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Carnets du vieil écrivain de
Jean Guéhenno
Je suis né aussi loin de toute littérature qu'il est possible. Il n'y avait pas de livres dans la maison où j'ai grandi, à peine quelquefois un journal. Mon père aimait parler mais n'aimait pas lire. Il se faisait dire les nouvelles par ses camarades. Ma mère, toujours à sa "machine" ou à son fourneau, n'avait pas de temps à perdre, et personne autour de nous, ni de nos parents, ni de nos voisins, n'eût pu seulement concevoir ce que pouvait être un livre. Je n'ai, avant quatorze ans, jamais lu que par utilité pour apprendre mon catéchisme ou mes leçons. Je mourrai sans connaître Mme de Ségur. J'étais devenu homme quand j'entendis parler des Trois Mousquetaires et de tous ces romans d'Alexandre Dumas qui ont été pour tant de gens comme une première réserve de songes. Ce n'était plus le temps de les lire, je ne le trouverai jamais, et j'ai senti souvent quelle perte cela a été dans ma vie de n'avoir que si tard lu gratuitement et seulement pour le rêve et la délectation. Quand j'eus quatorze ans et que la bibliothèque de la ville me fut ouverte, j'y entrai comme dans un temple, le premier dimanche qui suivit mon anniversaire, et dès lors je n'ai plus cessé d'aimer passionnément les livres.
[p. 118-119]
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Changer la vie de
Jean Guéhenno
Un grand empereur, à la veille de quitter la vie, fit le compte de ce qu'il devait à son père, à sa mère, à ses maîtres, à ses amis, aux dieux, et, tout prince qu'il fût, en tête de ce livre de raison qu'il tenait et où il consignait ses pensées de maître du monde, il inscrivit ses plus anciennes dettes, celles dont on finit par n'avoir plus même conscience, qu'on oublie et ne pais jamais, ses dettes d'enfants et d'adolescent. Il nota comme un bon comptable, les exemples, les bontés, les sourires sans lesquels il ne fût jamais devenu l'homme qu'il était, Marc Aurèle. Quand un si grand prince pensait avoir de telles dettes, quelles sont donc les nôtres ?
Le Livre de Poche, p. 7 et 8
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Carnets du vieil écrivain de
Jean Guéhenno
Les prolétaires, depuis cinquante ans, ont rêvé de devenir des bourgeois, comme les bourgeois d'il y a deux cents ans de devenir nobles. Leur imagination n'est pas allée plus loin que celle du premier bourgeois qui passe. On affecte de le mépriser, mais on ne cesse pas de l'imiter. L'imitation est d'abord toute extérieure. Cela commence par le costume, la cravate, le chapeau, mai, et ce la ne tarde guère, on pense bientôt comme lui. Dans ce monde d'argent, du haut en bas, de degré en degré de fortune, de classe en classe, c'est imitation d'imitation, ambition ridicule et misérable envie, copie de copie, et ainsi s'est établie, cette société confuse et satisfaite, à la fois snob et conformiste dans laquelle nous vivons. Le plus mauvais de chacun définit son snobisme qui, par l'imitation des autres, tend à se généraliser. Tout respect de la nature vraie et profonde se perd et s'oublie dans cette dégradation peut-être inévitable.
Comment empêcher cet avilissement insidieux ? Il se fait en nous tous, inconsciemment. La plus ferme volonté d'être fidèle à cette simplicité, à cette pureté de pauvre dans laquelle on est né, se défait, sans qu'on y pense, et au bout du compte, quand on a longtemps vécu, il vient un jour où il faut bien s'avouer et reconnaître sa défaite. On n'est pas resté soi.
[p. 8]
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Carnets du vieil écrivain de
Jean Guéhenno
Bien des gens ne lisent que pour éloigner l'ennui, comme ils écoutent la radio, regardent la "télé", les images, ou feuillettent les journaux. L'imprimé pullule et on pourrait dire, après tout, que les gens n'ont jamais tant lu.
Mais il y a lire et lire. La vraie lecture commence quand on ne lit plus seulement pour se distraire et se fuir, mais pour se trouver. Il y a un jour où tout inconsciemment on passe de l'un à l'autre.
Ce peut n'être pas volontaire, mais l'effet du plaisir même, d'une sorte d'envoûtement dont un livre, qu'on tient dans sens mains et qu'on ne peut plus le quitter, est la cause. Ce n'est pas non plus encore lire que de lire pour apprendre, pour savoir, pour s'informer et pour des raisons professionnelles.
