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Par Bigmammy, le 01/02/2012
Les fortins de Venise, Tome 1 : Cinquecento : 1509-1514 de
Pierre Legrand
Au milieu des bannières multicolores, des tapis et des draperies suspendues aux murs de pierre, les couples montent lentement les larges degrés, procession de figurants magnifiques en tenues d’apparat.
Les hommes sont vêtus de noir, insigne de la noblesse, mais sous les manteaux de velours, de drap des Flandres ou de lourde soie doublée de martre, brillent des chemises fines de couleurs éclatantes. Ils portent au cou de lourds colliers d’or et quand ils dégantent leurs mains pour s’emparer de celles des dames, on voit scintiller à leurs doigts d’imposants cabochons.
A côté de la sobre élégance des hommes, les dames assurent l’exubérance d’un jardin de fleurs un matin de printemps ; on devine, lorsque leur cape de couleurs vives s’écarte un peu, le chatoiement inouï des soies, des ors, des perles, des brocarts et des pierres précieuses qu’elles promettent de déployer avec une éblouissante prodigalité. Elles posent gracieusement leur main gantée sur le poing ou la main ouverte des hommes et, pour monter les degrés, soulèvent discrètement un pan de leurs atours. On aperçoit alors le bout de leurs escarpins de satin, jusqu’où sont tombées des perles.
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Les fortins de Venise, Tome 1 : Cinquecento : 1509-1514 de
Pierre Legrand
- Et je n’en ai pas fini, Laura. Oui, laissez ma rhétorique, comme vous dites, suivre son cours. Parce que maintenant, je veux vous parler de moi. A la place que j’occupe, ma mission est de consigner et signer les décisions prises en haut lieu au coup par coup, selon la configuration du moment du vaste chaudron à la surface duquel nous flottons. Décisions toujours appuyées sur d’excellentes raisons que je partage, mais décisions qui sont souvent totalement contradictoires entre elles. Au mieux, elles ne sont en contradiction qu’avec la morale. Cependant, comme gouverneur de l’appareil de l’État, c’est à dire de l’armée de fonctionnaires qui en font marcher la machine, il faut que je fasse appliquer ces décisions en démontrant qu’on marche droit. Car les hommes ont besoin de certitudes. Peu importe que l’on casse aujourd’hui ce qu’on avait mis longtemps à mettre en place, que nous passions des traités de commerce avec l’ennemi turc ; que le Pape soit l’ami, mais qu’on s’en défie ; que l’ennemi d’hier soit devenu l’ami d’aujourd’hui et inversement, pourvu que marche l’appareil de l’État; que les bœufs entrent, et le grain pour le pain, et le bois pour les galères, et l’argent pour nos besoins. Pour accomplir cela, il faut qu’on nous serve avec fidélité, donc il faut inspirer un sentiment de confiance, une impression de stabilité, voire d’immuabilité. A la place que j’occupe, j’ai deux fenêtres ouvertes sur l’extérieur. Chacune me renvoie un paysage différent. Cela donne une vision très étrange sur le monde, croyez-moi.
(Extrait de : "Les fortins de Venise / Cinquecento 1").
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Le chancelier de San marco de
Pierre Legrand
- Ter-ra In-co-gni-ta, déchiffre l’enfant avec application.
- Ça, c’est beau, parce que nous savons qu’un jour un dessinateur,
guidé par un cartographe, entouré d’explorateurs, eux-mêmes guidés par
un navigateur, tracera ici des plaines et des montagnes, des vallées et des
rivières, puis des villes et des ports. Et certainement une mer océane
dont nous ne connaissons encore ni l’étendue, ni les contours. Et ça, ce
sera le fruit de l’intelligence des hommes et de leurs interrogations. Ça, ce
sera le bon usage de notre esprit, tel que Dieu l’a voulu. Ça, c’est la
beauté de notre temps !
Nicolò Aurelio était un homme de son temps : sans nier ses passions, il
croyait en l’avenir de l’intelligence et au recul de la foi aveugle. Mais, s’il
savait déjà que l’Italie était convoitée par des peuples animés de puissants
dogmatismes, il ignorait encore que les hommes qui sillonneraient la Terra
Incognita ne s’appelleraient pas des explorateurs mais des conquistadors.
Il faut toujours mentir un peu lorsqu’on parle aux enfants, surtout
lorsqu’ils sont à l’âge où il faut leur enseigner le monde tel qu’il devrait
être.
( Extrait de : "Le Chancelier de San Marco / Cinquecento 2").
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LE BRÛLOT DE CLISSA / CINQUECENTO 4 de
Pierre Legrand
. J’ai engagé pour notre Roi 300.000 ducats sur ma cassette personnelle afin d’établir le plus justement possible un état des fortunes de ce pays. Oh, croyez bien que cette pratique n’est pas nouvelle : c’est sur elle que se base la prospérité d’un État comme Venise et, étant collecteur d’impôts du Sultan, je n’ai fait qu’appliquer ici ce qu’on est habitué à faire là-bas.
Dans les stalles, résonnait encore l’énormité des chiffres. On était partagé entre la stupeur due à tout ce qu’on venait d’apprendre et l’inquiétude née de ce qu’on ne savait pas, mais qui devait être écrit dans ces maudits registres. On s’épiait les uns les autres et le grouillement soudain de mille suppositions paralysait les assistants. Ils se ressaisissent au bruit d’explosion que fait le registre en atterrissant sur la table du secrétaire.
- Du reste, Messeigneurs, je vous laisse décider entre vous ce qu’il y a lieu de faire. Ou vous acceptez de payer, ou le Sultan se servira lui-même. Ou la Hongrie demeure un royaume protégé par le Sultan, ou elle devient une simple province de son empire. Ne perdez pas de vue que Suleyman est plus puissant que vous et qu’il approche. Il est le loup que vous avez appelé pour vous protéger du renard autrichien. Et vous seriez avisés de nourrir le loup, puis de vous rendre capables de vous en protéger.
Enfin, s’adressant au Roi :
- Sire, je suis à votre service. Commandez, je vous obéirai. Vous avez le pouvoir de me renvoyer auprès du Sultan. Mais je n’ai pas celui de ramener les mille janissaires. Et une meute est encore plus dangereuse sans son chef. Surtout lorsqu’elle sait qu’une armée est en route.
Sur ces paroles, il s’incline et va s’asseoir.
Ce fut le dernier mot qu’Alvise Gritti prononça à la diète de Buda.
(Extrait de : "Le brûlot de Clissa / Cinquecento 4").
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