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Proust contre la déchéance : Conférence au camp de Griazowietz de
Józef Czapski
Il est impossible de parler de Proust profondément en le détachant des courants philosophiques qui lui étaient contemporains, en taisant la philosophie de Bergson, son contemporain, qui avait joué un grand rôle dans son développement intellectuel. Proust fréquentait les cours de Bergson, qui jouissaient entre les années 1890-1900 d’une énorme vogue et, à ce dont je me souviens, Proust connaissait Proust personnellement. Le titre même de l’oeuvre de Proust nous indique qu’il était hanté par le problème du temps. C’est le temps qu’étudiait Bergson du point de vue philosophique. J’ai lu maintes études concernant le problème du temps dans l’oeuvre de Proust. A franchement parler, je ne me souviens que de l’insistante affirmation à quel point dans ce domaine là justement l’oeuvre était capitale. Et encore la thèse principale de la philosophie de Bergson doit être rappelée ici. Bergson affirmait que la vie est continue et notre perception est discontinue. Notre intelligence, par suite, ne peut se former une idée de la vie qui lui soit adéquate. Ce n’est pas l’intelligence, mais l’intuition qui est plus adéquate à la vie (l’intuition chez les hommes correspond à l’instinct chez les animaux). Proust essaie de vaincre la discontinuité de la perception par la mémoire involontaire, par l’intuition de créer une forme nouvelle et une vision nouvelle qui nous donnent l’impression de la continuité de la vie. Nous appelons aujourd’hui tous les romans immenses, plus ou moins influencés par la forme de Proust, des romans-fleuves. Mais aucun de ces romans ne répond à cette dénomination à ce point qu’ A la Recherche du Temps perdu. J’essaierai de l’expliquer par comparaison. Ce n’est pas ce qu’entraîne le fleuve avec soi : des bûches, un cadavre, des perles, qui représentent le côté spécifique du fleuve, mais le courant même, continu et sans arrêt.
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Par Aifelle, le 26/02/2011
Proust contre la déchéance : Conférence au camp de Griazowietz de
Józef Czapski
"Nous étions quatre mille officiers polonais entassés sur dix-quinze hectares à Starobielsk, près de Karkhov, depuis octobre 1939, jusqu'au printemps 1940. Nous y avons essayé de reprendre un certain travail intellectuel qui devait nous aider à surmonter notre abattement, notre angoisse, et défendre nos cerveaux de la rouille de l'inactivité. Quelques uns de nous se mirent à faire des conférences militaires, historiques et littéraires. Ce fut jugé contre-révolutionnaire par nos maîtres d'alors et quelques uns des conférenciers furent immédiatement déportés dans une direction inconnue. Ces conférences ne furent quand même pas interrompues mais soigneusement conspirées".
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Proust contre la déchéance : Conférence au camp de Griazowietz de
Józef Czapski
Ce n’est pas au nom de Dieu, ce n’est pas au nom de la religion que le héros de «A la recherche» quitte tout, mais il est frappé d’une révélation foudroyante. Les deux derniers volumes sont aussi un hymne de triomphe de l’homme qui a vendu tous ses biens pour acheter une seule perle précieuse et qui a mesuré tout l’éphémère, tous les déchirements et toute la vanité des joies du monde, de la jeunesse, de la célébrité, de l’érotisme, en comparaison avec la joie du créateur, de cet être qui, en construisant chaque phrase, en maniant et en remaniant chaque page, est à la recherche de l’absolu qu’il n’atteint jamais entièrement et qui d’ailleurs est impossible à atteindre.
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Par nadejda, le 04/04/2011
Souvenirs de Starobielsk de
Józef Czapski
J'ai un petit livre, sauvé de nombreuses fouilles, qui ne me quitte pas. Une reliure rose avec un marin imprimé maladroitement en noir et une inscription : "Marin rouge, papier à fumer SoÏouzkoulttorg", contenant quelques dizaines de petites feuilles transparentes de papier à cigarettes, sur lesquelles sont inscrites les poésies de Piwowar (poète d'avant garde qu'il a connu à Cracovie), dans le camp, avec son écriture minutieuse et égale.
... Il me lisait cette poésie, debout dans la neige mouillée, au crépuscule, au seuil d'une des baraques enfumées et bondées, dans un moment où nous étions les plus éloignés de toute capacité de transposer ce que nous avions vécu.
