Michèle Kahn et ses lectures
Quel est le livre qui vous a donné envie d`écrire?
C`est, dans l`
enfance, l`un des épisodes du Mouron rouge, de la baronne Orczy, traduit en français dans la jolie petite collection Nelson. Ce jour-là j`ai découvert qu`une femme aussi pouvait être écrivain. Je me suis dit alors que je pourrais donner par le livre autant de bonheur que j`en recevais.
Quel est l`auteur qui vous a donné envie d`arrêter d`écrire (par ses qualités exceptionnelles...)
Cela m`arrive régulièrement. Je me souviens de
Kafka, Perec,
Joseph Conrad,
George Sand,
Joseph Kessel,
Thomas Mann,
Blaise Cendrars,
Proust bien sûr… et tant d`autres ! Certains jours de découragement, il vaut mieux s`abstenir de lire des
romans.
Quelle est votre première grande découverte littéraire ?
Jacques Prévert.
Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?
La Bible.
Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?
Un jour j`ai dit à
Bernard Noël que j`avais honte de ne pas avoir lu
Maurice Blanchot. Il a ri, m`a dit que ce n`était pas une honte mais une chance : j`avais encore cette découverte à faire.
Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?
Nicolas Bouvier, et particulièrement
L`usage du monde. Ce livre me paraît être un exemple à tous points de vue : rapports entre les êtres, approche et partage du monde,
littérature bien sûr. Il parle d`une ère et d`usages, disparus, que j`aurais aimés faire miens. Et avec une si belle écriture !
Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?
??? Ce sont plutôt des livres contemporains dont la réputation me semble parfois surfaite.
Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?
Curieusement, c`est une citation
allemande : les premiers vers de la Lorelei de
Heinrich Heine :
Ich weiß nicht, was soll es bedeuten,
Daß ich so traurig bin;
Ein Märchen aus alten Zeiten,
Das kommt mir nicht aus dem Sinn.
(Je ne sais pas pourquoi /Mon âme est si
triste ;/ Un
conte de l`ancien temps/ Obsède mon esprit.)
Par
fois je cite aussi ces mots attribués à Einstein : « le hasard, c`est Dieu qui se promène incognito. »
Et en ce moment que lisez-vous ?
Les livres sélectionnés pour (par ordre de distribution) le Prix des Romancières, le Prix
Joseph Kessel et le Prix François Billetdoux, car j`appartiens à ces jurys. En dire plus serait indélicat.
L`entretien de Michèle Kahn avec Babelio : « le Rabbin de Salonique »
Avant d`aborder l`écriture de ce livre, que connaissiez-vous de l`histoire des juifs de Salonique ? Et quel regard portiez-vous sur le rabbin ?
Je ne connais absolument rien de l`histoire des Juifs de Salonique (sur les 50 000 membres de cette communauté, plus de 45 000 ont été déportés vers les camps de la mort), lorsque, en mai 2005, un ami me
conte un événement lié à cette
tragédie. Je fais une recherche pour en savoir plus, et je tombe sur le personnage du grand rabbin Koretz, dont je n`avais jamais entendu parler.
A quel moment vous êtes-vous décidée à écrire un livre pour lui rendre justice ?
A travers ma recherche, je découvre donc que ce rabbin a été accusé d`avoir livré sa communauté aux Allemands afin de sauver sa peau et celle de ses proches. C`est souligné dans les
témoignages principaux. Mon sang ne fait qu`un tour. Je ne parviens pas à admettre qu`un homme de
foi et d`
amour ait pu commettre une telle ignominie, et je me dis que si un rabbin a trahi, vraiment trahi, il faut que cela soit dit et même crié sur les toits, pour que des naïfs de mon espèce ne se laissent plus prendre aux faux-semblants. Je commence donc ce livre avec l`intention de dénoncer moi aussi le rabbin. J`accumule les
documents et témoignages, je mets tout à plat et, lentement, tandis que je découvre des écrits d`historiens qui disculpent le rabbin, c`est une autre vérité qui transparaît. Ce sera ma vérité dans ce livre.
Dès son arrivée à Salonique, Koretz est accueilli avec une certaine méfiance. C`est un rabbin ashkénaze au sein d`une population de juifs séfarades. Des différences entre ces deux cultures peuvent-elle être à l`origine de l`animosité constante entre le rabbin et sa communauté ?
Des
différences entre ces deux cultures sont certainement à l`origine d`une incompréhension mutuelle. Au-delà des faits relatifs à cette
tragédie, elle démontre notre difficulté fondamentale à aimer ceux qui ne nous ressemblent pas.
