Par Piling, le 17/08/2011
Bach en son temps de
Johann Sebastian Bach
Bach et ses fils :
Au sujet du premier, qui écrivit pour les dilettantes plutôt que pour les professeurs, des opéras et des concerti pour harpe, il avait l'habitude de dire dans sa langue marquée de l'accent dialectal du haut-allemand : "Mon Christian est un gamin fort sot et c'est pour cette raison qu'il aura des succès dans le monde !"
Carl Philipp Emmanuel !… Un dieu auquel on ne peut dénier une certaine profondeur, mais qui ne lui plaisait cependant pas. Il était si sévère ! – Il déclara très tôt à son sujet qu'il inclinerait, l'âge venant et par dépit de n'être pas compris du public, à une certaine galanterie facilement populaire. Même lorsque ce fils, accompagnant le grand Frédéric au clavecin, se trouva en situation de le féliciter, Sebastian secouait la tête et, lorsque quelqu'un lui demandait ce qu'il pensait d'Emmanuel, il répondait : "C'est du bleu de Prusse, ça se décolore !"
Tout son plaisir était en son fils Friedemann, avec lequel l'orgue est pour ainsi dire mort. "C'est le fils que j'aime", avait-il l'habitude de dire, "celui qui me donne de la joie".
Il était en outre empli d'autres étranges marottes, ce Bach. L'une était de ne pouvoir rien supporter qui fût à moitié fait, louche, impur, incomplet, inachevé. En bref, il haïssait par-dessus tout… une dissonance non résolue !
Au spectacle du mal dans le monde, il aurait, j'en suis assuré, convoqué le Seigneur Dieu lui-même et n'aurait pas bougé de sa place avant que Celui-ci ne lui ait montré ici-bas la Trias Harmonica dans le charivari d'un accord de septième ; cette Trias Harmonica n'est certes pas parvenue jusqu'à nos oreilles, mais assurément, on doit pouvoir entendre au grand orgue dans le Saint des Saints céleste ce trois-fois-saint où retentit "Le tout est bien !".
Lorsque, le soir, il se mettait au lit, ses trois fils, musiciens de bonne heure, jouaient alternativement – c'était là une coutume qu'il avait introduite – pour l'endormir. C'était avec l'aide de Christian qu'il s'endormait le plus facilement et, si ce n'était pas le cas, c'est que la colère le maintenait éveillé.
Cette servitude dans la maison paternelle ennuyait fort souvent les garçons, car la jeunesse est frivole.Philipp Emmanuel (il me l'a souvent racontée lui-même cette histoire) était ainsi un soir sur ses gardes ; dès qu'il remarqua que son père commençait à ronfler, hop !, il se leva du clavecin au milieu d'un accord non résolu et s'enfuit.
Cette dissonance éveille immédiatement le vieux Sebastian. Elle tourmente, torture, angoisse son oreille. Il croit tout d'abord qu'Emmanuel n'est sorti que… pour lâcher son eau et qu'il va revenir ; puis, comme rien de tel ne se produit, il se tourmente encore plus encore ; il se lève en chemise, bien qu'il soit déjà dans son lit chaud ; il sort du lit ; il tâtonne dans le noir jusqu'à l'instrument, reprend l'accord dissonant et… le résout.
C.F Cramer, Menschliches Leben (Vie Humaine), Kiel, 26 octobre 1793.
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