Quel est le livre qui vous a donné envie d`écrire?
Depuis pas mal d`années, des livres me hantent. J`appelle ça des « livres revenants ». La vie mode d`
emploi de Perec, par exemple ou
Fictions de
Borges. J`ai toujours été attiré par les écrivains qui permettent de repenser à la fois ce que signifie raconter une histoire et les différentes facettes du
langage. Perec et
Borges, entre autres, questionnent le
langage et donc les modes de production des imaginaires.
Les chants de maldoror de
Lautréamont, que j`ai lu à 15 ans fait aussi partie de ces « livres-pulsions ».
Le Roi Lear également même si aujourd`hui je préfère
La Tempête.
Rien de très
moderne en fait : des
classiques.
Quelle est votre première grande découverte littéraire ?
J`ai été complètement fasciné, trois ans durant, par
Atlas occidental de Danièle del Giudice. Je l`ai couvert d`annotations. C`était en 1989, ça a été un vrai choc. Je l`imaginais véritablement en film. C`est la première œuvre qui m`ait transporté, qui m`ait fait penser différemment le présent du monde, cette époque, juste avant la fin du Mur.
Sinon, il y a pour ça
Pynchon, L`arc en ciel de la gravité. de manière générale j`adore les auteurs secrets, ceux qui refusent la
publicité alors qu`ils publient. Pour
Pynchon on parle parfois d`imposture parce qu`il ne se montre pas. Parce qu`il ne
témoigne pas de sa présence au monde, il n`existerait pas.
Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?
Atlas occidental m`a longtemps obsédé mais celui que j`ai relu le plus souvent c`est
Maîtres anciens de
Thomas Bernhard, conseillé par ma compagne (une bien plus gourmande lectrice que moi !).
Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?
Ah, j`adore ce genre de questions ! Ça me fait un peu penser à l`excellent essayiste
Pierre Bayard. J`ai bien aimé son
essai sur les livres « qu`on fait semblant » d`avoir lu (ndlr :
Comment parler des livres que l`on n`a pas lus ?). Alors c`est lié parce que ces livres que j`ai honte de ne pas avoir lu, je fais semblant parfois de les avoir lu. On le fait tous, moi je l`ai fait pour le bac de français, à l`époque je cite Valery alors que je ne l`ai pas lu… il y a une certaine forme de jouissance à mentir ainsi, à glisser dans une
conversation des citations de livres ou d`auteurs que l`on n`a pas forcément lu. Dans une
conversation de bar où un quelqu`un me dit « mais Hegel ou
Nietzsche affirment cela », ce serait drôle de faire surgir une métalepse, comme
Woody Allen dans Annie Hall, où là tu sors
Nietzsche d`un placard qui, lui, dit, derrière ses grosses moustaches : « Mais vous dites n`importe quoi, je n`ai jamais affirmé cela. » !
Imaginons que pendant un repas on parle des livres qu`on a honte de ne pas avoir lu. Là tu as quelqu`un qui pourrait dire par exemple, « Ah non moi je n`ai pas honte de mes lacunes, de toute façon on ne peut pas tout lire ». Réponse sensée, raisonnable, qui est un peu la mienne d`ailleurs. Mais il se trouve que parfois, emportés par nos
discours et nos échanges, on s`échauffe, il y a l`
alcool, le sucre, la cigarette, la nuit qui avance, le désir… on peut effectivement s`amuser à être avec l`autre, parce que c`est un jeu. On dit oui j`ai lu ça » comme fonction d`acquiescement et ça c`est pour faire avancer le
discours. C`est pour que l`autre ne soit pas seul et pour que toi tu ne sois pas seul non plus avec tes lacunes. Qui dit lacune dit manque et c`est dur à remplir un manque. Je crois que ça à voir avec l`
amour cette histoire.
