-
Par Malaura, le 27/11/2011
Le rabaissement
de
Philip Roth
Que peut faire un grand acteur célèbre de 65 ans lorsqu’il se rend compte qu’il a « perdu sa magie », qu’il n’est plus capable d’interpréter le moindre rôle, lui qui a joué les plus grands classiques du répertoire théâtral ?
Que peut faire un comédien naguère plébiscité par le public, encensé par la critique, lorsqu’il constate que son charisme, sa force, la spontanéité avec laquelle il vivait ses personnages, n’ont plus aucun fondement, plus aucune base solide, que désormais tout sonne faux dans son jeu à en être grotesque ?
Il pourrait, comme d’autres grands acteurs avant lui, noyer son trac dans l’alcool ? Vaincre son stress dans l’absorption de petites pilules grises ? Se faire assister d’un professeur de théâtre comme le lui conseille son agent et ami Jerry ?
Non, Simon Axler ne fera rien de tout cela car il sait que c’est fini. Son talent à disparu. A l’heure actuelle « le seul rôle à sa portée est celui d’un homme qui joue un rôle ».
« Le pire c’était qu’il était lucide quant à sa chute, tout comme il était lucide quant à son jeu. » C’est avec ce pénible discernement, cette compréhension aigue de sa lamentable condition, qu’Axler se laisse sombrer dans la dépression.
Comme si cela ne suffisait pas, sa femme le quitte et il est accablé de douleurs vertébrales.
Envahi de pensées suicidaires, il se résout à un internement psychiatrique de quelques semaines où l’écoute des patients ressassant leur mal-être et brodant à qui mieux-mieux sur le thème du suicide, semble lui apporter quelque réconfort.
Son domicile regagné, il s’installe dans une routine solitaire et morose avec le sentiment douloureux d’être un vieil homme fini, lorsqu’apparaît sur la scène de sa vie, Pegeen Mike avec qui, contre toute attente, il entame une relation amoureuse et sexuelle aussi complice qu’intense.
Pegeen est la fille d’un couple de ses amis. Pegeen à 25 ans de moins que lui. Pegeen, avec ses airs de jeune garçon déluré, est charmante, attachante et ….lesbienne…
Axler la transforme en parfaite hétéro, jouant son rôle de Pygmalion avec autant d’ardeur qu’il en met à expérimenter les accessoires sexuels (nombreux !) de la belle, le triolisme et autres jeux érotiques.
La chute n’en sera que plus rude car la charmante Pegeen est également immature, amorale et peut-être pas aussi modifiable dans sa sexualité qu’elle ne le lui avait laissé croire…
La vie est une grande scène de théâtre où chacun interprète le rôle qui lui est imparti à divers moment de son existence.
Pour Simon Axler, c’est l’heure du dernier rôle dans une pièce qui se joue en trois actes.
Dès le départ, Philip Roth ne nous laisse aucun espoir quant à l’issue tragique de cette histoire où dépression, sexe et suicide se donnent la réplique dans une tragi-comédie à la mise-en-scène fringante et enjouée mais au dénouement funèbre.
C’est le propre du « Cycle Némésis », cette série de courts romans placés sous les lugubres auspices de la déesse de la vengeance et de la mort et dont « Le rabaissement » est le 3ème opus après « Un homme » et « Indignation ».
Ne comptons pas sur Philip Roth, ce diabolique dramaturge, pour faire intervenir un Deus ex Machina venant dénouer cette situation de déliquescence. L’effondrement se jouera bel et bien jusqu’au baisser de rideau.
Nul happy end donc, mais encore un texte brillant sapant allègrement les dernières illusions d’un homme en fin de parcours, un homme qui - et c’est cela aussi qui est terrible - est le témoin lucide de sa propre chute, en est même pour bonne part responsable, mais grisé par l’ivresse sexuelle d’une relation dont il se doute qu’elle sera la dernière, plonge tête la première dans les mirages d’un amour à la finalité hautement prévisible.
« Un jour viendra où les circonstances la placeront en position de force pour mettre un terme à la situation, alors que je me retrouverai en position de faiblesse pour n’avoir pas eu la fermeté de rompre maintenant. Et quand elle sera forte et que je serai faible, le coup qui me sera porté sera insoutenable » s’inquiète Simon Axler en regardant Pegeen Mike le chevaucher comme au manège, ce qui ne l’empêche pas de se laisser entrainer par les remous de ce bain de jouvence illusoire et mensonger.
Et qui pourrait dire non à l’amour lorsqu’il frappe à la porte ? Sauf que l’amour n’est pas un générateur de vigueur lorsqu’on est vieux, l’amour n’arrête pas les aiguilles du temps, ni les dégradations du corps, il n’est ni un rempart contre la dépression, ni un substitut aux problèmes de créativité, ni un personnage que l’on dirige à sa guise.
Il en est simplement l’illusion, l’espoir, le leurre magique que l’on souhaiterait éternel dans ce théâtre d’improvisation qu’est la vie. Mais comme nous l’assène si bien l’auteur dans ce texte-uppercut, à la fin on est toujours tout seul... le peu d’illusions qu’il nous laisse sur la finalité de toute vie humaine à plus où moins brève échéance, est d’une terrible et douloureuse évidence.
Ciselant les thèmes qui lui sont chers – le sexe, la vieillesse et la mort - avec ce même regard acéré de diamantaire à qui aucune des facettes de l’individu n’échappe, Philip Roth taille, avec ce trentième roman, une pièce noire et tranchante aux reflets sombres et bruts.
