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Par lanard, le 23/08/2010
La petite ville de
Rémy de Gourmont
La boutique
Je songe au Bernard l'ermite qui s'est logé dans une coquille trop grosse et qui reste effaré d'avoir une si grande maison. C'était, au temps de ma jeunesse, sinon de mon enfance, une vieille bonne femme qui tenait cette papeterie, et la papeterie n'avait que ceci de remarquable, qu'elle était une partie même de la cathédrale, qui porte en effet au soubassement d'une de ses flèches ces morts ironiquement inscrits: Librairie-Papeterie. La librairie consiste en un amas d'eucologues et de cathéchismes et la papeterie n'est riche qu'en cahiers d'écoliers, en portes plumes et en petites bouteilles d'encre et en pieux bibelots. Quand on est trois dans le "magasin", les mouvements sont difficiles, mais à la réflexion on s'arme de patience: on est encadré dans les pierres sculptées de la cathédrale. C'est là que j'achète ce qu'il me faut pour écrire: la paradoxale papeterie m'a tenté. Il y a quelques années, quand l'administration des Beaux-Arts entreprit de grands travaux dans la cathédrale, on se disait: le règne de l'esthétique va commencer, ils feront sauter la papeterie, ils nettoieront ce coin-là, ils voudront le faire tout à fait pareil à l'autre. Les Beaux-Arts, en effet, l'ont essayé, mais ils se sont heurtés à une étrange découverte. La papeterie est chez elle. Elle est propriétaire du morceau de cathédrale où sont logés la boutique et son grenier. Or, elle ne veut pas s'en aller dans les conditions ordinaires. Un morceau de cathédrale gothique n'est pas une maison comme toutes les autres maisons. C'est plus qu'une maison, c'est une curiosité, cela vaut cher et les Beaux-Arts ne sont pas assez riches. La petite boutique restera donc dans la grande et elle continuera de vendre les chapelets qu'on y égrène.
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Par lanard, le 17/08/2010
Le Desarroi, Roman Inedit de
Rémy de Gourmont
p. 40-41
Je ne veux pas, dit Elise, croire que l’amour soit une des formes du mal.
Cependant, reprit Salèze, presque toute la joie cérébrale que peut donner l’amour vient de là, d’un obscur sentiment du mal faire, de violenter sa propre pudeur et celle d’autrui, de se livrer à un acte secret, de procéder à ces « chose déshonnètes » dont parlent les manuels de piété, déshonnètes, c’est-à-dire non conforme à la loi, des péchés enfin. Comment deviendrions nous des hommes, s’il n’y avait pas de péchés, pas de lois ? L’homme n’est homme qu’à l’heure où il dérange l’ordre, et il n’est libre qu’à ce prix, et il n’a pas d’autre moyen d’affirmer sa liberté. La révolte des mauvais anges est la seule preuve théologique de la liberté des créatures. Pareillement les lois humaines ne sont justifiées que par les rebelles. Les crime est la base unique des sociétés, car des hommes purement conformes à la règle constitueraient une horde de bêtes et non une société. Il faut des crimes, puisqu’il faut des lois ; et il faut des lois, pour que le crime soit possible et que l’homme se rende parfois digne de son nom. Il faut des choses défendues. Multiplier les défenses, c’est multiplier les occasions de joies pour les êtres forts. Mais c’est dans la violation des lois de l’instinct que l’on la joie suprême, et, l’amour étant l’instinct le plus impérieux, si l’on veut qu’il soit le plaisir le plus grand, il faut le nier comme instinct et l’affirmer comme révolte.
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Par lanard, le 22/08/2010
La petite ville de
Rémy de Gourmont
p. 9 La gare : C’est par là qu’arrivent les journaux et le peu de littérature dont la ville a besoin, et ni les feuilles ni les livres ne remontent dans l’ancienne petite cité. On va les chercher à la gare. La bibliothèque de la gare a tué les autres librairies. Il y en avait trois autrefois : une librairie générale, où on trouvait toutes les nouveautés, avec un fonds assez solide de classiques anciens et modernes ; une librairie pieuse où se débitait la littérature édifiante ou modérée ; enfin une bouquinerie, où je me souviens d’avoir acheté mes premiers livres curieux. Seule la librairie pieuse subsiste, mais on y vend peut-être plus de chapelets et d’eucologes que d’ouvrages académiques. La petite ville est dans une profonde décadence intellectuelle. On s’y intéresse de moins en moins aux questions et c’est la gare qui lui fournit la littérature passagère.