Pour vous répondre plus concrètement, des livres que j`ai honte de ne pas avoir encore lu il y en a plein ! J`ai un peu honte de ne pas avoir vraiment lu La Généalogie et la Morale de
Nietzsche qui est peut-être l`un dès livre plus important de
la philosophie occidentale. le mot «
morale » me fait
peur mais c`est «
généalogie » qui aurait dû m`attirer. C`est une lecture que je vais entreprendre bientôt. Je ne sais pourquoi, je reviens à
Nietzsche très régulièrement depuis quelques mois… J`aimerai revenir à l`
allemand aussi que j`ai bien oublié, hélas.
J`ai toujours lu par
fragments Pantagruel et Gargantua et ça m`énerve parce que j`aimerais pouvoir trouver le temps de les dévorer en entier tout en mangeant des pâtés. Je n`ai toujours pas lu entièrement
Les Essais de
Montaigne que j`aimerai lire allongé sous des pins. Ce sont nos écoles et nos universités qui nous apprennent à lire comme ça, par
fragments. Je n`ai toujours pas lu l`intégrale de la Comédie de
Balzac alors que ma fille prend de l`avance, d`où l`envie d`en parler avec elle.
Flaubert, il me manque aussi quelques
textes, les premiers. Encore des
classiques !
Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?
Je trouve que souvent les petits blogs littéraires, tenus par des gens qui font attention à ce qu`ils écrivent, qui ont des lectures rares qu`ils veulent faire partager, sont admirables. J`ai beaucoup
de tendresse pour ces gens-là. Ils sont nombreux en France, en Italie, en Allemagne. Ils ont des petits auteurs cultes. Moi c`est
Marcel Cohen que j`aime énormément. Je suis étonné qu`on en parle pas plus. Il y a aussi
Georges Lambrichs qui a fait des œuvres courtes, souvent fragmentaires. Des petits
textes mais à grande portée.
Pierre Herbart aussi, je l`aime énormément et
Jean Paulhan,
Pierre Autin-Grenier,
Etgar Keret. Les formes courtes : ça vient de mon
amour pour
Borges.
Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?
Un
classique usurpé ? Il n`est pas facile de répondre… d`abord qu`est-ce qu`
un classique ? Je dirais La Chartreuse de Parme… Je suis plutôt le Rouge et le Noir.
Je ne vois bien entendu que des
auteurs français pour l`instant…
Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?
Dans un
atelier d`écriture je disais récemment à des
adolescents que « les contraintes vont vous rendre libres ! » Je crois que c`est quelque chose qui vient de Perec. C`est presque de mauvais goût de dire ça dans un lycée qui ressemble à une prsion, mais c`est assez vrai. Même si moi dans mes
textes à facture disons «
poétique », je fais plutôt dans le vers libre.
En ce moment que lisez-vous ?
Je lis Accélération d`
Hartmut Rosa. de manière générale ces derniers mois je lis beaucoup d`
Essais. Je lis aussi
Histoire photographique de la photographie,d`
Henri van Lier (un penseur
belge remarquable !) que mon épouse m`a conseillé. Un travail gigantesque que j`ai lu récemment et qui m`a beaucoup impressionné c`est
Dans la peau d`un maton d`
Arthur Frayer. Je le conseille fortement. Pour écrire sur la
prison il est devenu maton ! Il n`y a aucun tabou, il parle de tout… L`écriture est précise.
Le prochain livre que je vais lire c`est peut-être Umberto Ecco, le
cimetière de Prague… et donc un retour au
roman !
L`entretien de Philippe di Folco avec Babelio : Petit Traité de l`imposture
Vous avez publié en 2006 un livre sur les impostures littéraires. Qu`est-ce qui vous a fait revenir sur cette question de l`imposture ?
Cet
essai est un prolongement du premier. L`une des voies possibles. Je fais l`autopsie des processus de l`imposture et des imaginaires d`imposteurs. Il faut une pluralité de façon à éviter les clichés, les arrêts sur images.