Non, Philip Roth n’a rien perdu de sa magie.
-
Par Malaura, le 27/09/2011
Indignation
de
Philip Roth
Années 1950. L’Amérique est en pleine guerre de Corée.
Fils d'un boucher kasher de Newark, Marcus Messner est un jeune homme d'origine juive de 19 ans sérieux et travailleur, un garçon honnête et droit, bon fils et excellent élève.
Mais son père est subitement pris d'une peur paranoïaque de le voir mourir et le harcèle constamment sur ses allées et venues.
Une attitude extrême intolérable qui incite Marcus à s'inscrire dans une université loin de chez lui.
Sur le campus, Marcus vit ses premiers émois amoureux mais découvre aussi la difficulté de s'intégrer dans un monde rigide et conservateur.
L’étudiant se sent de plus en plus incompris, isolé, révolté, bridé dans ses désirs à une époque où les tabous sont légions.
Quelques mots malheureux vont changer irrévocablement sa vie, qui s’annonçait pourtant sous les meilleurs auspices…
Dès le départ on sent la mort rôder autour du jeune Marcus, un sentiment qui ne nous lâche plus, depuis l'angoisse irrationnelle mais prémonitoire du père, à la difficulté d'intégration dans une université trop conventionnelle, jusqu'à ce "allez vous faire foutre" décisif et fatal, dit avec toute l'indignation d'une jeunesse incomprise, qui sonne le glas d'un avenir qui aurait pu être, si seulement...
Amorcée avec le roman « Un homme », « Indignation » fait partie d’une série de textes courts rassemblés sous l’appellation « Cycle Némésis » par la brièveté et la noirceur de leurs sujets centrés essentiellement sur la maladie, la dégradation du corps et la mort.
L’on y retrouve l’importance accordée à la famille et à l’enfance, véritable et sincère fidélité pour l’environnement parental.
Si l’écriture de Philip Roth se fait ici moins licencieuse, elle reste néanmoins tout aussi jubilatoire et subversive car davantage politisée et imprégnée des difficultés sociales de son temps.
L’auteur s’est souvent attaché à des autofictions - « Le complot contre l’Amérique », « Pastorale américaine » - par lesquelles, en se servant du contexte historique et des évènements politiques et sociaux de l’histoire américaine, sont abordés les thèmes puissants de l’héritage et du poids de l’Histoire.
Homme aux multiples influences, il a su créer un univers tout à fait personnel fait de rire et de désillusion.
Un écrivain qui n’a cessé de s’interroger sur l’humain, sa fragilité, sa vulnérabilité dans une société qu’il a observé à la loupe pour nous en donner la radioscopie impitoyable.
Son œuvre hétéroclite passant sans retenue de l’autobiographie à la satire, du roman intimiste à la fresque sociale, en fait un écrivain majeur des lettres américaines.
« Indignation » est un petit bijou de noirceur, un roman d'apprentissage qui vire au drame et dépeint une Amérique des années 1950 corsetée dans des traditions et un conformisme restrictifs et vains.
Brillant.
-
Par Malaura, le 15/10/2011
Un homme
de
Philip Roth
Un vieux cimetière, une tombe...Famille et amis sont réunis pour saluer une dernière fois un homme qui n'est plus.
Un homme dont la vie a été rythmée par les problèmes cardiaques et la peur-panique de la mort.
A côté de cela, une brillante carrière de publicitaire, trois mariages ratés, deux fils qui le détestent, une fille qui l'adore, et de nombreux pontages coronariens qui le laissent chaque jour un peu plus diminué, un peu plus aigri et désabusé.
Et puis, l'opération de trop qui met un terme définitif à sa vie d'homme parmi tant d'autres.
Le livre de Philip Roth commence avec la mort et finit avec la mort.
Toute une vie abordée comme un véritable précis de décomposition.
Maladie et Mort, parties intégrantes de ce roman magistral, aussi fondamentalement présentes et intrinsèquement liées à toute vie humaine.
De la première expérience, enfant, jusqu'à l'ultime intervention, adulte, c'est de la lente et inexorable décrépitude du corps dont il s'agit, qui conduit inéluctablement au fond d'un cimetière.
« Un homme » qui amorce la série de courts et fulgurants romans rassemblés sous l’appellation « Cycle Némésis »...
Cet homme, dont on ne saura jamais le nom, qui est vous, qui est moi, qui est chaque être humain avec ses peurs, ses passions et ses doutes...
Cet homme férocement ausculté dans ses travers, ses craintes et ses désarrois...
Cet homme, donc, c’est encore une fois le vrai fondement du travail de l’Ecrivain Philip Roth, à savoir la représentation d’une société dont, toujours aussi remarquablement, l’auteur pointe les faiblesses et les aberrations, avec autant de mordant que d’ironie désillusionnée.
Encore une fois, Roth est brillantissime !
-
Par Malaura, le 26/06/2011
La bête qui meurt
de
Philip Roth
Eminent professeur de littérature, critique littéraire à la radio et à la télé, David Kepesch a passé sa vie à revendiquer sa liberté sexuelle; un séducteur impénitent, amoureux de la beauté sans attache et sans sentiment.
A 62 ans, il rencontre Consuela, une belle cubaine de 24 ans et entre les seins de cette femme aussi envoûtante qu'une oeuvre d'art, David découvre les tourments de la passion amoureuse, les affres de la peur et de la jalousie ainsi que la conscience de la vieillesse et de la mort.
