Laurence Biava et ses lectures
Quel est le livre qui vous a donné envie d`écrire ?
Paris au mois d`août de
René Fallet. Je l’ai eu à 17 ans et demi et ça m’a marqué, c’est un de mes livres de chevet. Il y aussi
De l`inconvénient d`être né , ces fameux aphorismes de Cioran.
J’écris depuis que je suis très jeune. Plus je lis, plus j’écris, plus j’écris mieux je lis. Et inversement. Ça ne peut qu’aller ensemble. C’est ce que je dis à mes enfants : « Plus vous lisez, mieux vous écrirez ». Un enfant qui lit fait moins de fautes d’orthographes.
Quel est l`auteur qui vous a donné envie d`arrêter d`écrire (par ses qualités exceptionnelles...) ?
Personne…
Quelle est votre première grande découverte littéraire ?
André Breton.
André Gide aussi… Dans une autre veine, plus classique, classieuse et catholique, il y a
François Mauriac.
Charles Péguy,
François Mauriac,
Paul Claudel, c’est vraiment très classique mais j’adore !
Parmi les contemporains, j’aime bien
Jean-Paul Dubois,
Jean-Philippe Toussaint… J’aime bien la façon dont ils écrivent…
J`aime aussi beaucoup
Jean-Marc Parisis et ses romans.
Une écrivaine qui est carrément plus efficace et intéressante que
Virginie Despentes c’est
Céline Minard. J’aime beaucoup
Marie Desplechin et
Marie Darrieussecq aussi.
Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?
Un livre de
philosophie,
Spinoza,
L`éthique . Ou
Friedrich Nietzsche.
Ainsi parlait Zarathoustra . Et puis, en qualité de Militante de la Mémoire depuis 10 ans, contre le racisme et l’antisémitisme, auprès de l`association "les Fils et FiIlles des Déportés Juifs De France", j’ai beaucoup lu les œuvres de
Vladimir Jankélévitch et de
Serge Klarsfeld…
Pour le reste, ce sont
Albert Camus,
Honoré de Balzac et
François-René de Chateaubriand qui m`ont le plus marquée.
Les plus grands auteurs français, à mon humble avis, restent
Victor Hugo et
François-René de Chateaubriand.
Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?
Voyage au bout de la nuit de
Louis-Ferdinand Céline. A chaque fois que je commence je m’arrête au bout de la dixième page.
Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs?
J’aime bien
André Comte-Sponville dont on n’entend pas assez parler. Je trouve qu’il dit des choses intéressantes.
Mehdi Belhaj Kacem, philosophe franco-tunisien, n’est lui non plus pas assez connu.
Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?
Je trouve que le dernier roman de
Michel Houellebecq La carte et le territoire est surestimé même si je pense que Michel Houellebecq est un des auteurs les plus importants du XXeme et XXIème siècle en ce sens qu`il a changé notre vision de la société contemporaine. Je lis tous ses textes mais je ne les comprends pas tous. J’ai beaucoup aimé
H. P. Lovecraft : Contre le monde, contre la vie et
Le Sens du combat - Prix de Flore 1996 mais je n’ai pas du tout aimé
Plateforme …Et je fais partie de ces rares personnes qui ont arrêté La carte et le territoire avant la fin… Il y a un usage prépondérant d’adverbes… Il utilise trente fois le même adverbe en moins de 75 pages ! c’est lourd. Un jeune auteur on lui aurait fait corriger son texte. Mais Houellebecq est un personnage culte auqel on ne touche pas.
Et en ce moment que lisez-vous ?
Je viens de finir le prix de l’Académie Française,
Nagasaki d’
Eric Faye. C’est excellent. Là je vais lire un
thriller pour ma maison d’édition…
Ton visage entre les ruines est un roman sur la mémoire, là on est dans le 6ème, dans un quartier qui en est rempli...
J’aime bien St-Germain-des-prés, ses histoires littéraire et musicale : Juliette Gréco, Boris Vian… J’aime son esprit de quartier. C’est un endroit très raffiné. C’est un quartier élitiste mais aussi cosmopolite, ce qui n`est pas antinomique.