Je me suis mis à creuser un thème, ce qui n`est pas courant dans mon travail parce que ça fait 10 ou 11 ans que je publie et que je ne me répète pour ainsi dire pas. Il y a peut-être un lien qui relie tous mes bouquins : le corps humain et ses fonctions, ses potentialités. Ainsi dans mes livres on retrouve la mort, la
sexualité, le
combat, la
nourriture, le compagnon (le
chien qui est le
miroir de l`homme). Je m`aperçois que tout cela est assez cohérent alors que j`avais
peur au départ de passer un peu trop pour un dilettante, ce qu`on est tous finalement. Là c`était la première fois que je reprenais un thème passé et que je le développais à partir d`un autre angle. Les questions de l`imposture et des imposteurs me travaillent. Je ne m`imagine pas faire quelque chose sur la mort à nouveau, sur la
pornographie ou sur la
boxe. L`imposture, parmi les différents thèmes que j`ai abordé, a ré-émergé.
Pascal est très présent au point que vous lui consacrez un chapitre. « Pour lui l`imposture c`est le projet. Toute tentative d`incarnation est une imposture »…
On l`oublie un peu mais Pascal est peut-être notre plus grand
philosophe. Là encore, la pensée de Pascal ne vient pas de nulle part, elle vient d`un corps malade, souffreteux. C`est un génie dès l`âge de 12 ans ! Peut-être que je me cache derrière lui, j`en fais une figure tutélaire, celle du retrait, celle de la Raison contre tous et surtout contre le mondain.
Pour revenir à l`imposture, reprenons l`histoire de Rocancourt par exemple : c`est quelqu`un qui arrive à faire croire à quelqu`un d`important qu`il est encore plus important : le génie de la persuasion. Pourquoi les gens l`ont cru ? Parce que c`est la complétude d`un manque. Ce sont des histoires de
solitude. Une
solitude partagée. Rocancourt se fabrique une seconde peau et le locuteur, celui qui est confronté au « transidentitaire » c`est-à-dire Christophe, il en veut également. C`est la coproduction d`un édifice qui va loger des gens en manque de chambre à soi. C`est un peuplement, comme en
littérature, la formation d`une communauté.
Aussi, ce qui m`intéresse c`est ce double mouvement : tout mettre en œuvre pour intégrer une communauté qui n`est pas la sienne et vivre en permanence avec la crainte que l`on
vienne vous en déloger. Je termine l`
essai ainsi : la visite d`inconnus qui vous arrête sans raison apparente. On pense ici à
Kafka. Comment oublier
Kafka, aujourd`hui ?
L`imposture est une sorte de mal nécessaire à chacun, pour soi et pour les autres...
On est mieux à deux que seuls. C`est ce que j`écris. A un moment je vais chercher à savoir si ce que je pense mérite d`être pensé mais aussi pour savoir ce que l`autre pense. Parce que l`apriori c`est que les autres ne pensent simplement pas. C`est un apriori, un effroi, bien sûr qu`on ne cesse tous de penser quelque chose de bien, de valable, mais c`est intéressant cette pulsion, d`aucuns diraient cette pulsion à chercher ce rapport à l`autre.
Le barbare ce n`est pas l`autre, ce n`est pas l`étranger. C`est ce que je trouve magnifique avec Alexandre de Macédoine, c`est qu`il va vérifier que les autres pensent. Et non seulement il découvre qu`ils pensent mais que cette pensée le nourrit et le transforme. Ça c`est à retenir de la
quête d`Alexandre. Napoléon vient de là, Perceval le Gallois, les
légendes arthuriennes…. L`occident est né là. Et le messianisme aussi mais ça m`intéresse moins, alors que la légende, l`héritage, oui. Ce qui est troublant c`est que de tous ses témoins contemporains il ne reste que trois fragments, on ne retrouve même pas son tombeau… puis ça revient au VIIIème, IXème siècle et ça s`accélère. Ça c`est fascinant.
Toute imposture nait, en quelque sorte, d`une rencontre.
