-
Par mathieupl, le 10/02/2011
Les enfantômes de
Réjean Ducharme
À quoi bon fuir? Oui, à quoi bon? Puisque nul ne peut se quitter lui-même... ah ça c'est bon ça... Toute la sagesse de vivre tient là-dedans : savoir qu'il faut en sortir mais qu'on ne peut pas partir... ah ça aussi c'est bon ça... Pourquoi vers la mer? Pourquoi vois-je la mer? Pourquoi pas les montagnes? Parce qu'elles me sont contraires. Parce que c'est haut et que ce n'est pas m'élever que je veux, mais m'abîmer... m'abîmer, mabimé, mamabibimé, ah que c'est beau, mabibimémé, j'en mangerais, mamabibi bibibibimé... Pas escalader que je voudrais. Mais tomber. Pas me monter, mais moro, moriseau, mais morizontaliser. Méti, métu, méta, m'étang, m'étangdre. Me coucher, à côté de toi. La paix. La fatigue sans m'être battu. Le repos sans victoire.
> lire la suite
-
Par mathieupl, le 01/12/2010
L'Avalée des avalés de
Réjean Ducharme
Je me refuse à tout commerce avec le monde immonde qu'on m'a imposé, où l'on m'a jetée sans procès comme des esclaves aux galères. Ils m'ont jetée au milieu d'une chiourme si gueule, si ventre, qu'elle ne s'aperçoit même pas qu'elle a une âme, une chiourme prête à toutes les chaînes, à tous les crimes contre l'âme et la fierté, pour avoir accès à l'auge que, trois fois par jour, les maîtres lui donnent à lécher. Ô maîtres, je mangerai plutôt mes excréments!
-
Par mathieupl, le 09/02/2011
Les enfantômes de
Réjean Ducharme
Dans un motel médiocre du fond du Manitoba on a passé cinq jours couchés et on n'a pas dormi. On lisait, joue à joue, comme ça, et soudain, nous qui n'avions pas lu depuis longtemps, ça nous a envoûtés : chaque mot était chaud et bougeait. Tant et si bien qu'on n'a pas vu le moment de s'arrêter, qu'on avait le goût de suivre jusqu'au bout cette caravane de petits insectes noirs qu'on avait surpris dans les plis du volume aux tranches rouges qui s'était empoussiéré sur la tablette à chapeaux de la penderie : Gideon's Bible. Le poids du livre nous ayant donné des crampes, on s'est mis à arracher les pages avant de les lire. Et ma femme serrait les plus belles dans ses bras, et même sur son sexe, avant des froisser et des jeter dans la poubelle, logée entre les pattes de la table du téléphone, je m'en souviens très bien. On a eu trop faim à la fin; on s'est habillé et on a été manger. Quand on est revenus ce n'était plus pareil : ce qui restait du livre, le tiers ou le quart, ne brillait plus, palpitait plus, respirait plus, sinistre, pas mieux que mort (il ne faut jamais s'arrêter à mi-chemin).
> lire la suite
-
Par mathieupl, le 01/12/2010
L'Avalée des avalés de
Réjean Ducharme
C'est toujours avec angoisse que j'anticipe le retour de la nuit, le moment de la grande rencontre avec moi-même, le moment d'ajouter un autre zéro au total du passé, le moment de me rapproche de tout un pas de la frontière au-delà de laquelle il n'y a plus rien, même plus de futur.
-
Par mathieupl, le 10/02/2011
Les enfantômes de
Réjean Ducharme
L'argent ne fait pas le bonheur, son absence non plus. D'ailleurs, il n'y a pas que richesse et pauvreté qui ne font pas le bonheur. Il y a le thé, le café, les cigarettes, les rouflaquettes, les bicyclettes, les majorettes. Même le bonheur ne fait pas le bonheur. Le bonheur c'est ce qu'on cherche quand on s'aime beaucoup soi-même et qu'on ne sait plus quoi se faire pour se faire plaisir. Et voilà, vous tenez le fil de mes idées, hélas trop ténu pour se pendre.
-
Par mathieupl, le 10/01/2011
L'oceantume de
Réjean Ducharme
Je repense à ce qu'un jour Ina a dit à Inachos et moi.
