problèmes. Et ils ont certainement pensé à tout. Ce sont des experts de la dénationalisation des peuples, de même que Sarudja est un expert de la destruction des forteresses. Ils étudient jour et nuit les meilleures méthodes à appliquer pour maintenir la tranquillité dans notre grand empire."
L'intendant en chef but une lampée de sirop.
- "Il existe notamment," reprit-il, "parmi les tribus des déserts d'Arabie, une coutume par laquelle tous les parents d'une personne tuée intentionnellement dans une querelle ou une embuscade sont obligés de reprendre le sang de la victime en tuant à leur tour un membre de la famille adverse, et cela même après trois générations. Une chaîne de morts lie ainsi les familles entre elles, car les meurtres se succèdent sans discontinuité. Implanter une telle coutume vaut bien plusieurs victoires sur le champ de bataille. Je t'ai dit qu'il y a là-haut des gens qui ont pour principale tâche de s'occuper de ces problèmes. Ils pensent à tout et ils ont certainement aussi songé à cela.
- Je crois que les Albanais ont déjà une coutume analogue," l'interrompit Tchélébi.
- "C'est possible mais même s'ils ne l'ont point ou qu'elle ne soit pas aussi répandue chez eux qu'il serait souhaitable, nous l'apporterons alors d'Arabie si c'est nécessaire, et la sèmeront comme une mauvaise graine parmi eux. Ils sont emportés par nature, et cette semence peut prospérer sur ce terrain. Mais si celle-ci ne germe pas, nous en trouverons une autre, peut-être encore plus nocive. Nous la ferons venir, s'il le faut, du royaume des glaces, pourvu qu'elle nous soit utile." ... [...]
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Par bouquine, le 05/05/2013
Avril brisé de
Ismaïl Kadaré
Vous me rappelez ces théâtres montés dans les palais des aristocrates russes, où la scène est assez spacieuse pour le jeu de centaines d'acteurs, alors que la salle est tout juste de dimensions nécessaires pour accueillir la famille du prince...
Vous poussez un peuple entier à jouer une pièce sanglante, alors que vous-mêmes avec vos dames vous assistez d'une loge au spectacle.
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Par Piling, le 10/06/2010
Le Dossier H de
Ismaïl Kadaré
C'était un son si monocorde qu'il paraissait inviter à entrer dans quelque rêve envoûtant. Willy et Max échangèrent un regard. Le rhapsode se mit à chanter d'une voix qui n'avait rien de commun avec celle qu'on lui avait entendue lorsqu'il parlait. C'était une voix contre nature, d'une froide uniformité, qui sécrétait l'angoisse comme issue d'un autre monde. Willy se sentit des frissons dans le dos. Il tenta à plusieurs reprises de saisir le sens du texte, mais le débit uniforme de la voix l'en empêchait. Il avait l'impression qu'un vide se creusait en lui, qu'on l'étripait, qu'on évidait indéfiniment son être comme le fil tiré d'une quenouille. La voix du rhapsode avait le don de creuser un trou en vous. Encore un peu et tous ces gens allaient se dissoudre sur place les uns après les autres. Mais le joueur de lahuta s'arrêta avant.
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Avril brisé de
Ismaïl Kadaré
Entre-temps, le mois d'avril se consumait rapidement. Les jours se succédaient sans trêve, et ce mois, qui, même sans cela, était pour lui le plus court de tous, se contractait, se consumait rapidement.
Il ne savait pas dans quelle direction marcher. Parfois il perdait son temps sur le mauvais chemin, et parfois il revenait involontairement dans un endroit par où il était déjà passé. Le doute qu'il n'avançait pas dans le bon sens le tourmentait toujours plus. Il finit pas avoir l'impression qu'il ne marcherait jamais que dans la fausse direction, jusqu'à la fin de cette poignée de jours qui lui restaient, à lui, malheureux pèlerin dans la lune, en son avril tronqué.
