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Par Zazette97, le 13/10/2009
Sobibor de
Jean Molla
Je sais enfin que je suis entre parenthèses. Moi, j'ai au moins cette chance. Je suis comme je suis parce que je suis en instance de vie. Une anorexique n'est pas en marge. Elle s'est faite aussi mince que le trait qui sépare la marge de l'espace où l'on écrit. Un jour ou l'autre, si tout va bien, elle revient sur la page. C'est ce que je m'efforce de faire." p.152
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Par latina, le 12/07/2012
Sobibor de
Jean Molla
Un beau jour d'avril, je lui ai demandé, par bravade, comment il me trouvait vraiment. (...)
- Tu es peut-être un peu ronde...
Je l'ai haï.(...) Je lui ai jeté comme un défi que, bientôt, il ne me reconnaîtrait plus. J'allais perdre mes kilos superflus, mes bourrelets. Et je le ferais pour lui ! (...)
J'ai minci très rapidement. Ma métamorphose était spectaculaire. Je suis devenue svelte, conforme à l'image de celle que j'avais rêvée. (...) J'éprouvais un plaisir indicible à maîtriser mon appétit. Ce tiraillement constant du côté de mon estomac était devenu une véritable présence, un vide consenti, une brèche que j'ouvrais dans mon corps, avec le sentiment aigu de tout dominer, de savoir exactement ce que je faisais et où j'allais. Ne plus manger ou manger moins me procurait une brûlure exquise au ventre (...) Bientôt, la brûlure m'est devenue plus délicieuse que la satisfaction. J'avais le sentiment d'être habitée. (...)
Rapidement, c'est devenu ma drogue : j'avais besoin de manger rien. (...)J'éprouvais une jouissance démesurée à me laisser remplir de cette absence. Mon estomac vide était le signe de ma liberté. Je n'étais plus asservie à cette dépendance animale qui me faisait horreur.(...)
Je n'avais évidemment pas conscience que la situation m'échappait...Je n'ai pas su m'arrêter. Mon poids ne n'est pas stabilisé et j'ai continué à fondre. En quelques semaines, mes seins se sont effacés, mon visage s'est creusé, mes désirs se sont affadis. (...)J'avais voulu entreprendre ce régime pour plaire à mon ami. Maintenant que j'avais atteint mon but, je sentais que je me détachais de lui, que je ne l'aimais plus.(...)
Fin octobre, le cancer de Mamouchka s'est brutalement aggravé et mon indifférence à l'égard de la nourriture a viré à l'aversion. J'étais fatiguée, déprimée, inapte à fournir le moindre effort physique ou intellectuel.(...) Pour la première fois, on a nommé ma maladie. (...)
Un matin de novembre, le téléphone a sonné. Mamouchka venait de mourir. (...) La panique m'a envahie. Il fallait que je me calme, que je fasse taire mon chagrin, n'importe comment. J'ai couru au frigo. J'ai avalé des cornichons, du chocolat, de la mayonnaise, du fromage, du jambon, les restes du repas, tout ce qui me passait à portée de main. J'ai englouti.
Bientôt, j'ai dû m'arrêter, au bord de l'explosion. J'ai senti une nausée irrépressible monter. (...)J'ai couru aux toilettes. J'ai introduit deux doigts dans ma bouche, le plus loin possible et j'ai poussé très fort.
Je me suis libérée.(...)
Ma grand-mère était morte. Une part de moi le savait avec une lucidité déconcertante, me laissant écrasée de tristesse.
Mais dans le même temps, une découverte fortuite venait de m'ouvrir de nouveaux horizons. J'avais trouvé le moyen de me délivrer de mes craintes, de mes angoisses. J'avais trouvé le moyen d'exercer un contrôle absolu sur moi-même. J'avais trouvé le moyen de maîtriser ce qui entrait et sortait de moi.
J'étais libre : mon corps m'obéirait désormais.
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Par kolibri, le 20/07/2010
Sobibor de
Jean Molla
Les êtres humains peuvent-ils à ce point fermer leurs yeux et tirer un trait sur le passé ? Ne leur pèse-t-il pas davantage sur les épaules ?
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Sobibor de
Jean Molla
-Je n'ai pas l'allure d'une fille de toubib, peut-être ? Ça va changer quoi de toute façon ? Vous ne poursuivez que les pauvres ?