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Par lanard, le 17/08/2010
Le Desarroi, Roman Inedit de
Rémy de Gourmont
p. 56 Salèze n’était ni poète, ni artiste ; il n’avait jamais écrit, sinon de personnelles analyses, à peine transposées selon l’instinctif souci, pour un homme délicat, de fuir grossièreté et le ridicule des aveux directs et des plaintes sincères. Ecrivain de métier – et on n’est écrivain que de métier – il eût méprisé d’abord la sincérité, mérite des simples, gloire des miroirs ; si, en effet, la littérature a une fonction, cette fonction est le mensonge et, pour bien mentir aux autres, il faut premièrement se mentir à soi-même. La pratique de la vie exige l’application des mêmes principes ; seuls, pensait-il, les naïfs donnent leur opinion ; les sages, c’est- à-dire les intelligents, donnent un opinion, une de celles qui dorment, en attendant la fête, dans l’inépuisable cave de l’opulente logique. Car, s’il faut vivre, il faut vivre libre, - et quelle plus affreuse prison qu’un conviction, quel plus terrible bagne qu’une croyance ?
La foi, il est vrai, donne la sécurité, - donne à manger, à boire et à dormir : il y a des mendiants intellectuels qui « entrent en croyance », comme à l’approche de l’hiver, des vagabonds, par un méfait bien calculé, entrent en prison pour y attendre, à l’abri du gel, les jours clairs et les heures des belles randonnées. Les uns et les autres sont des faibles et des tristes, - synthèses de l’humanité, pour qui la liberté est l’horreur suprême et le fléau définitif.
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Par lanard, le 17/08/2010
Le Desarroi, Roman Inedit de
Rémy de Gourmont
p. 49 [Salèze] Chaque mot a non pas seulement deux sens, l’un direct, l’autre métaphorique ; chaque mot à plusieurs centaines, plusieurs milliers de significations différentes. Comprendre, c’est choisir une signification parmi ce millier : c’est cueillir une fleur sur l’amandier tout épanoui.
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Par lanard, le 17/08/2010
Le Desarroi, Roman Inedit de
Rémy de Gourmont
p. 46 [Salèze] Si des spectateurs se passionnent à des incidents qui nous paraissent d’une damnable mesquinerie, c’est que, pour eux, doués de simples facultés végétatives, ces incidents, tout minuscules, ont l’importance du rare et de l’exceptionnel. Ils sont émus par la dramaturgie baveuse d’Augier, comme nous par les dialogues philosophiques d’un Ibsen, et les romances de M. Déroulède leur donnent une impression esthétique aussi forte qu’à nous les sonnets de M. Mallarmé. Tout est relatif. Pénétrez vous de cette vérité. Méprisez les imbéciles, mais ne méprisez pas le plaisir des imbéciles.
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Par lanard, le 17/08/2010
Le Desarroi, Roman Inedit de
Rémy de Gourmont
p. 22 Après dîner ils remontaient le boulevard Saint-Michel parmi les étudiants dont la gaieté stérile taquinait l’avidité des jeunes femelles. Il y avait si peu sensualité vraie dans ces rapides fiançailles qu’un pensionnat innocent en eût remontré à tous ces groupes dans l’art des frôlements tièdes et des regards voluptueux. C’était la jeunesse dans toute sa glorieuse bêtise, faisant l’amour comme on apprend à nager, exerçant ses muscles et d’abord ceux de la parole et du cri, particulièrement estimé chez les peuples libres.
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Par lanard, le 17/08/2010
Le Desarroi, Roman Inedit de
Rémy de Gourmont
p. 84 Bien plus que la machine-état, l’outil-utopiste est dangereux.