-
Par segrob, le 05/02/2012
Aussi loin que mes pas me portent de
Joseph Martin Bauer
La peur et la haine ont mis dans ses yeux profondément enfoncés dans son visage jaune une flamme inquiète. On peut simuler l'imbécillité une fois mais pas deux. Les trains se trouvaient côte à côte. Forell a lu la pancarte et a changé de train. Assis dans le dernier coin du wagon avec son chien serré contre lui, il a attendu qu'une équipe de contrôle monte en cours de route. Feindre une innocente stupidité n'était plus pensable. C'était quitte ou double. Il n'eut pas conscience, durant ces quelques jours de voyage, de l'altération dans laquelle il était tombé. Devant son mutisme buté, les autres voyageurs gardaient une distance prudente. Et il n'y eut pas de contrôle. Si un inspecteur lui avait demandé son propousk, Forell se serait jeté sur lui et lui aurait enfoncé son long couteau dans le cou, jusqu'aux vertèbres cervicales. Il ne sait plus ce qu'il fait ni ce qu'il dit et cela tient à ce que des jours durant il a joué l'imbecillité. Non, cela tient à la carte du secteur dans le poste de garde du MVD de la gare d'Oulan-Oude. Non, c'est la crainte. Ce sont ses nerfs rongés par l'angoisse. C'est sa vigueur déjà réduite en poussière, l'épouvante de voir sa mémoire le quitter, l'hystérie dont il est saisi à l'idée qu'un détail aille le faire trébucher au moment où il est si près de la frontière. C'est l'animalité en lui qui fait que soudain toutes les épreuves subies au nom de la liberté se transforment en une haine incoercible.
> lire la suite
-
Par segrob, le 05/02/2012
Aussi loin que mes pas me portent de
Joseph Martin Bauer
Et le médecin espère que la lueur qui brille dans ces yeux d'oiseau de proie tiendra quelques semaines, cette flamme jaune et méchante qui ne se nourrit plus d'intelligence mais de l'instinct de la bête. La permanence de ses réserves, la froideur de ses refus n'avaient d'autre but que de souffler sur les braises pour en faire jaillir un crépitement fou, à la lumière duquel toute chose devrait prendre une forme nouvelle.
Il est parvenu à ses fins. Forell a abandonné ses doutes; son unique pensée est celle d'un animal qui ne voit que la vie, la nourriture, la liberté, une pensée toute de nature, et qui n'a de logique que de préférer végéter misérablement de l'autre côté des barreaux plutôt que de dépérir lentement, indolemment, à l'intérieur de la cage. Le médecin sait que le fugitif ne fera pas cent verstes s'il se contente d'être raisonnable et de réfléchir. C'est l'instinct de l'animal échappé vers la liberté qui trouvera le chemin le plus court, le meilleur et le moins dangereux, en tout cas durant le temps nécessaire pour s'éloigner de la zone la plus périlleuse. Et puis son rôle sera terminé.
> lire la suite
-
Par segrob, le 05/02/2012
Aussi loin que mes pas me portent de
Joseph Martin Bauer
Ce qui est plus terrible, c'est qu'il ne possède plus pour ce qu'il a vécu le souvenir d'un contenu mais seulement celui de circonstances extérieures. Cela fait qu'il raconte ses années de Sibérie en enchaînant les détails, et lorsque tout se brouille dans son récit, il fixe ses mains en silence, convoquant péniblement le souvenir de ce qu'il avait déjà confié à l'oubli et qui ne subsiste plus que comme un reflet, semblable à ce ciel clair et obscurci selon que l'eau était libre ou chargée de glaces. Il est cruel d'interrompre la grâce de l'oubli et de contraindre cet homme torturé à réfléchir.
Car l'oubli, la perte de mémoire, est l'effet même de ces évènements qui ont bien sûr permis à l'homme Clemens Forell de rentrer au moment qui était le sien, mais réduit à l'état de vestige extérieur d'une personne humaine.
> lire la suite
-
Par segrob, le 05/02/2012
Aussi loin que mes pas me portent de
Joseph Martin Bauer
On devrait, un jour où il ne ferait pas trop froid, avoir le courage de mourir. Je sais, c'est un jeu dangereux, et les chances sont minces. Mais la chance des morts, c'est qu'ils n'ont plus d'importance. On les raie et, du moment qu'ils ne figurent plus sur les listes, il ne vient plus à l'idée de personne de les chercher. Reste la question de savoir combien de temps on tiendrait le coup dans la neige en tant que mort, si le train restait arrêté deux, trois, quatre heures. Moi, je crois que je tiendrais deux heures. Pas plus. Plus, c'est impossible. Car il ne faut pas que le froid me paralyse complètement. Viens, Leibrecht, montons!
> lire la suite
-
Par segrob, le 05/02/2012
Aussi loin que mes pas me portent de
Joseph Martin Bauer
La seule chose qui lui soit restée, ce sont les cicatrices du corps et de l'âme, les signes du plomb, et, en dehors de ces signes, cette peur que trois années durant il a tenté de nier à ses propres yeux.
-
Par segrob, le 05/02/2012
Aussi loin que mes pas me portent de
Joseph Martin Bauer
Ne parle pas trop aux gens. Ton russe n'est pas bon. Par contre, tu as la figure qu'il faut. Regarde toujours les gens en face avec cette mine triste que tu as. La vie est plus facile quand on es triste.
-
Par segrob, le 05/02/2012
Aussi loin que mes pas me portent de
Joseph Martin Bauer
L'existence qu'il mène depuis deux ans n'est que celle d'un animal toujours en quête de nourriture et de chaleur, dont l'instinct du danger s'est aiguisé, et qui tourne en rond dans sa cage, cherchant dans un abrutissement croissant quelque part où se cacher. Le tigre derrière ses barreaux sait bien qu'il ne trouvera pas de sortie, et il ne cesse cependant pas de marcher et de chercher, sans même savoir encore qu'il cherche, ni ce qu'il cherche.
-
Par segrob, le 05/02/2012
Aussi loin que mes pas me portent de
Joseph Martin Bauer
Mais ceux qui sont sur son sol, la Sibérie ne les lâche plus. Elle affiche pour les conquérir une épouvantable dureté qui les flatte et elle transforme leur haine et leur crainte en un amour étrange qui fait oublier aux fugitifs traqués qui y succombent leur but lointain. Et si quelqu'un refuse cet amour brutal, la Sibérie le tue pour mieux le garder pour elle.
-
Par segrob, le 05/02/2012
Aussi loin que mes pas me portent de
Joseph Martin Bauer
La Sibérie est un pays que tu ne connais pas. Elle est méfiante, tu as raison. Mais la Sibérie, c'est la miséricorde.
-
Par segrob, le 05/02/2012
Aussi loin que mes pas me portent de
Joseph Martin Bauer
Sous le ciel âpre de la Sibérie, pitié et charité sont des fleurs qui poussent en tous lieux, y compris dans les postes de garde du MVD.