On sait peu de choses sur le passage de Koretz à Vienne en 1941. Vous en faites le théâtre d`un « pacte faustien » entre le rabbin et le haut dirigeant SS Alois Brunner. Est-ce le scénario le plus probable ? Ses proches n`ont-ils jamais rien su de son passage à Vienne?
Bien après
la guerre, la veuve du rabbin Koretz a confié à une amie d`
enfance que son mari était resté muet sur ce qui s`était déroulé pendant son incarcération dans la
Prison de Vienne. Comme bien d`autres, je me suis interrogée sur ce silence, et je l`ai fait pendant cinq ans. A plusieurs reprises, à propos d`autres
romans, des lecteurs m`ont écrit pour me dire : « Mais c`est mon histoire que vous avez racontée, mon histoire à moi ! Vous racontez exactement ce qui m`est arrivé ! » Or, j`avais complètement inventé ces
Histoires. Longueur de temps,
logique et intuition rendent les écrivains médiumniques. J`ai assez « fréquenté » le rabbin pour être sûre qu`il a agi avec une grande rigueur
morale, et je pense avoir envisagé un
scénario vraisemblable.
Sa connaissance de la langue allemande, qui aurait pu être un avantage certain, n`est-elle pas au contraire un élément qui a participé à sa mauvaise image au sein de la communauté ? Il n`a aucune marge de manœuvre mais la communauté pense pourtant qu`il est au courant de tout !
Exactement. La communauté pense que sa connaissance approfondie de la langue
allemande lui permet de négocier avec les occupants, alors qu`il n`y a en fait aucune possibilité de négociation.
Le rabbin ne manquait certes pas de courage mais on reste tout de même interloqué par son aveuglement et, au contraire de sa femme, de sa naïveté sur les intentions nazies. N`était-il pas Prisonnier de son statut d`homme de paix et de sa foi absolue en Dieu ?
Il était en effet
Prisonnier de son statut, mais aussi de son optimisme et de sa
foi naïve en un Dieu de
légendes. Il faut par ailleurs souligner qu`il avait fait ses études à Vienne et à Berlin, que l`Allemagne représentait pour lui la patrie des
arts et de la
culture, et que, avant l`arrivée d`Hitler, les Allemands étaient réputés pour être des gens d`
honneur. Il n`a pas compris que les
nazis étaient différents. Il a cru qu`une
guerre menée par les Allemands serait une
guerre
loyale, à l`image du peuple qu`il aimait.
Vous écrivez dans les dernières pages que le ressentiment contre le rabbin reste encore vif dans l`esprit des Saloniciens. Il existe pourtant Aujourd`hui quelques travaux de réhabilitations du rabbin dont le vôtre. Est-ce que son image et sa réputation tendent à s`améliorer ces derniers temps ?
Cela va très, très lentement. de nombreux descendants de Saloniciens prennent pour parole d`évangile – si j`ose dire ! – ce qui leur a été transmis par leurs parents, et ceci dans l`ignorance d`un certain nombre de données, à savoir que le rabbin Koretz a été le grand responsable de la
tragédie. Ils refusent de se demander comment ils auraient agi à sa place, ou ils s`imaginent qu`ils auraient fait mieux. Mais cela, ils le pensent à l`appui de ce qu`ils savent maintenant, et sont incapables de se mettre à la place d`un homme qui pouvait mourir à chaque seconde sous les balles du SS Brunner, qui ignorait complètement la réalité des
camps d`extermination, et qui était englué dans une situation chaque jour plus
kafkaïenne.
Vous avez écrit de nombreux livres pour enfants. Comptez-vous publier d`autres romans Jeunesse dans le futur ?
Je ne fais aucun projet. J`essaie de me laisser guider par mon cœur et par le hasard – voir plus haut la définition d`Einstein - plutôt que par mon esprit.
Votre dernier ouvrage, « les Prunes de Tirana », est publié sur Publie.net, c`est-à-dire uniquement en numérique. Qu`est ce qui vous a poussé à publier sur ce format ? Est-ce vous vous êtes prête, Aujourd`hui, à abandonner le format papier ?
Publie.net vient également de publier mon
roman « le Shnorrer de la rue des Rosiers », un livre épuisé auquel l`édition
numérique donne une nouvelle vie. Pour « Les Prunes de Tirana », il s`agit d`un texte très court que je ne savais à quel éditeur présenter. Dans ce travail avec
François Bon, j`ai beaucoup, beaucoup aimé son enthousiasme immédiat, par retour de mail, alors qu`un éditeur papier met au moins trois mois à répondre, la rapidité vertigineuse de l`exécution, et l`esprit de générosité qui anime son travail. J`aimerais poursuivre ensemble ces deux formes d`édition, le papier et le
numérique.