«Si j'avais eu conscience de ne plus être une enfant, je ne vous aurais pas faits, mes enfants. Ma mère me disait: «Fais des enfants, ma fille: c'est bien, c'est beau, c'est bon!» La vieille idiote! Nous avions tous vingt ans au moins, et elle ne s'apercevait pas que ce n'étaient pas d'enfants dont elle avait accouché, mais d'adultes, de pareils à elle! Avoir des enfants! Permettre que se créent des âmes où, comme dans la sienne, le fiel montera jour après jour comme minute après minute le sable dans le sablier! Laisser des visages se former où, comme dans le sien, on pourra lire l'étonnement et l'espoir, puis le dégoût et le mépris! Quelle dérision! Quelle farce! En faire d'autres à sa triste image et à sa misérable ressemblance! Autant passer sa vie devant un miroir où on peut se voir de la tête aux pieds! Être mère! Pouvoir dire que ceux-là c'est vous qui les avez plongés dans l'inarrêtable dégringolade lente, que ces deux ou trois-là c'est d'entre vos mains tendres et douces et sous votre regard plein d'amour qu'ils sont partis se faire écoeurer par les autres et écoeurer les autres! Tapotez un peu leur petits derrières et envoyez-les se faire matraquer jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus se relever, puis frappez à coups de mouton jusqu'à six pieds sous terre! Et qu'on n'oublie pas avant qu'ils partent, comme sa mère avant qu'on parte, de leur dire d'être forts, de ne se laisser abattre par rien. Peu importe qu'on sache bien qu'après avoir résister jusqu'à la vacuité de leurs veines, après qu'ils auront été vaincus à plate couture et qu'il leur aura semblé avoir tout perdu, ils s'apercevront qu'il n'y avait pas d'ennemis et qu'ils n'ont rien perdu, qu'ils se battaient contre des ombres et qu'ils n'avaient jamais rien possédé. Donner la vie, ce poison! En faire venir d'autres en ce monde, cette galère! Qu'il faut être cynique, méchant ou stupide! Ici, il faudrait ne rien faire et ne rien dire. Ici, quoi qu'on fasse finit en mauvaise plaisanterie faite à ses dépens! Ici, quelque jeu qu'on joue se termine en bon tour joué à soi-même, finit avec soi-même dans la banalité et l'angoisse jusqu'aux oreilles! Ici, rester assis sur une chaise à attendre que les formes et la lumière se changent en néant et ténèbres est tout ce qu'on peut faire sans se tromper. Mais allez, yeux et oreilles grands ouverts, rester assis sur une chaise! Tout miroite. Tout vous fait signe, vous sollicite. La vie en vous, cette contraction spasmodique, cet élan morbide, se gonfle, vous gonfle, déborde, vous emporte. Que tu aies horreur des viandes, des pâtes, des fruits, des légumes et de tout ce qui se mange n'importe pas: la vie te forcera à manger. Je n'aime plus vivre, mais, et là est le hic, j'ai besoin de vivre, de m'accrocher à ce qui, je le sais, se brisera dans mes mains, de me fixer dans cet océan où volerait en miettes un quai en fer. Mais je ne me laisse plus enivrer par ce besoin: je ne suis pas masochiste, je ne veux pas souffrir. N'aidez pas la vie à se moquer de vous. Ne bougez pas: restez assis. Ne dites rien, ne vous élancez pas vers les gouffres; regardez les gouffres avancer jusque sous vos pieds. Ou, si vous voulez à tout prix faire oeuvre pie, défaites tout: abattez ce qui se dresse, éteignez ce qui éclaire, tuez ce qui vit et suicidez-vous. Ainsi, peut-être, vous aurez sauvé la face.»
> lire la suite
-
Par mathieupl, le 10/01/2011
L'oceantume de
Réjean Ducharme
On a tous les droits quand on a déclaré la guerre à tous les rois. Je me suis déclarée silencieusement l'ennemie de tous, et ils me tueront peut-être, mais ils ne me vaincront pas. Pour le moment, je garde l'incognito. Je ne leur ai rien fait; pourquoi devrais-je me soumettre à eux, à leurs lois, leurs amendements, leurs robots? Leur effronterie à mon égard est injustifiable. Ils prétendent, de but en blanc, régner sur moi, me contraindre, me diriger, être mes supérieurs, me donner des indications et des ordres comme à une bête de somme. C'est ridicule; c'est de l'infatuation, de la véritable impertinence. Ils ne m'ont rien donné: je ne leur dois rien. Ils ont donné des ponts, des autoroutes, des petits tunnels et des gros, certes; mais je ne suis pas une automobiliste. Pourquoi m'enfermerais-je avec eux dans un de ces réduits pleins à craquer de fumée de cigarette appelés pays? Quand ils sauront, ils courront après moi avec leurs chiens. Je ne crains ni leurs chiens, ni leurs bottes, ni leurs mitraillettes: je suis un tréponème dans leur intestin grêle. Ils ne m'auront pas. Je m'ai, je me garde.
> lire la suite
-
Par mathieupl, le 10/01/2011
L'oceantume de
Réjean Ducharme
Ne crois pas à leur mépris quand ils emprisonnent ou qu'ils pendent un enfant qui ne nourrit que bave, venin, haine et dégoût pour leur propension à se rassembler pour sauvegarder ce qui les fixe dans le sol comme des végétaux (ce qu'ils appellent leurs biens) et qui ne leur sert plus qu'à bâiller en se couvrant pudiquement la bouche avec une main (ce qu'ils appellent leur vie). Ils t'auront, pauvre Iode; et si ce n'est à l'université, ce sera au restaurant du coin. Tu seras agglutinée: ils sont outillés, bien organisés. Ne les crois pas quand ils disent qu'ils se respectent et que ceci justifie cela. Ils se prosternent devant ce battement aveugle et spasmodique du coeur et ils haussent les épaules devant les aspirations les plus passionnées de l'âme. Ils ne te permettront pas de prostituer ton corps. Mais ils te forceront à leur sacrifier ta liberté, ton intelligence et tes poursuites; ils iront jusqu'à t'interdire de te les réserver.
> lire la suite
-
Par mathieupl, le 01/12/2010
L'Avalée des avalés de
Réjean Ducharme
Je ne suis la servante ni des présidents des pays de la terre, ni des Yahveh des pays du ciel. Je n'immole de victimes pour aucun de ces généraux mal habillés. Je ne prie et ne m'agenouille pour aucun pardon, aucune rémission, aucun salut, aucune salade, aucune automobile, aucune monnaie.
-
Par mathieupl, le 10/02/2011
Les enfantômes de
Réjean Ducharme
Fériée avait toujours un livre mais jamais plus qu'un livre. Les livres qu'elle avait lus, elle les avait jetés, elle n'avait pas collectionné ces cadavres. Et le livre qu'elle avait envie, elle ne l'achetait pas avant d'avoir fini dlir le livre qu'elle était en train dlir. Elle ne s'arrêtait pas au milieu en disant, avec un nerf profondément déçu, comme il y en a tant : «C'est cent pages, deux cents pages, trois cent cinquante pages trop long.» Non, elle aimait les livres comme si c'était du monde. Pour elle, des mauvais livres ça n'existait pas, comme du mauvais monde. Et pour elle c'était une façon de vivre que de voir les choses de cette manière.
> lire la suite