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La beauté du monde de
Michel Le Bris
L'eau clapotait doucement entre les herbes, la terre, écrasée de chaleur tout le jour, exhalait mille parfums capiteux, poivrés, piquants, d'invisibles oiseaux glissaient au-dessus d'elle, que révélait soudain un froissement d'ailes, peut-être de chauve-souris, de brusques galops, au loin, agitaient la savane, derrière le camp des grognements s'approchaient, de gnous irascibles et furtifs affairés à brouter, mêlés aux bubales renifleurs, toute une vie s'éveillait, les herbes frémissaient, les buissons s'agitaient, sur l'autre rive des rires éclataient par à-coups, plaintifs et coléreux, de hyènes criant famine, auxquels répondaient dans la plaine des aboiements brefs, aigus, que Blayney lui avait dit non de chiens mais de zèbres, puis un rugissement balayait l'étendue -Sa majesté le lion s'approchait pour la chasse. Là, tout autour d'elle, un monde s'éveillait, qu'elle ne connaissait pas, d'effroi et de fureur, de mort donnée et reçue, des crocs broyaient les vertèbres, déchiraient les entrailles, dévoraient leurs proies vivantes encore, des feulements disaient les étreintes sauvages, et il y avait de la joie, pourtant, dans ce tourbillon d'épouvante, l'ivresse de sentir son sang battre plus fort dans ses veines, de galoper sans frein dans l'espace grand ouvert. Un monde auquel l'homme blanc était devenu étranger, dont elle essayait, et c'était d'évidence la seule raison de ce voyage, de retrouver en elle la mémoire enfouie. Comment pouvait-elle, seule au coeur de ce maelstrom où vie et mort s'échangeaient violemment, se sentir à ce point apaisée? Tous ces bruits, ce vacarme sauvage, se détachaient sur un fond de silence, qu'elle percevait par tous ses sens, profond et grave, comme un souffle immense qui était celui du monde même. Martin près d'elle bougea, lui prit la main : lui non plus ne dormait pas. Ils étaient seuls, tous deux, dans la nuit africaine.
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Par versaille, le 23/09/2011
Rêveur de confins de
Michel Le Bris
Dans la salle enfumée du bistrot de marins, des noms passaient, que l’on aurait dit des soupirs portés par le vent battant les volets clos : Mascareignes, Terre de Feu, Veracruz – et c’était comme si les murs, alors, se reculaient jusqu’au bout de la terre…
Le jour revenu, je courais de rocher en rocher, tandis que les cargos s’éloignaient vers le large, et je restais des heures à fixer l’horizon : là-bas, derrière la ligne bleue où ils disparaissaient, il y avait des mondes, effrayants et splendides, et, à n’en pas douter, des îles de corail sous les cieux sans nuage. Un jour, moi aussi, je m’en irais !
Je m’en allais déjà, le nez dans la poussière de mon grenier, avec pour seul témoin le ciel, par l’étroite lucarne, pour seuls complices les grands chevaux de l’empire des nuages, tandis que je tournais les pages de mes trésors, Curwood, Stevenson, Jack London, le Journal des voyages – et chaque livre, alors, m’était comme une porte qui ouvrait sur des mondes…
Je suis parti. Du moins j’ai essayé.
Voici quelques fragments de ce qui m’attendait, derrière la ligne d’horizon…
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Dictionnaire amoureux des explorateurs de
Michel Le Bris
Qu’est-ce donc qui se joue dans l’aventure de Melville, de Loti, de Gauguin, de Warren Stoddard, de Stevenson, puis de Segalen et de London, dans les mers du Sud ? Au contact des œuvres d’art polynésiennes , rien de moins qu’un renouvellement de la création, un souffle nouveau – qu’accompagne une interrogation lancinante qui va hanter l’Occident pendant des décennies, faire naître l’art moderne : si ces « sauvages » sont capables d’une pareille beauté, où l’artiste puise-t-il sa force de création ? Non pas comme on pouvait le croire d’un « toujours plus » de culture, de maîtrise de codes et de techniques, mais d’une part inconnue, ou peut être assoupie, oubliée de l’âme humaine- d’un en deçà de la culture, d’une part « sauvage » qu’il s’agit de retrouver au plus près de ces cultures « premières ». Le mystère de la naissance des formes : voilà ce que tous vont tenter d’approcher, chacun à sa manière, dans les mers du Sud…
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La beauté du monde de
Michel Le Bris
Voyage-t-on, en vérité, pour voyager, ou pour avoir voyagé - et que des mondes naissent, au retour, dans les mots prononcés, les images montrées ?