L`évènement c`est l`inconnu à qui l`on tend l`oreille. Les
textes que j`accepte de proposer à Marie-Laure Dagoit (ndlr : Ed. Derrière la Salle de Bain), qui est ma seule éditrice de
poème - c`est la seule qui me comprenne bien et qui possède un sens critique, une exigence absolue – tournent souvent autour d`un évènement entre moi et une personne. On était deux trajectoires parallèles qui, à un moment, se rejoignent et prennent une route différente, nécessairement ensemble. Je suis peuplé de cette rencontre et la personne est peuplée de la mienne. Je suis peuplé de mes rencontres avec des inconnus.
Les rencontres entre inconnus, c`est quelque chose de précieux. J`ai théorisé ça, j`appelle ça « les guichets ». J`ai l`impression que la ville est structurée à partir des guichets, réels et imaginaires. Ces derniers, bien entendu, permettent toutes les conjectures.
L`écriture est là, dans ces espaces, un bar, un
café, un dîner, dans ce temps volé au temps déclaré « utile » à la
société. C`est ce temps qui est passé, qui nous construit. Dans les meilleurs
Paul Auster par exemple il y a cette idée d`étranges rencontres et du secret. Tout ça vient d`
Henry James.
Ce traité vous l`avez conçu dès le départ comme un ouvrage de philosophie ?
J`ai beaucoup travaillé - au final presque trois ans - pour qu`il ne soit ni jargonneux ni compliqué, ce que je reproche à beaucoup de traités de philosophies... à ce titre je ne sais pas si c`est de
la philosophie d`ailleurs mais peu importe le nom !
La
philosophie ne se trouve pas forcément dans une chaire d`université, elle ne se fait pas forcément entre doctorants. Elle peut être dans un simple dîner avec des gens simples ou pas, peu importe, il y a du « dire c`est faire ». Pour moi c`est
la philosophie même. le dîner est un endroit très important. C`est le symposium.
Comment s`est passée la rencontre avec Mathieu Amalric et comment est né le scénario du film Tournée ?
J`avais accumulé des notes d`
Atlas occidental que j`avais laissées dans un coin. 15 ans plus tard je vois sur les écrans
Le Stade de Wimbledon de Mathieu Amalric d`après
Danièle del Giudice et j`envoie à Mathieu une longue lettre totalement naïve où je lui dis qu`il y a une œuvre supérieur au Stade de Wimbledon, que c`est
Atlas occidental… bon il ne me répond pas et trois mois plus tard le hasard fait que je le croise dans Paris. Au lieu de lui dire « j`aime beaucoup ce que vous faites », je lui dis que je lui ai envoyé une lettre etc et là il me dit « ah oui, filez moi votre numéro de téléphone et on en reparle ». Et bien il m`a rappelé, m`a invité dans un restaurant dans le 6ème, « Au Temps Retrouvé » et au bout de trois heures il a sorti 15 pages, c`était les notes d`intentions de Tournée. Parce qu`entretemps il avait noté mon nom dans sa tête. Il se trouve qu`il était en
train de travailler sur un film avec
Damien Odoul et que mon nom lui était revenu aux oreilles par le biais de mon
Dictionnaire de la pornographie.
Alors bon lui a une autre version de notre rencontre ! C`est un
roman de soi ! Chacun s`inscrit dans un
roman de soi. C`est pour moi le secret de la vie : Nous écrivons notre propre
roman et il n`est jamais achevé. C`est ce que j`écris dans ce traité. Qui peut prétendre transcrire l`exact
récit d`une vie ? C`est impossible. Nous ne laissons que des traces, des trous et des silences. C`est dans ces silences finalement que s`inscrit l`
imaginaire. Un
récit de vie est nécessairement la conjonction de fictions et de documents. Alors ce n`est pas une grande découverte mais c`est important de le dire.