Joubert disait que "notre sort est d'admirer et non pas de savoir." La vraie lecture est la chose la plus intime et la plus désintéressée, encore qu'il ne s'y agisse que de nous-mêmes.
C'est un temps qu'on se donne pour ne plus vivre par influence, par contagion, mais pour reconnaître, choisir son propre chemin et devenir soi-même.
Un livre est un outil de liberté. Nous y découvrons la vie d'un autre, soit l'auteur, soit l'un des personnages qu'il a crées, et nous l'examinons avec une bien autre instance et une bien autre loyauté que la nôtre propre, et ainsi devenons-nous un peu autres que nous-mêmes sans y prendre garde.
Un livre est un objet devant soi, quelque chose sur quoi on peut réfléchir, à quoi on peut revenir, qu'on peut corriger, contredire, discuter, quelque chose qu'on juge. Les images, les sons passent aussi vite que les moments successifs de la vie.
Un écrit, un livre reste. Il faut devant lui dire oui ou non. Il fallait autrefois, pour former un homme, le tirer de son silence et lui faire entendre le chant du monde autour de lui. Il faut peut-être autant aujourd'hui le ramener à son silence, le sauver du bruit et le reconduire à la solitude...
Un livre est une conversation et tout l'ensemble cependant un exercice de solitude. Je veux ici écarter l'anecdote personnelle, mais je repense souvent à ces nuits de mon adolescence, durant lesquelles je me battais avec le destin et découvrais dans les livres ce que je pouvait être une vie libre par opposition à celle que je subissais.
Lit-on un grand roman? On s'identifie à son héros. On y vit par procuration. Et cela devient plus conscient, et vient le moment où on ne lit plus pour aucun intérêt, pour aucun profit, rien que pour "admirer", en toute gratuité et dans une joie indéfinissable, au-delà de soi-même.
Dès lors, on devient de plus en plus difficile. On ne supporte plus les fantômes d'auteurs, les fantômes d'ouvrages. Mais un vrai livre est devenu la chose la plus précieuse. Un home vous parle et il vous semble qu'il dise précisément ce que vous attendiez, ce que vous vouliez dire mais n'auriez jamais su dire. C'est tout simple et merveilleusement étrange.
Ces mots, qui sont aussi vos mots, comme par l'effet d'un charme, sont doués soudain d'un nouveau pouvoir, et vous êtes curieusement débarrassé de vous-même et devenu un autre, plus fin, plus délicat, plus profond que vous-même. Vous êtes dans le monde où vous aimeriez vivre, mais vous n'aviez jamais imaginé qu'il pût être si beau.
p. 162-163-164
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Par marina53, le 24/06/2012
Jean Guéhenno
Aimer! La merveilleuse audace! (...)
Aimer, c'est accepter soudain de doubler tous ses risques, vivre de la vie d'un autre, mourir de la mort d'un autre et être doué d'un courage qu'on n'aurait jamais eu pour soi.
Etre aimé, c'est avoir la certitude qu'il y a au monde quelqu'un en qui toujours tu pourras te reposer, quelqu'un qui t'aimera encore quand toi-même ne pourras plus te supporter, quand toi-même ne pourras plus t'aimer.
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Carnets du vieil écrivain de
Jean Guéhenno
Pourquoi écrit-on ? Pour qui écrit-on ? Qu'on en soit venu à oser de telles questions témoigne, à mon avis, d'un grand délabrement du régime de la pensée et de l'écriture. Je doute qu'un véritable écrivain se soit jamais posé la question. Il écrit par nécessité intérieure, parce qu'il ne peut autrement et il écrit pour tous les hommes. On écrit pour les mêmes raisons qu'on vit, et il ne s'est jamais écrit de grands livres que par l'angoisse de la vérité. C'est toujours le même monde qui est à dire, le même destin qu'il faut essayer de comprendre. Tente d'expliquer ce ah! de surprise, ou de plaisir, ou d'horreur ou d'effroi que chacun de nous, selon ce qu'il et selon les circonstances, crie à la première rencontre, dire ce peu qu'on a à dire selon soi, son tempérament, les chances ou les malchances qu'on a eues, son refus ou son espérance, et ainsi ajouter à la vérité telle qu'on l'a vue (ou telle qu'on la voudrait), cela est possible peut-être et c'est la matière des livres.