On retrouve ici les thèmes chers à Philip Roth, les plaisirs de la chair, les conventions rigides dans une Amérique bien-pensante, les souvenirs de la révolution sexuelle... à travers le portrait de ce professeur sympathique, esthète érudit et cultivé pris dans les rets de la dépendance amoureuse.
Brillante analyse des comportements humains, réflexion sur la vieillesse et la mort, "la bête qui meurt" est un petit bijou de finesse et d'émotion.
Comme à son habitude, Roth est tout simplement magistral !
-
Par Malaura, le 22/07/2011
La tache
de
Philip Roth
1998, en pleine affaire Clinton/Léwinsky, Nathan Zuckerman, un écrivain vieillissant et solitaire, se prend d'amitié pour un ancien professeur de Lettres injustement accusé de racisme.
A l'époque, Coleman Silk avait démissionné mais il attise de nouveau le scandale en entretenant une liaison avec une jeune femme de ménage illettrée.
Fasciné par la personnalité et le charisme de son ami, Nathan va peu à peu percer à jour le secret de cet homme qui a bâti sa vie sur un mensonge inouï.
Difficile de décrire l'enthousiasme que procure un tel livre au style admirable, à l'écriture magistrale.
Véritable satire des moeurs de l'Amérique bien-pensante, réquisitoire féroce d'une société régie par les convenances et les préjugés, ce roman sur l'identité, où chacun porte en lui la marque du secret, est une pure merveille de réflexion et de subtilité.
Avec autant de finesse que de brutalité, Philip Roth dénonce la bêtise humaine dans un monde où tout n'est qu'équivoque.
Simplement Géant !
-
Par carre, le 19/01/2012
Indignation
de
Philip Roth
1951.Marcus Messner, 19 ans d'origine juive, poursuit ses études au Winesburg College. Il a quitté l'école de Newark, où habite sa famille pour s'émanciper d'un père hyper protecteur, boucher de métier et dont l'attitude envers son fils devient étouffante pour Markus. Le jeune homme rêve d'une Amérique plein d'espoir et de surprises, mais l'Amérique est engagée dans la guerre en Corée.
Philip Roth avec ce roman d'apprentissage, brosse le portrait d'une Amérique qui ne cesse de bomber le torse mais dont la jeunesse est sacrifiée par des guerres successives. Roth reprend les thèmes qui lui sont chers : l'amour, le sexe, la judaité, la mort le tout formant une photographie de l'Amérique peut reluisante. C'est magnifiquement raconté, cette comédie humaine est à la fois passionnante et émouvante, et l'on se dit que Roth est l'un des plus grand écrivains contemporains.
-
Par mariech, le 18/11/2011
Le rabaissement
de
Philip Roth
Roman concis , dépouillé mais pleins de rebondissements qui aborde les thèmes chers à l'auteur : la vieillesse et ses renoncements , le dernier amour , l'évocation des problèmes psychiatriques .
Simon Axler est un acteur de théâtre célèbre , qui perd son talent , il ne retient plus ses textes et est incapable de jouer , il est tellement mal qu'il demande son internement en hôpital psychiatrique . Là , il fait la connaissance d'une patiente Sybil V qui lui confie son douloureux secret . A peine guéri , il rentre chez lui et la solitude lui semble insurmontable , il rencontre Pegeen , la fille d'un couple d'amis , qui a 25 ans de moins que lui et qui est homosexuelle , Pegeen est en train de vivre une douloureuse rupture et contre toute attente , ils tombent amoureux l'un de l'autre . Simon est aveugle aux signes annonciateurs de la débacle , d'autant plus qu'il ressent confusément que ce sera sa dernière histoire d'amour et qu'il ne pourrait pas se remettre d'une ultime rupture .... Très beau roman où l'auteur a mis beaucoup de lui-même .
-
Par brigittelascombe, le 10/11/2011
Le rabaissement
de
Philip Roth
La vieillesse, tout comme pour La bête qui meurt, est un sujet qui tient à coeur à Philip Roth.
Dans son nouveau roman, Le rabaissement, il est question de dépression et d'idées suicidaires qui envoient l'acteur connu et reconnu Simon Axler (sur le déclin) à la case hôpital psy et disparaissent miraculeusement, sitôt sa libido reboostée par la fille d' amis "à l'air invulnérable".
Acte un:"Il avait perdu sa magie. L'élan n'était plus là". "Il s'était retrouvé incapable de jouer"."Son talent était mort"."Même comme fou il manquait de naturel".
Acte deux: "Il était là.Elle était là.Les perspectives de l'un et de l'autre avaient radicalement changé."
Acte trois:Qui sera l'élément explosif de cette relation jouissive en diable et déclencheur du rabaissement?
Le narcissisme blessé est-il un bon remonte-moral?
Un roman qui se boit cul sec. Une écriture ironique et parfois impitoyable, sujet à reflexions sur l'homme vieillissant, la dépression,le suicide,la deuxième chance,le choix paradoxal du partenaire, le plaisir,le désir et l'amour.
Un livre qui pousse également à s'interroger sur les manières d'émerger du marasme, différentes pour Simon Axler et Sybil Van Buren (rencontrée en thérapie) bien que la vérité de chacun se trouve au bout du fusil.
Motus et bouche cousue!!!
