Pierre Ducrozet et ses lectures
Quel est le livre qui vous a donné envie d`écrire?
C’est un peu difficile de donner un livre… Et puis l’envie d’écrire, ça vient de derrière les livres, d’avant – bref… Ce serait peut-être
L`Arrache-coeur de
Boris Vian. Son univers,
son humour m’ont touché. Ça m’a lancé vers mes premières nouvelles, qui étaient, comme le roman de Vian, légèrement fantastiques, absurdes.
Quel est l`auteur qui vous a donné envie d`arrêter d`écrire (par ses qualités exceptionnelles...)
Louis-Ferdinand Céline. Il vous désarme par son génie, par cette prose fleuve, et vous laisse sans voix. Plus que l’envie d’arrêter d’écrire, il vous place devant une impasse. L’écriture est en grande partie mimétisme, elle se construit, comme la parole, par la répétition. Or, imiter Céline est à la fois impossible et absurde, c’est exactement ce qu’il ne faut pas faire, et pourtant quand on le lit, sa voix est si forte, si particulière, qu’on est comme poussé dans son sillon… Alors je l’ai beaucoup lu et puis j’ai arrêté de le lire.
Quelle est votre première grande découverte littéraire ?
Je crois que c’est la poésie qui m’a fait « entrer » dans la littérature, les
Charles Baudelaire ,
Paul Verlaine,
Arthur Rimbaud,
Comte de Lautreamont, et puis
Henri Michaux,
Blaise Cendrars. Ça a été un choc, un truc physique, un appel d’air. Dans les romans, c’est aussi ce que je cherche : la musique, la poésie, le goût des mots.
Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?
Je ne sais pas si j’ai déjà relu entièrement un livre. Je les feuillette à nouveau, je relis des passages, mais relire en entier, oh… Si, peut-être
Du monde entier de Cendrars, ses grands poèmes (Les Pâques à New York, La prose du Transsibérien, Le Panama), celui-là oui, je l’ai relu plusieurs fois, il y a un truc chez lui qui me prend au col et ne me lâche plus. Sinon, j’ouvre souvent
Jack Kerouac aussi, quelques pages ça suffit, et je suis relancé.
Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?
La Guerre et la paix , peut-être, mais bon Dieu que c’est long ! La guerre, c’est sans fin, et paix, n’en parlons pas. Et puis
La Divine Comédie , j’ai commencé, mais je n’ai pas continué. J’aimerais bien descendre aux enfers pourtant, c’est un truc qui m’attire… Tiens, je vais m’y remettre.
Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?
Peut-être
Septentrion , de
Louis Calaferte – mais je ne sais pas dans quelle mesure ce livre est connu ou pas… En tout cas, c’est une merveille, une déflagration de rage, un livre d’une grande puissance.
Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?
Salammbô , mais en même temps beaucoup de gens s’accordent pour dire que ce roman est plutôt raté. Enfin, à part ça, je suis, évidemment, un grand admirateur de
Gustave Flaubert. Et sinon, parmi les grandes références contemporaines (à défaut de
classiques), je voudrais ajouter ma pierre à l’édifice contre
Marguerite Duras, dont la manière d’écrire m’ennuie et m’énerve légèrement. Mais bon, je ne suis pas le seul dans ce cas-là.
Avez vous une citation fétiche issue de la littérature ?
Euh… Peut-être cette phrase de
Franz Kafka : « Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. »
Et en ce moment que lisez-vous ?
Plusieurs livres à la fois, comme souvent. Je n’arrive pas trop à me concentrer sur un seul, alors je me disperse, je pioche à droite à gauche, j’attrape ce dont j’ai besoin à ce moment-là (en fonction de ce que je suis en train d’écrire) et puis je repars vers autre chose. Donc, en ce moment, je lis
Factotum de
Charles Bukowski (j’avais besoin de ma dose de Bukowski),
Vice caché de
Thomas Pynchon et
Lettrines 2 , de
Julien Gracq.
Comment vous est venu le désir d`écrire ce premier roman ?
J’en avais déjà écrit trois autres, loin d’être aboutis. Je voulais écrire un roman court, porté par une seule voix. Une sorte de cri, de prière. Quelqu’un qui essaie de vivre, une dernière fois, qui tente tout. Et je voulais aussi parler du rêve, une chose si fascinante qui nous façonne et qu’on oublie. Du rêve, donc, et de la grâce – qu’est-ce que c’est que cette chose, là, qu’on voit au premier regard chez deux, trois personnes, et qui manque si cruellement à la majorité des gens. La grâce : Lola.
Votre roman semble tenir à la fois de la beat generation et du surréalisme, comment naviguez vous entre ces héritages ?
Je me sens bien entouré… Je n’aurai pas la prétention de me dire leur héritier, mais en tout cas, au niveau des affinités, je me sens surtout proche de Kerouac,
William S. Burroughs et
Allen Ginsberg, plus que des surréalistes. Bien sûr, mon roman fait écho à des thèmes surréalistes et précisément à
Nadja de
André Breton, mais je crois que mon écriture doit plus à Kerouac qu’à Breton.
Robert Desnos me touche plus,
Louis Aragon parfois aussi. Kerouac, pour moi, c’est un souffle unique, un tempo, un jazzman. C’est un grand écrivain – il faut lire
Les Souterrains ,
Tristessa , et puis ses lettres, superbes.
Mais qui est Lola ?
Je ne sais pas. J’aimerais bien savoir. Elle est née d’une interrogation sur la grâce, donc, et sur ce que pourrait être la Reine, c’est-à-dire la femme avec qui, peut-être, la vie vaudrait le coup. Et puis elle est surtout la porte que P. cherchait dans le noir, qu’il attendait pour pouvoir s’échapper de ce monde insoutenable.
Comment avez vous collaboré avec votre éditeur pour cette publication ?
Il m’a indiqué plusieurs choses à revoir, d’abord dans l’ensemble du roman, puis sur des points précis, et enfin ligne par ligne, des détails, mais très importants. Tout cela m’a été
d’une aide précieuse, et a permis, je crois, d’améliorer le roman, qui présentait trop de défauts pour pouvoir être publié.
Après Requiem pour Lola Rouge avez-vous déjà de nouveaux projets d`écriture ?
Oui, je suis en train d’écrire un nouveau roman. Un peu plus ample, avec plus de personnages, plus ancré dans le réel aussi.
Pierre Ducrozet merci...