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Par milado, le 11/01/2012
Dix-neuf secondes de
Pierre Charras
Il a dans le regard une douceur lasse d'instituteur, de curé, de médecin. Non, plutôt le genre qui a vu tant de misères qu'il a fini par se persuader que le mieux, pour respirer un peu, c'est encore d'aimer les gens.
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Dix-neuf secondes de
Pierre Charras
C'était un rendez-vous de désamour. Un coup de foudre à l'envers. Un adieu, peut-être. Mais nous voulions rester légers, éviter la posture du drame. Alors nous avions imaginé un jeu. Sans doute pensions-nous que si nous nous comportions comme des enfants, nous nous en tiendrions, pour les blessures, aux genoux couronnés et aux bosses sur le front.
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Dix-neuf secondes de
Pierre Charras
En admettant que je rencontre quelqu’un très bientôt ; que nous décidions de faire du chemin ensemble ; que nous avancions du même pas… Combien de temps faudrait-il pour rebâtir une complicité comme la nôtre ? Combien de chances avais-je de trouver une femme qui, au cours des jours sans sexe qui sont tellement plus nombreux que les autres, à nos âges, s’amuserait des mêmes travers de l’humanité que moi, s’arrêterait dans les mêmes paysages, les mêmes vitrines, partagerait mes indignations, mes colères ? Une femme qui saurait, au cinéma, sans avoir besoin de me regarder, que je pleure et qui me prendrait la main dans le noir, comme pour me murmurer qu’il n’y a pas de honte à ça ? Une femme qui ne s’enfermerait pas à double tour dans la salle de bains, qui pourrait s’habiller devant moi, avec qui je bavarderais en me rasant ?
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Par liliba, le 23/06/2009
Bonne nuit, doux prince de
Pierre Charras
"Je le voyais s'éloigner, la nuque maigre, le crâne chauve, les épaules effondrées. Je n'ai pas bougé. J'aurais dû l'appeler, le serrer dans mes bras, lui dire que j'étais heureux qu'il me fasse cadeau, pour me faciliter la vie de tous les jours, des objets qui lui avaient permis d'être lui. Mais je n'ai pas bougé, je n'ai rien dit. C'est aujourd'hui, tant d'années après, que je voudrais le rattraper et le prendre contre moi. Je sais bien qu'il est trop tard, mais j'y reviens sans arrêt. Comme un cul-de-jatte qui a mal aux jambes, j'ai mal à mon père. C'est ça au fond notre histoire. Des gestes qui n'ont pas eu lieu. Des mots que j'ai négligé de dire. Des élans d'amour aujourd'hui périmés qui m'étouffent. Je n'en finis pas d'établir le catalogue des occasions manquées."
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Dix-neuf secondes de
Pierre Charras
Nous avions aussi prévu ce qui devait se passer après la fin du monde. Une fois ZEUS disparu dans le tunnel, à gauche, s’il ne m’avait pas livré Sandrine pour les vingt ou trente ans à venir, je devais aller au cinéma, au café, où je voulais, mais en tout cas attendre la nuit pour rentrer à la maison, car elle profiterait de ces quelques heures pour remplir ses valises, extraire ses livres de la bibliothèque, arracher à notre décor quelques éléments qui l’aideraient par leur présence à installer sa vie dans un théâtre déjà patiné. C’est cette perspective d’amputation qui m’effrayait le plus, je crois. Affronter les manques, les trous, les accrocs dans la toile de fond de mon existence que j’imaginais immuable. Rentrer chez nous et me retrouver chez moi.