( Philip Roth:auteur américain traduit de par le monde entier dont Pastorale américaine a été couronné en 1998 par le prix Pullitzer)
-
Par Malaura, le 14/08/2011
Professeur de désir
de
Philip Roth
"Studieux le jour et la nuit dissolu", c'est en mettant en pratique ce dicton de Byron que le jeune David Kepesh fait ses premiers pas à l'école du désir et à celle de la littérature.
Etudiant, il se fourvoie joyeusement dans les bras de deux suédoises avant de devenir professeur de littérature et de connaître la désillusion amoureuse avec l'insaisissable Helen.
La douce Claire le fera renaître à la vie mais n'est-elle pas trop propre, trop droite ou innocente pour maintenir le désir de l'indécis professeur Kepesh?
Dans ce roman licencieux mettant en scène le professeur David Kepesh, personnage récurrent, sorte de double de l'auteur, homme qui oscille entre le confort d'une douce existence et les plaisirs frénétiques et aventureux de la chair, Philip Roth s'interroge sur le désir et sa manifestation.
Ce n'est peut-être pas le meilleur de ses romans mais la puissance du style, le ton très oral, la brillante analyse, la gravité, l'humour et la provocation sont toujours bien au rendez-vous.
Un esprit volontairement provocateur, subversif et sulfureux qui camoufle toujours une profonde interrogation sur l’homme et son désir.
Et au cœur de cet écrit souvent licencieux, émerge la question d’identité.
Alors même quand Roth fait moins bien, c'est toujours un régal et d'un très haut niveau !
-
Par Aela, le 23/10/2011
Le rabaissement
de
Philip Roth
Le rabaissement "The humbling", c'est celui vécu par le héros, Simon Axler. Il est devenu à soixante-cinq ans, un acteur laissé sur la touche, bien qu'ayant été en des temps meilleurs, l'un des grands acteurs de sa génération. Il a perdu son énergie d'autrefois et sa confiance en lui. Il est victime d'une dépression violente et doit subir un internement psychiatrique.
Alors qu'il sort de cette période noire, il rencontre une jeune femme qui est en fait la fille d'amis très proches..
Il va vivre une folle passion avec cette jeune femme qui était auparavant homosexuelle.. Malheureusement, les déconvenues ne vont pas tarder à arriver..
C'est le troisième roman du cycle Nemesis de Philip Roth ( courts romans).
Le style est enlevé, percutant, la psychologie des personnages très aigüe..
Un bon portrait aussi de la société américaine actuelle avec ses préjugés tenaces...
Un bon moment de lecture même si la fin n'est pas vraiment joyeuse...
-
Par Nadja, le 19/01/2011
La tache
de
Philip Roth
Il y a des livres qui pourraient en faire dix, il y a des livres qui vous subjuge litteralement, « la tâche » est, pour moi, de ceux-là.
En 1998, alors qu' « un siècle de destruction sans précédent dans son ampleur vient de s'abattre comme un fléau sur le genre humain », le crime- pardon, les crimes- de Coleman Silk, l'universitaire émérite, est d'avoir dit « spook » (soit « zombi, invisible» ou « noir » dans une acception péjorative) et de s'être acoquiné avec Faunia, une jeune femme de ménage soi-disant illetrée; celui de Bill Clinton, le Président des Etats-Unis, d'avoir reçu quelques turluttes d'une secrétaire pipelette. Les conséquences sont semblables. Tous deux deviennent les bouc-emissaires d'une société tartuffe : « le clou qui dépasse connaîtra le marteau» disait Li M'Hâ Ong, tout comme le penis qui dépasse connaîtra la censure (en passant par le viagra....).
L'auteur laisse entrevoir avec brio l'extrême ambiguïté de chacun de ses personnages qui se traduit dans l'ambiguité du langage. Le mot « spook » cristallise l'ensemble des événements racontés. Un simple mot donc amène à des jugements qui eux sont sans ambiguité de la part "des autres", de la communauté qui s'en nourrit et qui alimente à travers la rumeur la vindicte populaire, toujours tranchante.
Au delà du fil de l'histoire très intéressante constuite par de nombreux retours en arrière sur la vie de Coleman Silk et de son entourage, j'ai été fascinée par l'écriture, le style, de P. Roth. Il décrit les traits psychologiques de ses personnages avec une finesse et une subtilité admirables, faites à la fois de dit et de non-dit. Il a la sagesse de laisser les nombreuses questions que se posent le narrateur Nathan Zuckerman -et par là même le lecteur- non tout à fait résolues. Il tente avec modestie, à sa mesure, de se rapprocher au plus près non pas de la vérité mais de la subjectivité de ses personnages qu'il traite avec une égale considération. A noter une description de Delphine Roux, normalienne française voulant faire carrière aux Etats-Unis, d'une justesse confondante. Je parie que certaines de ses admiratrices francophones ont alègrement nourri son écriture!
-
Par cprevost, le 21/11/2010
Indignation
de
Philip Roth
Il faut toute l’implacable acuité et tout le savoir faire de Philip Roth pour imaginer et agencer les étapes qui mèneront un jeune homme à la mort. Le style est fluide et agréable. Tout s’enchaîne et se suit. La construction d’ « Indignation » donne en permanence le sentiment que nous n’avons aucun contrôle sur ce qui arrive. Nous apprenons en effet rapidement que Marcus est décédé et que c’est lui qui d’outre tombe s’adresse à nous. Ce livre est donc un compte à rebours d’actes anodins qui mène vers un trépas certain. C’est la relation des évènements du point de vue de celui qui les a vécus. L’avancée vers une conclusion connue et le récit résigné du mort lui-même donnent ici le sentiment d’une profonde fatalité.