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Par nadejda, le 04/04/2011
Souvenirs de Starobielsk de
Józef Czapski
L'effort intellectuel, sans livres, sans notes, donne des sensations tout à fait différentes de celui qui a lieu dans des conditions normales. C'est la mémoire involontaire qui agit avec plus de force et dont parle Proust, la considérant comme source unique de la création littéraire. Après un certain temps émergent à la surface de notre conscience des faits, des détails dont on n'avait pas la moindre idée qu'ils fussent "emmagasinés" quelque part dans le cerveau. Et puis, ces souvenirs qui viennent de l'inconscient, sont plus fondus, plus intimement liés les uns aux autres, plus personnels.
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Proust contre la déchéance : Conférence au camp de Griazowietz de
Józef Czapski
Je vois encore mes camarades entassés sous les portraits de Marx, Engels et Lénine, harassés après un travail dans un froid qui descendait jusqu’à quarante-cinq degrés sous zéro, qui écoutaient nos conférences sur des thèmes tellement éloignés de notre réalité d’alors. Je pensais alors avec émotion à Proust, dans sa chambre surchauffée aux murs de liège, qui serait bien étonné et touché peut-être de savoir que vingt ans après sa mort des prisonniers polonais, après une journée passée dans la neige et le froid, écoutaient avec un intérêt intense l’histoire de la duchesse de Guermantes, la mort de Bergotte et tout ce dont je pouvais me souvenir de ce monde de découvertes psychologiques précieuses et de beauté littéraire
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Par nadejda, le 04/04/2011
Souvenirs de Starobielsk de
Józef Czapski
Cette vie entre étrangers, entassés les uns sur les autres, fut pour moi une épreuve bien sérieuse. Le manque de solitude pesait plus que la saleté, la faim ou les poux. Au début, on remarquait surtout le relâchement, la déchéance morale de ces hommes jadis si satisfaits et sûrs d'eux-mêmes. C'était comme si,en échangeant leurs élégants uniformes contre des vêtements sales et fripés ou des blouses soviétiques, ces malheureux étaient devenus eux-mêmes des chiffons.
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Par nadejda, le 04/04/2011
Souvenirs de Starobielsk de
Józef Czapski
On ne pardonna jamais à l'abbé Aleksandrowicz l'activité déployée dans notre camp pendant les trois premiers mois de notre internement. Quelques jours avant Noêl, il fut brutalement emmené. On le saisit pendant la nuit avec le surintendant Potocki et le rabbin de l'armée polonaise Steinberg.
Tous les trois ont disparu.
Nous savons seulement qu'après quelques semaines de prison à Moscou, on les enferma à Kozielsk, dans une tour isolée pour les déporter ensuite dans une localité inconnue.
Pendant leur séjour chez nous, ils avaient fait preuve tous les trois d'un véritable esprit de tolérance religieuse. Pour ces prêtres, nous n'étions pas des hommes appartenant à des confessions différentes qui se combattaient, mais des malheureux à qui il fallait apporter le réconfort de la religion.
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Par nadejda, le 03/04/2011
Souvenirs de Starobielsk de
Józef Czapski
Préface de Gustaw Herling
"Les "Souvenirs de Starobielsk ont été vécus par un Polonais, médités par un Européen, et écrits par un peintre. L'ambition de Czapski visait à réunir trois stimulants différents, séparément aucun d'eux ne suffirait à produire quelque chose de plus qu'un simple documentaire. Pourtant ce petit livre si intime, dont les paroles et les idées apaisent le coeur, dépasse de beaucoup le cadre de ce qu'on appelle en URSS une "commande sociale". Nous y trouvons un noble sentiment national, un esprit droit et une observation passionnée. Ce livre écrit modestement et avec peine, inégal comme style et parfois incolore jusqu'à la pauvreté, est en même temps ardent et intime. Cette atmosphère d'intimité est plus expressive que les documents les plus sensationnels.
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Par nadejda, le 04/04/2011
Souvenirs de Starobielsk de
Józef Czapski
Je me souviens d'un épisode raconté par le docteur Dadej à Starobielsk. Après la catastrophe de septembre, en proie à un profond accablement, marchant dans les rues de Tarnopol, il fut abordé par un inconnu, un vieux juif qui lui dit : "Monsieur, pourquoi êtes-vous si triste ? Un pays qui a eu Mickiewicz et Chopin ne peut pas mourir." Il me répéta plusieurs fois avec émotion ces simples mots de réconfort qu'un inconnu lui avait adressés.