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Comédien de
Pierre Charras
Le théâtre a emprunté nombre de ses moyens techniques, une partie de son vocabulaire et quelques superstitions à la marine à voile. Ce n’est pas par hasard. Nous constituons l’équipage d’un bateau et, n’y voyez aucune vanité, je suis votre capitaine. Nous dirons que nous devons accueillir près d’un millier de passager chaque soir et qu’il est essentiel que nous les menions à bon port. Et nous réussirons, à la seule condition d’avoir assez d’humilité pour travailler. Et pour travailler ensemble. Sous ma direction, si vous le voulez bien. Nos intérêts convergent : chacun de vous, de nous, veut sortir indemne, sinon grandi, de cette aventure, et nous savons tous que seul, c’est impossible. Parce que l’expression est absurde qui parle de « tirer son épingle du jeu ». On ne tire pas son épingle, jamais. On peut toujours être mauvais dans un bon spectacle, mais bon dans un mauvais, je veux dire vraiment bon, c’est impossible. Lorsqu’on juge à propos d’une mauvaise soirée, qu’untel a « tiré son épingle du jeu », on ne veut pas dire qu’il était bon, mais que, étant donné le contexte, il aurait pu être pire… Ce n’est pas là ce que nous voulons… Je suis certain que ce n’est pas là ce que vous voulez. Cette première lecture nous renseigne sur l’ampleur de la tâche qui nous attend. Mais je crois que l’enjeu en vaut la peine, car, si tout le monde accepte de prendre le risque, nous pouvons aboutir à un moment de théâtre. C’est-à-dire à une manifestation réellement artistique. A la beauté.
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Le requiem de Franz de
Pierre Charras
J’ai failli me recueillir auprès du corps de Beethoven. Je l’avais plusieurs fois croisé dans les rues de Vienne. Il marchait très vite, les yeux au sol, enfoui dans ses pensées. Dans sa musique ? Chaque fois j’avais envie de l’aborder. Et chaque fois, je m’abstenais. Que lui aurais-je dit ? Et lui ? Je l’entendais : « Ah oui, Schubert : l’auteur de mélodies populaires ! »
Il encombrait ma route, celle que je souhaitais emprunter à défaut de l’avoir tracée.
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Comédien de
Pierre Charras
Plus le rôle est court, plus la honte est grande si la hache s’abat brusquement au milieu d’une phrase, d’un mot parfois. Car c’est bien de honte qu’il s’agit. Celle d’être surpris, soi, en plein lumière, à la place du personnage qu’on avait l’audace de vouloir interpréter. A l’instant, le charme se déchire, l’être imaginaire s’évapore et il ne reste plus sous les feux qu’un pantin désarticulé dont tous les fils sectionnés traînent au sol. La durée de la disgrâce n’est mesurable que pour les autres. Parfois c’est à peine un faux pas, une virgule ajoutée. Ailleurs la stupeur des spectateurs se mue en réprobation. Il arrive même que des rires réussissent à bousculer la consternation. Mais pour le naufragé, le temps importe peu. Dans tous les cas, un grand drap opaque s’est affalé sur son monde. Qu’importe la longueur de la chute puisqu’elle est toujours mortelle. C’est la mort, c’est vraiment la mort. Pas la sienne, bien sûr, celle du personnage. Mais elle surgit lorsqu’on est tout entier le personnage, justement. Alors, on meurt, oui. En public. Mais sans gloire, sans chic. Le trou de mémoire, c’est une mort humiliante. Une sale mort obscène. Un lynchage.
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Dix-neuf secondes de
Pierre Charras
Nous étions d'accord sur bien des choses, y compris sur le pire. Parce que nous avions connu, l'un et l'autre, d'autres histoires, d'autres fins d'histoires, nous avions perçu presque ensemble le grattement, dans l'ombre, des bêtes affamées résolues à nous dévorer vivants. C'est de cette agonie que nous avions voulu faire l'économie. Alors nous avions opté pour le sabordage, l'euthanasie.
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Comédien de
Pierre Charras
- Et pourtant, les tournées en Afrique, c’est agréable. Pas à cause de la qualité des spectacles, ça non. Tout le monde s’en fiche de l’Afrique. La preuve : c’est moi qui joue Alceste dont je pourrais être le père, sinon pire. Et je ne suis pas la catastrophe la plus profonde de la distribution. Non, si c’est agréable, c’est qu’il y a un public, un public qui écoute, qui vibre, qui rit, qui pleure, qui s’inquiète. Un public qui ne passe pas le temps de la représentation à chercher quelque commentaire brillant à servir aux amis. Un public qui regarde le spectacle pour lui-même. Par plaisir, passe-moi l’expression, car voilà bien une notion qui a totalement disparu de nos contrées septentrionales. Tu te rends compte, du plaisir ! Alors, non, je ne me plains pas. Mais je t’envie, ça oui, parce qu’on n’a pas tous les jours l’occasion de changer de route, de se lancer, de débuter. Vas-y, vieux, et surtout, promets-moi de me raconter quel effet ça fait de remonter dans le temps.
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