Ces quelques lignes extraites des dernières pages du livre semblent être un bon raccourci de ce bref roman :
« Oui, le bon vieux défi américain, "Allez vous faire foutre", et c'en fut fait du fils de boucher, mort trois mois avant son vingtième anniversaire – Marcus Mesner, 1932-1952 – , le seul de sa promotion à avoir eu la malchance de se faire tuer pendant la guerre de Corée, qui se termina par la signature d'un armistice le 27 juillet 1953, onze mois pleins avant que Marcus, s'il avait été capable d'encaisser les heures d'office et de fermer sa grande gueule, reçoive son diplôme consacrant la fin de ses études à l'université de Winesburg -très probablement comme major de sa promotion -, ce qui aurait repoussé à plus tard la découverte de ce que son père sans instruction avait tâché de lui inculquer dès le début : à savoir la façon terrible, incompréhensible dont nos décisions les plus banales, fortuites, voire comiques, ont les conséquences les plus totalement disproportionnées. »
Tout est dit : l’exaspération et l’intransigeance de Marcus, la morale d’un moment et un conflit lointain vont entrer en résonnance pour broyer un individu.
Marcus, le gentil garçon juif, travailleur, dévoué à sa famille n’aura pas vu sa vie passer. Son court destin le conduira de la boucherie kasher familiale à la guerre de Corée. Il veut échapper à la surveillance maladive d’un père hyper inquiet et il choisit pour ses études une lointaine université du Middle West. Il désire simplement travailler d’arrache-pied et échapper à la guerre de Corée. Sorti de son milieu, Marcus va se révélé inadapté aux conventions sociales de son temps. Chacun de ses gestes va désormais être une réaction d’indignation à la sottise et à l’hypocrisie d’une époque. Il refuse de changer, d’accepter le moindre compromis avec ses propres convictions ou de faire le moindre effort d’intégration ou d’assimilation. Il exclut d’intégrer une fraternité, de suivre les rites religieux, de renier un corps, un amour miraculeusement offert.
« Indignation » est un roman extraordinairement humain. Il est le miroir d’une époque et d’un milieu. Il dévoile un pan de l’histoire des Etats-Unis peu connu. Une période de frustration sexuelle des étudiants sur les campus des années 1950 et de boucherie guerrière en Corée. L’Amérique est vorace. Elle dévorera ses enfants qui ne sont, quoiqu’en disent les parents, amis ou doyens, ni rebelles, ni coupables.
-
Par Woland, le 26/12/2007
La tache
de
Philip Roth
The Human Stain
Traduction : Josée Kamoun
A mes yeux - mais ce n'est qu'un avis probablement orienté par ma passion toute proustienne pour les histoires aux mille et un méandres - un bon romancier se reconnaît au naturel avec lequel il parvient à imposer une histoire extrêmement complexe (et surtout plus complexe qu'elle ne veut le bien paraître) et truffée de personnages si possibles ambigus à un lecteur fasciné.
Et Philip Roth, qui me paraît entre parenthèses un chantre de la phrase à point-virgule, Philip Roth est un grand romancier qui n'a pas usurpé la réputation qui est la sienne.
"La Tache" - en anglais, "La tache, la souillure humaine" - débute sur un incident si banal que l'auteur, auquel son héros, Coleman Silk, vient le rapporter afin qu'il en rédige un ouvrage vengeur, n'est même pas enthousiasmé par cette histoire d'un doyen d'université américaine que l'utilisation d'un mot bien précis (mais doté de deux acceptions) pour désigner deux élèves de sa classe éternellement absentéistes a fait basculer sans autre sommation dans le camp des "racistes."
De ces deux étudiants, Silk ne savait rien : il ne les avait même jamais vus. Du coup, un jour, il demande aux élèves présents quelque chose comme : "Quelqu'un sait à quoi ils ressemblent ou sont-ce des zombies ?"
Ah ! Malheur ! Voilà que les absentéistes sont Noirs (pardon ! de couleur !) et que le mot "spook", traduit par "zombi" dans notre langue, désigne en anglais :
1) tout d'abord un ectoplasme, un fantôme - songez au Spooky des "Casper"
2) et puis un Noir mais de manière péjorative.
Et évidemment, bien qu'il ait été le premier à embaucher un professeur noir à l'université d'Athena, il est clair que le doyen Silk ne peut avoir utilisé le terme que dans son sens second.
Eh ! oui ! Il n'y a pas qu'en France qu'on ne peut plus utiliser certains mots sans se voir traité de raciste et autres billevesées charmantes : aux USA aussi.
Silk a beau se défendre, en appeler à ses collègues (qui ne bougent pas), rien n'y fait : il finit par démissionner. Il perd aussi sa femme que la maladie ratrappe à ce moment-là. Bref, il perd tout. Sauf sa rage.
Le narrateur-auteur Nathan Zukermann ayant poliment mais fermement refusé d'écrire le livre vengeur que Silk entend titrer "Zombies", ce dernier s'y attèle. Et puis, un jour, il arrête tout. Au début, Zukermann pense que cela est dû au nouveau scandale que vient de provoquer l'ex-doyen de l'université d'Athena.