C’est très présent dans
Paris, je t’aime le roman de
Myriam Thibault d’ailleurs ! J’aime les gens et les lieux cultes mais je ne suis pas non plus "compartimentée". cela ne vire pas à l`obsession. Je peux très bien aller faire la fête demain dans un endroit complètement anonyme de Bastille. Je suis open et éclectique. Le problème de ce quartier est juste dû au sectarisme : les gens tournent en rond, au sens propre comme au sens figuré.
Vous êtes chroniqueuse littéraire et également Webmastrice. Avec la publication de ce premier roman avez-vous le même regard sur le milieu littéraire ?
C’est un milieu très cruel, misogyne. C’est à se demander si la femme a sa place en littérature. Celles qui ont réussi sont des femmes viriles. Si tu es dans le féminin, dans la féminité au sens le plus élogieux du terme, on ne t’accorde que peu de place. Les femmes viriles, rock`n`roll, qui se droguent, qui portent des tee-shirts avec marqués dessus « I fuck you », l’air de rien, elles, elles ont leur place. Aujourd`hui, il est dur d’avoir son livre dans les librairies quand on est publié dans une valeureuse mais petite maison d’édition indépendante. C’est très dommage... Il faut beaucoup, tout le temps se battre...
Et vous ne voyez pas les choses changer pour les femmes écrivains ?
Elles essaient de transgresser quelque chose mais là pour le coup je trouve qu’elles ont carrément tort… Le discours de Virginie Despentes, je le trouve ridicule. Je n’ai pas détesté tous ses livres mais ce côté « il faut tout changer, les femmes sont supérieures aux hommes; etc… » Non, je n’y adhère pas du tout.
Avez-vous déjà en tête votre prochain roman ?
Je le peaufine, je le corrige. Il est envoyé. C’est quelque chose autour du
narcissisme. Je me suis mise dans la peau d’une avocate. C’est très inspiré de
la Double vie de Véronique et ça devrait s’appeler « Tout miroir mérite réflexions »...
Entre le langage de la patiente, celui plus technique du médecin, ainsi que les « fragments de correspondance » qui sont autant de poèmes, on trouve beaucoup de styles et de voix différentes dans ce roman, tout cela dans un roman de moins de 140 pages.
Il faut canaliser ses émotions. C’est pour ça que ce roman est court et qu’aucun de mes romans ne fera à priori plus de 150 pages. Cela me permet de garder une maîtrise totale du plan que j’ai élaboré. J’ai horreur des choses qui s’éparpillent trop. Je veux garder une idée très précise, très concise de ce que j’ai décidé de faire. Pour ne pas m’envoler et partir dans tous les sens, - je suis capable d’écrire des heures et des heures ce qui m’amène à tout relire souvent-, je suis obligée de me fixer des règles.
Maintenant, pour revenir au style, on me dit parfois que la patiente écrit comme le médecin parce qu’ Evolène a une richesse de vocabulaire importante.
Elle oublie tout mais possède en effet une langue très riche…
C’est ça le mystère ! C’est un cas psychiatrique à part entière. Elle s’efface en même temps que sa mémoire. On m’a demandé : « pourquoi le journal est écrit au passé alors qu’un journal, normalement, s’écrit au présent ? ». Sauf que, quelqu’un qui perd la mémoire n’écrit jamais au présent…c’est une construction de ma part.
Mais c’est vrai qu’il y a beaucoup de contradictions dans ce roman, des contradictions que je pense intéressantes. Elles ont un sens. D’un côté elle oublie tout mais de l`autre elle parle au passé. Cela permettait de gagner en singularité..
Ce personnage d’Evolène est effectivement très singulier…
J’ai écrit ce roman il y a longtemps. Il y a trois ans. Je l’ai beaucoup travaillé, -retravaillé même car je sabre pas mal-, mais il a été écrit dans une même foulée.
Evolène à la base c’est
Frédéric Beigbeder et le médecin, c’est moi mais je me suis dit que je n’avais pas le droit d’imposer ce genre de choses à Beigbeder. J’ai repris mon roman au fur et à mesure que je postais des critiques d’
Un roman français sur
le site que j’ai consacré à Fréderic Beigbeder. Son histoire d’amnésie m’a touchée. Je m’étais dit que sa garde à vue l’avait rendu malade, qu’il était devenu complètement amnésique et qu’effectivement il avait fait un cheminement intérieur très important qui l’avait amené à se souvenir de son enfance. En vérité, je pense que c’est beaucoup plus simple que ça et que la démarche était uniquement littéraire.