Dans les biographies, les choses les plus intéressantes sont souvent les ellipses…
Oui c`est quelque chose de fondamental ! Ce qui m`intéresse par exemple dans une fiction comme
L`education sentimentale, la deuxième version, de
Flaubert, c`est le chapitre le plus court de l`histoire
du roman. Un chapitre où il dit : « il voyagea, etc, il revint. » Dans le
cinéma on retrouve ça. On a la possibilité de réduire dix ans d`une vie à 1h20 ou… à quelques secondes mais c`est de l`image !
Alors le cinéma justement, on sent que c`est une passion presque aussi puissante que la littérature !
Ma
passion pour le
cinéma commence très tôt. Autant il y a cette activité naturelle qui était de transcrire ses rêves, de noter ses visions, que certains appellent
la poésie et dont je n`ai jamais fait vraiment cas jusque dans les
années 2000 quand j`ai commencé à entreprendre des fictions, autant le
cinéma est une vraie
passion, un vrai moteur dès l`âge de 15- 16 ans. Je me considère comme un « ciné-fils » au sens de
Serge Daney, c`est-à-dire que j`ai grandi avec une salle de
cinéma de quartier, le Artel, où j`y ai vu Star Wars, Alien, des
films qui ont marqué l`histoire du
cinéma et l`
imaginaire contemporain. Tu vois Star Wars, tu n`es plus le même. Tu vois Alien, les
films de
science-fiction ne sont plus jamais les mêmes. Il y a un avant et un après. Pareil pour Blade Runner et tant d`autres
films de mon
adolescence.
Porté par la
science-fiction mais aussi par les grands metteurs en scène cultes, style
Cahiers du Cinéma période année 1960 c`est-à-dire
Hitchcock, Ford, Hawkes, Welles, etc… et, non content du Artel ou de la Lucarne, un petit
cinéma où l`on passait des vieux
films, j`allais choper, à partir de 16 ans, des
films à la cinémathèque. Donc je séchais les cours et regardais les deux ou trois séances de l`après-midi. J`ai tout noté, tout ce que je voyais : entre 16 et 21 ans j`ai dû voir 1000
films à peu près.
Mais ce goût la S-F, est quelque chose, je pense, de très générationnel. Entre Star Wars et Alien, il doit se passer quelque chose comme 4 ans. La
s-f rentre dans ce que l`on appelle la « symphonie des effets spéciaux ». Au milieu des
années 1970, les machines évoluent avec la naissance
de sociétés comme ILM, Industrial Light and Magic, mais au fond, si je me souviens bien, il me semble avoir vu 2001 Odyssée de l`Espace à 7 ans, ma mère m`y avait emmené… Quel choc ! ça doit venir de là… Ah ! Kubrick ! Revoyez Shining : à part les portes qui dégorgent de sang, pas d`effets spéciaux délirants… Donc la symphonie vient d`ailleurs : Godard dit souvent « film composé par JLG »…
Auriez-vous aimé être réalisateur ?
Très jeune, je voulais être soit archéologue, soit cinéaste. Parfois les deux se mélangeaient. Je me voyais en
train de découvrir des cités perdus avec une équipe de cameramen, alors quand est arrivé Indiana Jones, évidemment ça a été le trip intégral. Je suis heureux comme je suis : écrire pour un cinéaste qui est avant tout un grand ami « qui me comprend et que je comprend ».
Ce côté archéologue on le retrouve dans vos écrits et notamment dans vos dictionnaires où vous faites un travail d`historien et donc d`archéologue autour des mots et des concepts, des idées …
C`est
Michel Foucault dans son Archéologie du savoir. Il y reprend cette notion d`épistémè, qui est, pour résumer, une sorte de pic dans le processus de l`histoire où toutes les conditions sont réunies pour que quelque chose émerge. Et en général le contemporain ne le voit pas. On a avec le recul la conscience d`une épistémè. Nous sommes tous issus d`une
généalogie. On n`écrit pas tout seul. C`est ce que je dis dans Petit traité d`imposture. On est des milliers en nous. C`est incalculable. Je suis persuadé que nous procédons à la fois de l`
anarchie, du chaos et de la
terreur. C`est pour simplifier un double
régime concomitant qui est à la fois anarchique et totalitaire. Que devient la Raison là-dedans ? Et bien justement, elle tente d`émerger : c`est un travail. Je lutte en permanence contre la
terreur, ce que j`appelle mon « âme sombre ». C`est pourquoi j`adore cultiver mon esprit de la dérision, je n`imaginerai pas une journée sans le rire.