En effet, cet incorrigible anti-conformiste de 71 ans, aidé par le Viagra, prend pour maîtresse une femme de ménage de l'université qui s'affirme complètement illettrée, Faunia Farley, presque traquée en permanence par son ex-époux, un vétéran du Viêt-Nam complètement frappé.
Avec cet instinct propre à l'écrivain et, de façon générale, à l'artiste, Zukermann, que Silk a pris en amitié, finit par s'intéresser à l'affaire qu'il flaire plus compliquée qu'elle ne lui avait semblé à première vue : il se pose donc des questions, il cherche, il fouille et même s'il n'apprend le secret de l'ancien doyen qu'à l'enterrement de celui-ci, à la fin du roman, ce secret est d'emblée présenté en long et en large dès le chapitre 2, amenant le lecteur à reconsidérer sa vision du racisme - ou plutôt des racismes.
Mais dans ce livre envoûtant, il n'y a pas que cela que Roth nous contraint à remettre en question. Avec une habileté magistrale, il entremêle tous les fils de ses marionnettes par ailleurs si terriblement humaines de façon telle que tantôt elles nous font pitié, tantôt au contraire elles ne nous inspirent plus que du dégoût. Il n'est pas jusqu'au "dingue" de service, Les Farley, responsable de l'accident où Faunia et Coleman ont perdu la vie tous les deux, qui ne nous apparaisse, dans la scène finale, perdu dans la solitude gelée au milieu de laquelle il pêche, sa perceuse à ses côtés et assis sur un sot en plastique jaune retourné dont la description a quelque chose de grotesque, qui ne se dresse brusquement devant Zukermann-Roth - et donc devant nous, lecteurs - comme bien moins fou et pourtant beaucoup plus dangereux qu'il n'en avait donné jusqu'ici l'impression.
Ouvrez "La Tache", commencez à lire lentement, à haute voix si vous pouvez, ne tombez surtout pas dans le piège apparent de cette rivalité sournoise et typique du milieu universitaire qui conspire à éjecter le doyen Silk après avoir pressé celui-ci comme un citron - ce n'est qu'un leurre lancé par Roth pour jauger son lecteur - et continuez.
Oubliez les longueurs des paysages, si vous n'aimez pas. Lisez,
laissez-vous imprégner, laissez-vous envoûter, acceptez de regarder tous les personnages sous les différents prismes que vous tend obligeamment Philip Roth, indignez-vous contre ce "Silky Silk" qui, par ambition et "pour vivre libre", décide de renier sa propre mère dont il fut l'enfant préféré et qui n'a pourtant pas le courage de protéger ses enfants à lui du risque qui les guette et qui guettera leurs propres enfants dans les générations à venir, applaudissez aussi à sa rage de vivre, à son tempérament de "teigneux" irrésistiblement séduisant, jugez et ne jugez pas Fiauna, mère indigne ou pas, fermez un instant les yeux et rappelez-vous toutes les actualités sur les horreurs du Viêt-nam, "Voyage au bout de l'Enfer" de Cimino ou encore le gigantesque et inégalé "Apocalypse Now", absorbez toutes les souffrances, tous les excès, tous les mensonges, toutes les demi-vérités, toutes les erreurs des personnages de Roth ...
... et vivez "La Tache" qui prouve une fois de plus que, s'il a existé ou s'il existe encore aux USA des Malcom X, des Bush, des politicards irresponsables et des Juifs assez stupidement orthodoxes pour chanter sur une tombe non pas : "Un homme est mort aujourd'hui ..." mais bel et bien "Un Juif est mort", tentant ainsi de faire entrer dans l'Au-delà l'âme même du Ghetto (la scène est d'autant plus grinçante que, si le fils orthodoxe de Silk ignore la vérité, nous, nous la connaissons), leurs contraires absolus existent eux aussi.
Cinq ans après le 11 septembre 2001 et ses conséquences au Proche-Orient, ce qui a une fâcheuse tendance à nous le faire oublier à l'un ou l'autre moment, ça fait du bien de le savoir.
Merci, Philip Roth. ;o)
-
Par brigittelascombe, le 21/12/2011
Indignation
de
Philip Roth
A l'instar de ses autres romans tels que L'écrivain des ombres, La leçon d'anatomie et La contrevie, Philip Roth (prix Pullitzer-fiction 1998 pour Pastorale américaine) aborde dans Indignation le thème de l'impuissance et de la frustration.
"Oh merde à la fin" s'indigne Markie, fils unique brillant, harcelé par son père boucher kasher, sans instruction, obsédé par la peur de le perdre.
"C'est toi qui pue" s'indigne Markus, devenu étudiant (au collège universitaire de Newark) en droit et préparation militaire, alors que son "coturne" Flusser "l'emmerdeur" lui fait mille misères qui l'empêchent d'étudier et lui reproche d'être un être humain "qui pue".
"Va te faire foutre" lance le puceau Marc (déstabilisé par la conduite d'Olivia Hutton "qui l'a sucé" avec dextérité) au mutique Elwyn, son deuxième "coturne" après changement de chambre, alors que ce dernier, pour une fois en verve, traîte son "héroïne" de "pouffe".
"Allez vous faire foutre" crache Marcus, étudiant modèle convoqué par le doyen et poussé dans ses retranchements par un discours sur son intolérance, son caractère asocial,son inanaptation,sa non appartenance à des fraternités,son non respect de sa judaïté...bref son intimité.