Il a soupiré, a posé ses mains à plat sur son bureau encombré de documents et m'a regardée. C'était un homme jeune, plutôt mignon, avec une tête de bon élève. Le genre costume-cravate, comme mon père. Sa maman devait être fière de lui.
Il a ouvert la bouche, l' a refermée. Je crois que je commençais à lui taper sur les nerfs. C'est ce que je cherchais, après tout.
- On poursuit aussi les riches, mais dans un cas comme dans l'autre, on essaie d'abord de comprendre pourquoi il volent.
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Par latina, le 12/07/2012
Sobibor de
Jean Molla
On a séparé les hommes, les femmes et les enfants. On a détaché de ses bras Simon, qui ne voulait pas l'abandonner. J'imagine leurs pleurs, leurs cris, les ordres aboyés. L'odeur de sueur, la peur sur les visages, les coups, le désespoir. Eva a vu son fils partir avec une petite colonne de gamins. Mais, comme ils tournaient au coin d'un bâtiment, Simon s'est sauvé et a couru vers elle. Eva s'est précipitée et l'a pris dans ses bras. Un homme s'est avancé alors en jurant et leur a ordonné de retourner à leurs places respectives. Ce n'était pas un Allemand. Eva, machinalement, a relevé son accent étranger. Elle a supplié l'inconnu de ne pas les éloigner l'un de l'autre. Simon s'accrochait à elle comme un qui se noie. L'homme a arraché l'enfant à sa mère, a sorti son arme et, sous les yeux de celle-ci, l'a abattu.
Il souriait.
J'imagine Eva. Je la vois. Je suis Eva. Au-dedans d'elle, il y a un grand vide soudain. Le monde s'est tu. Devant elle, il y a une petite forme recroquevillée qui était son amour, sa vie. Devant elle, il n'y a plus rien.
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Par Zazette97, le 13/10/2009
Sobibor de
Jean Molla
Je n'avais pas encore compris que ne plus manger signifie très exactement souhaiter se mettre à l'écart. C'est une sorte de ghetto que l'on s'invente pour soi seul et dans lequel on s'enferme avec un mélange pervers d'aveuglement et de ravissement. C'est une forme de distinction absurde, pour se différencier à tout prix, se dessaisir du banal. On ne peut plus partager ce qu'il y a de commun. On ne peut plus communier dans la célébration des choses mortes. On a le regard qui s'est tordu. On ne voit plus les aliments avec innocence et l'on s'étonne que les autres ne nous suivent pas. p.55
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Par julifly, le 25/04/2011
Sobibor de
Jean Molla
Je ne reconnaissais plus ma voix en parlant. Chacun des mots que je prononçais me brûlait la bouche, me lacérait la gorge. Mes paroles se perdaient dans un tremblement douloureux.
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Par Zazette97, le 13/10/2009
Sobibor de
Jean Molla
Je ne crois pas qu'elle a fait un mouvement quand il a posé son arme sur son front et qu'il a tiré. Je ne pense pas qu'elle l'a seulement vu. Eva avait déjà pris congé de l'humanité. Cet homme par son geste avait aboli le monde des hommes. p.9
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Par Myrabelle, le 08/03/2012
Sobibor de
Jean Molla
Ataraxie, anorexie, oubli. Mon tiercé gagnant.
Je suis debout face au miroir de la salle de bains. Je l'essuie pour en ôter la buée puis je me dégage de ma serviette qui tombe à mes pieds. J'observe mon reflet...
... Je ne possède rien à cacher. Je me suis débarrassée de ce qui parasite un corps de femme : l'excès de chair, la graisse, la peau qui se modèle en courbes tendres et le sang qui coule, chaque mois. Seule l'ombre brune, obscène, au bas de mon ventre témoigne de ma féminité.
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Par st79310, le 10/05/2013
Sobibor de
Jean Molla
Alors, un livre de plus sur les camps? entendra-t-on peut-être. On en a déjà tellement parlé...Ce n'est pas qu'un livre sur les camps, précisément. C'est un livre sur l'après. Sue la mémoire. Sur le mensonge. Sur cette lame de fond qui n'en finit pas d'avencer. Sur le silence.