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Par Piling, le 11/06/2010
Le Dossier H de
Ismaïl Kadaré
Un autre jour, des montagnards des Ravins noirs, conduisant un malade à la capitale, vinrent demander le gîte. À l'aube, quand les Irlandais descendirent prendre leur café, le malheureux était encore là, gisant sur une civière. Son visage avait l'air d'un masque. Ils demandèrent de quoi il souffrait, et Martin, cherchant à les rassurer, répondit qu'il ne s'agissait pas d'une maladie contagieuse.
"On craint qu'on ne lui ait emmuré son ombre, expliqua-t-il. Si c'est vrai, il sera inutile de le conduire jusqu'à la capitale. Il ne s'en tirera pas.
– Mais à quoi rime ce mal ? questionna Max. Qu'est-ce que veut dire, "emmuré son ombre" ?
Martin tenta de le lui expliquer. C'était un mal auquel on ne pouvait survivre. La victime était maçon et, à ce qu'il semblait, au cours de la construction d'une kulla, un de ses compagnons, à dessein ou non, avait emmuré son ombre, autrement dit avait recouvert son ombre alors qu'elle se projetait sur le mur en construction. De façon générale, les montagnards-maçons se gardaient comme du diable de l'emmurement de leur ombre, car tous n'étaient pas sans savoir que celui dont l'ombre est emmurée reste prisonnier du mur, et est donc promis à une mort certaine. Mais le montagnard en question, d'après ce qu'on disait, était nouveau dans le travail, il manquait d'expérience.
"Et voilà, conclut Martin. Volontairement ou pas, on lui a ôté la vie. C'est vraiment dommage : dire qu'il a à peine vingt ans !"
Les Irlandais échangèrent un regard.
"Mais peut-être n'est-ce pas là la véritable origine de son mal, dit Willy. Tu dis toi-même que ce n'est qu'une hypothèse...
– Bien sûr que ce n'est qu'une hypothèse ! Sinon, ils ne prendraient même pas la peine de le conduire jusqu'à la capitale."
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Par paulotlet, le 20/04/2012
Le Successeur de
Ismaïl Kadaré
Ce qui avait débuté comme une simple curiosité populaire prit des couleurs tragiques à l'occasion de la Fête nationale où le Guide et le Successeur se tenaient côte à côte. A la différence des années précédentes où ils s'étaient souri durant la cérémonie tout en échangeant quelques propos, le visage du Guide était cette fois demeuré de marbre. Non seulement il ne s'était pas adressé à lui une seule fois, mais comme pour mieux faire sentir son mépris, il avait par deux fois dit quelque chose à celui qui se tenait de l'autre côté: le ministre de l'intérieur
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Par Piling, le 16/08/2010
Le Général de l'armée morte de
Ismaïl Kadaré
Incipit :
Une pluie mêlée de flocons de neige tombait sur la terre étrangère. La piste de béton, les bâtiments et les gardes de l'aérodrome étaient trempés. La neige fondue baignait la plaine et les collines à l'entour, faisant luire l'asphalte noir de la chaussée. En toute autre saison cette pluie monotone eût semblé à quiconque une triste coïncidence. Mais le général n'était guère surpris. Il venait en Albanie afin d'assurer le rapatriement des restes de ses compatriotes tombés à tous les coins du pays pendant la dernière guerre mondiale. Les négociations avaient été entamées dès le printemps et les contrats définitifs signés seulement à la fin du mois d'août, quand, justement, les premières journées grises font leur apparition. On était maintenant en automne. C'était la saison des pluies, le général le savait. Avant son départ, il s'était renseigné sur le climat du pays. Cette période de l'année y était humide et pluvieuse. Mais le livre qu'il avait lu sur l'Albanie lui aurait-il appris que l'automne y était sec et ensoleillé, cette pluie ne lui aurait pas, pour autant, paru insolite. Au contraire. Il avait en effet toujours pensé que sa mission ne pouvait être menée à bien que par mauvais temps.
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