"Allez vous faire foutre" explose-t-il à nouveau, "incapable de fermer sa grande gueule", re-convoqué par le doyen qui fouille plus profondément sa relation avec Olivia repartie chez elle pour dépression nerveuse.
Alors c'est lui Markie,Markus,Marc,Marcus, le major, pris d' IN-DI-GNA-TION, qui, soldat en Corée, enrôlé dans le "bon vieux défi américain" ira se faire foutre par la mort en 1952.
Indignation, fort et émouvant, est (je trouve) l'un des meilleurs ouvrages de Philip Roth (dont j'ai chroniqué dernièrement La bête qui meurt et Le rabaissement) car il s'indigne contre l'intolérance et l'intrusion. Il ouvre le débat sur l'individualisme par rapport au groupe qui noie ou peut détruire (comme dans le cas d'Olivia dite "la reine de la fellation 1951"), le respect d'autrui, l'autorité toute puissante. Il aborde le cocon familial trop possessif et la vie communautaire sur un campus, ses dérives, ses fantasmes, ses violences inhérentes et les angoisses engendrées.
Il dénonce enfin l'absurdité de la guerre (ici de Corée) et les massacres d'innocents.
Un excellent livre, avec toujours ce petit grivois et pimenté qui signe la pâte de Philip Roth!
-
Par meyeleb, le 13/12/2011
Un homme
de
Philip Roth
Un homme. Une belle carrière dans la publicité, de l'argent, des femmes, des enfants... Une vie. Réussie ? C'est en nous projetant dans la tête de cet homme avant sa mort, en retraçant rétrospectivement sa vie, que Philippe Roth répond à la question. Cet homme avait apparemment tout pour être heureux. L'a-t-il été ? Comment a-t-il géré ses désirs, son rapport à l'argent, aux femmes, au vieillissement ? Ce roman nous questionne sur nos propres désirs, notre peur de vieillir, notre rapport aux autres. Sans concession.
-
Par janemar, le 20/11/2011
Indignation
de
Philip Roth
L’Amérique des années 50, Marcus Messner 19 ans « intense et sérieux » d’origine juive poursuit ses études au Winesburg College Ohio. Il échappe ainsi à l’autorité ou plutôt à l’inquiétante protection de son père, et espère échapper par ses études à la Guerre de Corée. Que va être pour lui cette vie d’étudiant et cette découverte de l’Amérique profonde qu’il espère différente de celle qu’il côtoie tous les jours ? Il va donc se mesurer aux autres, les différentes communautés, religieuses et ethniques, affronter le régime de l’internat dans un « collège » religieux, et la stricte observance des règles quasi militaires, où la présence des étudiantes deviendra une source de transformation dans tous les sens du terme.
C’est évidemment de la part de Philippe Roth, une critique assez violente de cette Amérique des années 50, dans un climat politique très anti-communiste. Les mœurs sont rétrogrades, et il n’est que la discipline quasi-militaire qui peut sauver cette jeunesse (?) On préserve « la différence » religieuse ou communautaire à condition qu’elle soit encadrée dans les communautés et que chacun participe pour le bien fondé de l’institution aux obligations qu’elle impose.
Mais il ne s’agit pas simplement des exigences de l’Institution, voir la façon dont la mère réagit à la « folie » de son mari, et à la « maladie » d’Olivia, montre que c’est aussi ancré dans l’individu même. La peur de l’autre, la peur de la différence poussent Marcus à l’indignation totale et le rejet, mais il sera perdant un contre tous : impossible pari.
J’ai bien cru que P. Roth allait sortir de sa « noirceur » légendaire, pour nous permettre d’entrevoir un soupçon de bonheur avec Olivia …Je me suis trompée.
Mais malgré cela à cause de ce talent fabuleux, et cette écriture fluide et magistrale, je reste et resterai une lectrice assidue. J’espère toutefois qu’il est plus heureux que ces personnages…
-
Par yo, le 01/11/2011
Le complot contre l'Amérique
de
Philip Roth
Et si, en 1940, Roosevelt avait perdu les élections présidentielles américaines, battu par un candidat proche des milieux nationalistes et refusant l'entrée en guerre auprès des alliés ? Si ce président avait, par ses actes ou déclarations, fait comprendre qu'il fallait mettre les juifs à l'écart de la société américaine ?
Cette hypothèse est le point de départ de ce roman d'utopie historique de Philip Roth. Il imagine qu'en 1940, Charles Lindbergh, aviateur célèbre pour avoir franchi en 1927 l'Atlantique et proche des milieux les plus droitiers du pays, remporte les élections. Dans la famille juive du jeune Philip Roth, cette élection est une catastrophe. Car Lindbergh est connu pour ses rapports amicaux avec le régime nazi, dont il a obtenu des mains de Goering la Croix de l'Aigle Allemand, et pour le peu de cas qu'il fait des persécutions nazies contre les juifs. La période trouble de la présidence Lindbergh sera donc vécue de l'intérieur par la famille Roth, qui vit dans le quartier juif de Newark.
Ce roman est différent des autres ouvrages historiques de Roth, dans le sens où il invente une alternative à l'histoire officielle. Il conserve néanmoins les noms de tous les protagonistes de l'époque, que ce soit le vice-président Wheeler ou le journaliste opposant Winchell qui enthousiasme le quartier juif tous les dimanches soirs. Heureusement, l'auteur a ajouté une biographie des principaux protagonistes, afin que le lecteur démêle à la fin de sa lecture, la vérité historique de la fiction de Roth. Une plongée intrigante dans les États-Unis des années quarante, fiction prenant place entre le New Deal et la chasse aux sorcières de McCarthy et qui montre les angoisses des juifs américains, pleinement intégrés mais rapidement mis sur la sellette par le pouvoir en place.