[p. 210-211]
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Changer la vie de
Jean Guéhenno
On nait libre par grâce , comme intelligent ou beau. Ce vif instinct de la liberté est la plus grande chance sur le berceau, c'est lui qui assure le mouvement de l'espèce. Dans toutes les conditions, les plus humbles comme les plus hautes une sorte de certitude préalable avec laquelle semble-t-il ,ils ont nés rend certains hommes inaccessibles. Rien ni personne jamais ne les tient. Leur grande affaire est de n'être jamais accablés, écrasés par ce qui accable et écrase tous les autres, l'abondance ou l'absence de biens. C'est de sauvegarder autour d'eux l'air pour respirer, l'espace où l'esprit vit à l'aise, où le coeur se gonfle, la marge de la liberté. Ce sont eux vraiment les hommes biens nés.
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Journal d'un homme de quarante ans de
Jean Guéhenno
Parvenu à ce point de mon récit, il est juste que je salue mes ancêtres, si c'est à ce moment de ma vie que pour la première fois je sentis que pesait sur moi et réglait mes actions un passé sans mémoire. Mes ancêtres, peu d'entre eux me sont connus. Que sais-je de mes grands-parents eux-mêmes ? Mon grand-père paternel était charretier. Son capitaine, en mourant, sur le champ de bataille de Sébastopol, lui avait donné sa montre. J'ai cent fois entendu raconter l'histoire de la montre du capitaine. Mon grand-père maternel était boulanger, fort comme un turc et joyeux ivrogne. Quand à mes grands-mères, elles avaient été deux saintes femmes à robe noire et à coiffe blanche, avaient fait beaucoup d'enfants et étaient mortes jeunes d'épuisement, l'une en me léguant l'air d'une vieille chanson provinciale, la première que j'ai chantée. Voilà toute notre histoire connue. Après quoi, c'est la nuit des siècles, mais une nuit lourde et pesante, toute peuplée par les grandes ombres d'hommes bons pour le gros ouvrage, toujours utiles sinon indispensables, et qui se transmirent les uns aux autres, avec la vie, cette loi de dur service sans récompense que je trouvai dans notre maison. Hommes sans nom, sans histoire, mes ancêtres, à travers le temps infini, quels ont été vos chemins jusqu'à ce que vous soyez cet homme que je suis aujourd'hui, vivant dans la même nuit que vous-mêmes, et sous le même destin ? Hommes anciens de l'Europe, quelles furent vos migrations, vos croisades et vos guerres ? Pour quels princes, quels dieux, quelles idées vous êtes-vous battus ? Quelles illusions m'avez-vous transmises, quelles vertus et aussi quelles vices, quel dévouement et quelle cruauté, pour que je fusse, quand vint mon tour, capable des mêmes besognes que vous-mêmes ? Et quelle nécessité dans tout cela ?
Journal d'un homme de quarante ans, Le Livre de Poche p. 55
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Changer la vie de
Jean Guéhenno
J'ai conservé (de ma jeunesse) quatre petits carnets noirs où, des livres que je lisais, je recopiais tout ce qui m'avait semblé le plus beau, des phrases, des images, des maximes, des poèmes. J'y retrouve de vraies belles choses, mais bien du médiocre aussi, fade et mièvre. Je n'avais pas trop bon goût. J'ajoutais , à mesure de mes lectures, des fleurs à mon bouquet, mais il me paraît aujourd'hui un peu fané et bariolé.
Le Livre de Poche n° 3725 p. 236
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Journal des années noires (1940-1944) de
Jean Guéhenno
21 octobre 1941.
Quel est l'essentiel du langage ? N'est-ce pas d'exprimer au plus près sa pensée. Et ainsi bien écrire, c'est bien penser, bien penser, c'est bien écrire. C'est toujours la même probité difficile. (...) Le langage des hommes est un autre corps des hommes. Et, comme notre corps porte notre esprit, notre langage doit le porter aussi, le porter tout entier. Et comme les tares de notre esprit finissent par s'inscrire dans notre corps, il arrive qu'elles s'inscrivent dans notre langage. Trop d"écrivains contemporains, vaniteux, et irresponsables, font du langage un usage mol et lâche. Hommes sans paroles, ils ne tiennent jamais le coup que leur langage promet. Et c'est ainsi qu'on devient " homme de lettres " charlatan, historien. Le langage mérite une autre révérence...
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