Vous êtes actuellement webmastrice d’un site consacré à Beigbeder. C’est un écrivain qui a beaucoup d’importance pour vous…
C’est quelqu’un que j’admire beaucoup. Il a un côté passeur. J’ai beaucoup lu grâce à lui.
Aujourd`hui, je n’aime pas tout de Beigbeder. Par exemple je déteste
Nouvelles sous ecstasy . Je trouve ça très complaisant au possible.
Entre votre métier et vos activités de webmastrice, quand trouvez-vous le temps d`écrire ?
J’ai trois vies : une vie de maman, une de juriste et une d’écrivain.
Mais les blogs, j’en suis revenue. Je n’ai plus la même réactivité qu’il y a une dizaine d’années. J`ai fait le tour de la question.
Pour les poèmes, vous êtes vous inspiré de certains auteurs en particulier?
Non, mais je lis beaucoup de
poésie et notamment
René Char. Beaucoup de classiques en fait. C’est à cause de ma formation littéraire (licence de Lettres Classiques).
Ces poèmes, issus de la plume d’Evolène semblent moins durs que les autres parties du roman…
Les gens aiment ces « fragments de correspondance » parce qu’ils sont moins douloureux, moins difficiles, oui. Moi, avec le recul ce sont les poèmes que j’aime le moins dans le roman.
Peut-on voir dans ce personnage comme une sorte de symbole, de personnification de la poésie ? Elle ne fait plus qu’un avec ses écrits… On peut comparer ce personnage à Nerval qui avait une relation très forte avec le Docteur Blanche…
C’est vrai que l’une des premières œuvres que j’ai lue à laquelle je me suis identifiée c’est
Aurélia de
Gérard de Nerval. C’est quelque chose qui m’a beaucoup hanté.
Dans
Nadja d`
André Breton, on retrouve aussi quelques similitudes entre Nadja et le médecin. C’est une piste tout à fait intéressante…
Vous abordez beaucoup de questions existentielles dans ce roman...
J’ai une propension vers tout ce qui est philosophique. C’est quelque chose qui m’intéresse et je crois que je vais continuer dans cette voie… D’ailleurs j’aimerais qu’
Amélie Nothomb lise ce roman parce que je crois qu’elle l’aimerait. Je n’ai pas tout lu d’elle mais il y a un côté philo dans les romans de Nothomb, il y a une pensée. Tout ce qu’elle a écrit autour de la boulimie et de l’anorexie est assez extraordinaire. Toutes les variations autour du tube digestif dans
Stupeur et Tremblements , je trouve que c’est très fort. Ça laisse des souvenirs.
Vous parliez de règles que vous vous fixez pour écrire. On retrouve aussi cette idée de règles auto-imposées dans le personnage d’Evolène...
Il y a forcément un tout petit peu de moi dans le personnage d’Evolène. Mais c’est une pure fiction.
J’ai beaucoup lu de thèses médicales. J’aime l’analyse médicale. À la base, le livre devait d’ailleurs s’appeler « Le Cas Evolène. » Mais cela sonnait comme un cas juridique ou scientifique. Et ce côté-là ne me plaisait pas trop. « Ton visage entre les ruines » je trouve ça bien. C’est profond sans être morbide…
Le docteur fait figure de borne, autant pour Evolène que pour le lecteur…
Entre Evolène et le docteur, il s’agit d’une relation amoureuse avant tout.
J’ai voulu donner ma propre conception de l’
amour. Ce roman est une immense métaphore de ma perception du sentiment amoureux. Je pense que le sentiment amoureux c’est une oscillation permanente entre la posture du sauveur et la posture du sauvé. Le médecin est le sauveur qui sauve le sauvé mais à un moment on sent bien qu’Evolène sert de révélateur à ce monsieur qui attendait le « truc final » ! Je pense que c’est ça l’amour. Une révélation. Une éternité.
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