Lien : http://livres-et-cin.over-blog.com/article-le-complot-contre-l-amerique-phili...
-
Par Eric75019, le 12/07/2011
Indignation
de
Philip Roth
Ce roman retrace la vie d’un jeune étudiant juif, Marcus, qui cherche en s’inscrivant à l’université à échapper à la guerre de Corée, qui fait rage en cette année 1951, et à s’éloigner de sa famille devenue trop possessive, notamment de son père qui a basculé dans la paranoïa. Marcus est le bon élève, misant tout sur les études, visant même la tête de sa promo, cherchant, pour faire plaisir à ses parents, l’ascension sociale qui mettra le point final à une dynastie laborieuse de bouchers casher. On devine assez vite une fin tragique, car le narrateur, à un moment du récit, prétend être mort (mais est-ce une figure de style ?), ou en tout cas en dehors de la vie réelle, peut-être sous morphine (titre du très long premier chapitre). Indignation est pourtant loin d’être un roman triste, l’humour et l’autodérision sont omniprésents à chaque page, et certaines scènes particulièrement jouissives rappellent Portnoy et son complexe du même Philip Roth. A travers ce récit, on imagine la vie des étudiants américains au début des années 50, confrontés au carcan d’une société puritaine, à la frustration sexuelle, à l’instinct de rébellion face aux idéologies dominantes, et à l’appréhension des conflits armés qui n’ont jamais cessé après la seconde guerre mondiale et continuent à prélever leur quota de vies humaines. Ce roman est celui d’un parcours qui semblait a priori tout tracé, mais dont la conclusion inattendue nous fait réfléchir sur la grande loterie de la destinée humaine.
-
Par Malaura, le 04/07/2011
Le Sein
de
Philip Roth
Le professeur de littérature comparée David Kepesh s'est étrangement et brutalement métamorphosé en une énorme glande mammaire !
Nul ne sait comment cet événement pour le moins insolite a bien pu se produire, mais le fait est là...David est un sein !
Aveugle, sans membre, il arrive toutefois à communiquer du bout de son téton....
Malgré la situation, aussi dramatique que grotesque, David Kepesh, à l'instar d'un héros kafkaïen, tente désespérément de conserver son identité.
Ce court récit surréaliste alternant entre farce et tragédie, dévoile, sous le comique de situation, l'angoisse de la question d'identité.
Philip Roth, au style plus débridé et scabreux que jamais, nous montre toute l'ampleur du drame d'un homme réduit à l'état de sein et qui passe par toutes les étapes successives de la révolte, de l'illusion et de la résignation pour conserver sa propre part d'identité.
La préface de Théodore Solotaroff apporte un éclairage très intéressant à cet apologue complètement déjanté que l'on lit entre rire et apitoiement pour ce pauvre Kepesh.
Savoureux...
-
Par kathel, le 01/06/2011
Indignation
de
Philip Roth
Jeune homme de dix-neuf ans, fils d’un boucher kasher du New Jersey, Marcus concrétise les rêves de sa famille en devenant le premier à poursuivre des études supérieures, échappant pour un temps au service militaire en Corée. Il se montre particulièrement sérieux et assidu, et donne le temps que lui laissent ses études à aider à la boucherie paternelle. Toutefois, malgré ce fils idéal, le père devient de plus en plus étouffant, souffrant de peurs irrationnelles le concernant, imaginant toujours les pires choses qui pourraient lui arriver, ne le laissant pas vivre. Petit à petit, le jeune homme se laisse gagner par ces craintes, mais finit par les fuir en se trouvant une autre université dans un coin perdu de l’Ohio. Il n’imagine pas à quel point les deux établissements peuvent différer l’un de l’autre et l’adaptation au College de Winesburg va s’avérer délicate, pour ne pas dire difficile.
Voici donc que Philip Roth, après avoir évoqué l’âge mûr, dans La tache par exemple, ou la vieillesse dans Exit le fantôme, revient aux années 50, au roman d’apprentissage, quelle excellente idée ! On croit tout savoir des facs américaines, de leurs rites et de leurs faiblesses, et pourtant on découvre encore. Marcus aussi qui s’étonne d’être obligé d’assister chaque semaine à un office religieux, certes multiconfessionnel, ou de se voir presque contraint d’intégrer une fraternité. Il explore aussi le monde, quasiment neuf pour lui, de la sexualité, en la personne un peu trouble d’Olivia Hutton. Rien de bien extraordinaire à tout cela, à part un tournant au bout d’une cinquantaine de pages qui change la vision que l’on a de la vie de Marcus, et que je trouverais dommage de vous révéler… Il continue pourtant de raconter, avec un mélange de maturité et de candeur, sa jeunesse, et ses démêlés avec le doyen de son université, qui s’ingère de façon choquante dans la sphère privée des étudiants. Comment une indignation en apparence anodine a pu changer entièrement le cours des choses, c’est ce que Philip Roth montre d’une manière magistrale. J’ai trouvé ce roman, qui contient tout ce que j’aime chez les romanciers américains, très bien écrit, et l’ai dévoré d’une traite !
Lien : http://lettres-expres.over-blog.com/article-philip-roth-indignation-75414421....