Lectures et écriture sont-ils liés pour vous ?
J`ai d`abord été un grand cinéphile et un grand lecteur avant de penser à publier. Je pensais que la vie ne devait être que ça. Regarder des grands
films et lire des grands livres. Mais ça demande un choix critique (et des rentes !). C`est après avoir lu et vu des livres et des
films nuls qu`on peut avoir un regard critique. J`ai la chance d`avoir eu une belle
bibliothèque à portée de main. Il y avait tout
Balzac, tous les Larousse. Ça a aidé à me forger un nez !
Ma mère travaillait chez Larousse, j`ai participé aux noëls Larousse. C`était une maison formidable. le hasard a voulu que je publie par la suite chez Larousse. Mais publier c`est un geste volontaire, presque chevaleresque. Si la lecture cela vient de ma mère, publier cela vient d`ailleurs. C`est plus compliqué. Ça ne fait que deux-trois ans que je m`intitule écrivain. Avant je n`utilisais pas ce qualificatif. Par honnêteté. C`est une posture que je ne pouvais pas adopter. C`est pas non plus de l`imposture mais je trouvais ça étrange de m`intituler écrivain alors que je ne faisais pas que ça. Au final on peut s`intituler écrivain sans nécessairement être à une table et ne faire qu`écrire. Aujourd`hui je dirais justement que l`on peut être écrivain et charcutier. Ecrivain et cadre supérieur chez Alsthom. C`est très universel et en même temps très galvaudé. On retrouve ça souvent dans les interviews : je suis écrivain mais aussi
peintre, mannequin, deejay, père de famille et cadre chez Orange, tout ça en même temps.
Peut-on y voir une forme d`inversion de valeurs ?
Plutôt un changement de valeurs. C`est dans l`air du temps, c`est comme ça et ce n`est pas grave, pas de panique, tout est comme il se doit. le livre n`est plus le
média absolu. le livre est un
média dévalué, notamment par le triomphe des nouvelles technologies. Déjà, il se dématérialise. Mais il renaît ailleurs. Sous d`autres formes. le « Livre » n`est pas que du papier conditionné. On porte tous un livre en soi.
Le livre numérique est justement au cœur de toutes les conversations sur l`avenir du livre… Quelle est votre position à ce sujet ?
Je suis très ouvert. Je suis un utilisateur des livres numériques depuis ses débuts, c`est à dire depuis que les grandes bibliothèques universitaires américaines, notamment Columbia, Brown et Yale, qui sont les premières à avoir numérisé leurs collections, à les avoir mis en ligne et à avoir hypertextualisé chaque mot d`un texte. On a pu travailler sur la première édition de 1623 des pièces de
Shakespeare. On pouvait prendre tous les mots, faire des recherches d`occurrences, voir qu`il avait utilisé autant de fois le mot « grave » ou «
amour » par exemple : tout cela est fascinant !
Votre maison est remplie de livres, on sent tout de même un côté collectionneur.
J`étais collectionneur très tôt. A 16- 17 ans j`ai commencé à collectionner des livres bien fait. Inconsciemment j`allais vers les poètes un peu marginaux. J`aimais bien les éditions du Soleil Noir, Terrain Vague, Losfeld, ou encore les éditions Au Sans Pareil.
Ma mère avait un
amour du livre bien fait. Un livre bien fait pour elle c`était reliure cuir comme l`étaient les vieilles encyclopédies Larousse qui d`ailleurs envahissaient toute ma chambre parce qu`au lieu de les mettre à la benne, quand ils ont déménagé les bureaux de Montparnasse, le personnel fut autorisé à en récupérer. Ces encyclopédies étaient parfois plus grandes que moi ! Je pense que mon goût de la bibliophilie vient de là.
Cette année j`ai décidé de rechercher les 26 exemplaires de la collection « Futuropolice » crée par
François Guérif, qui est un grand spécialiste du polar. Il a créé cette collection en 1983 en demandant à Étienne Robial d`en exécuter la direction artistique (qui fera plus tard celle de Canal +). C`est une collection qui a un côté intemporel, qui vieillit bien. Les
illustrateurs sont fabuleux et, chose incroyable quand même, on y retrouve un texte d`
Orson welles. On l`a un peu oublié mais il a écrit de nombreuses
Fictions et il est l`auteur de nombreux
dessins !
C`est là que je me dis qu`il y a un problème dans l`édition aujourd`hui car il y a un vrai manque de risques. Il y a un livre magnifique à faire avec les
dessins de Welles. On en a fait un sublime sur les
dessins de
Fellini qui est un ouvrage de rêve et qui a bien marché. Je pense qu`il y en a un équivalent sinon supérieur à faire sur les
dessins de Welles. Sur le net, j`ai trouvé des
dessins de Welles annotés de remarquable façon. Ce que l`édition papier ne peut plus faire, le net le pourrait-il ?
Les livres je les trouve au hasard des rencontres, sur les quais, dans des librairies de polars anciens. Je le fais peu sur
internet…C`est beaucoup d`énergie à attendre (eBay rend dingue mes amis) alors que j`ai quand même autre chose à faire. J`essaie de lire tous les jours un livre, il faut écrire... J`ai un problème de temps.
Avant d`être journaliste et écrivain vous étiez éditeur d`ouvrages informatique. Que vous est-il resté de cette activité ?
C`est une vie antérieure qui n`est plus la mienne.
Dans les années 1990-96, je travaillais aux Etats-Unis chez un très gros éditeur d`ouvrages scientifiques et informatiques, Addison Wesley, qui a été pionner en matière de
manuel informatique destinés au grand public et aussi sur les questions des
réseaux. C`était l`un des premiers à faire paraître de la doc pour dire qu`
internet était l`avenir et était facile à utiliser. Que ça allait transformer notre vie. Je suis né avec ça, l`idée que la SF nous rattrapait !
Un de mes petits faits d`armes avait été de publier en 1993 un livre qui s`appelait Naissance d`un
virus qui nous a valu quelques heures de garde à vue. On révélait des codes pour créer un
virus et on montrait également comment s`en protéger. On révélait deux source-codes qui ne devaient absolument pas être révélées. C`est un peu comme l`affaire wikileaks aujourd`hui : on révèle ce qui ne doit pas l`être parce que les diplomaties notamment reposent sur une sorte de dogme qui est que tout doit être forcément secret pour fonctionner. Nous, avec ce livre, c`était un peu la même chose. L`auteur s`appelle Mark Ludwig. Il est très connu, c`est l`un des fondateurs du Chaos Computer Club.
J`ai rompu avec cette vie en 1997 quand je me suis mis à travailler étroitement avec
Jean-François Bizot, le fondateur d`Actuel et de Radio Nova, mais la première partie de ma vie professionnelle c`était ça : l`édition, l`
informatique, les
sciences et
internet.
J`en garde un beau souvenir. Un regard critique aussi sur les
réseaux. Je suis un enthousiaste de
nature, je suis souvent enjoué mais je suis aussi quelqu`un de prudent. Dans les Nouvelles technologies il y a toujours un revers. le danger dans la
culture c`est l`univocité, quand quelque chose prend tellement de pouvoir que c`est sa seule voix qui compte. Là, ça devient suspect.
Le système ne peut se développer qu`à partir de ses marges et des contraintes.