Note moyenne : /5 (sur 126 notes)
Nationalité : Rwanda
Né(e) : 1956
J`ai certes été surprise et heureuse de l`attribution du prix Renaudot à mon livre Notre-Dame du Nil. Je ne l`attendais plus. Mais mon livre n`était peut-être pas cet objet-littéraire-non-identifié tel que le décrivent certains journaux. Peu de temps après sa parution, en mars 2012, il avait reçu à Genève le prix Ahmadou Kourouma et avait été signalé par les critiques comme un livre important. Il avait fait partie de la sélection de printemps du prix Renaudot et mon éditeur Gallimard avait fondé sur lui de grands espoirs pour le prix. Espoir déçu puisqu`il ne figurait plus sur les listes suivantes du Renaudot et immense déception pour moi. Quelle joie donc de le voir après ces péripéties couronné par le Renaudot!
Il y a un peu des trois. L`hommage aux disparus, à ma famille, à ma mère, à tous ceux de Nyamata, à tous ceux du Rwanda, je crois l`avoir rendu par mes deux premiers livres, Inyenzi ou les Cafards et La femme aux pieds nus. L`élargissement de mon champ d`écriture s`est amorcé avec les nouvelles de L`Iguifou où la fiction a une très large part. Avec Notre-Dame du Nil, j`ai entrepris d`écrire un véritable roman. Bien sûr comme tout roman, il est bâti sur des fondements autobiographiques : le lycée Notre-Dame du Nil ressemble beaucoup au lycée Notre-Dame de Citeaux où j`étais élève à Kigali et les pogroms contre les élèves tutsi sont ceux qui en 1973 m`ont obligée à m`exiler au Burundi. Mais la fiction élargit la perspective, je ne suis plus la victime du dedans, je suis l`écrivaine du dehors ce qui me permet d`aborder des thèmes comme la condition de la femme, les traditions anciennes du Rwanda etc. le roman me libère et m`ouvre de nombreuses voies dont la plus importante est la possible réconciliation entre les Rwandais.
L`humour a toujours fait partie intégrante de mes livres et d`importants critiques l`avaient remarqué. Il est vrai que dans Notre-Dame du Nil certains chapitres ( la visite de la reine Fabiola par exemple) sont particulièrement satiriques. Je crois qu`il faut en effet que le lecteur ne soit pas submergé par l`horreur et goûte aussi au plaisir de la lecture. L`humour me donne la distance nécessaire pour continuer à écrire sans tomber dans la souffrance et la folie du survivant.
Mais l`humour, même dans les situations les plus tragiques, est un trait culturel des Rwandais. Les Rwandais le manient avec beaucoup de dextérité: cela fait partie des bonnes manières, de l`élégance. Ils la manient à leur propre égard. La discrétion, la réserve, l`ironie me semblent caractéristiques de notre culture. Cela a pu causer bien des malentendus...
Mes personnages empruntent forcément des traits à bien des jeunes filles croisées sur mon parcours même si aucun ne correspond à une seule en particulier. Il en va de même pour les autres personnages.
Fontenaille, quant à lui, symbolise les mythes et les élucubrations mortifères que l`anthropologie coloniales et de faux savants ont échafaudé à propos de la soi-disant origine étrangère des Tutsi, allant même jusqu`à inventer pour eux une race spéciale, les Hamites. La fascination de Fontenaille pour le passé fantasmé des Tutsi fut celle de nombreux missionnaires et de soi-disant ethnologues avant de devenir la version officielle de l`histoire du Rwanda vue par la république hutu. Heureusement les historiens africanistes sérieux ont depuis les années 1960 dénoncé et réfuté ces mythes.
Je veux rappeler que Tutsi, Hutu et Twa ne sont pas des ethnies : ils parlent la même langue, n`ont pas de territoire propre, ils vivent les uns à côté des autres, partagent la même culture. Les différences étaient avant tout économiques : éleveurs pour les Tutsi, cultivateurs pour les Hutu. Ces spécialisations n`ont évidemment plus aucun sens aujourd`hui. Nous sommes tous Rwandais et comme le veut la légende tous fils et filles de Gihanga.
De nombreux livres ont été écrits sur le génocide: témoignages de victimes, livres d`actualité, polémiques. Je pense que mon premier livre Inyenzi ou les Cafards, sans prétendre être un travail d`historien, retrace bien la complexité de la situation politique du Rwanda pendant plus de trente ans depuis 1960 jusqu`au génocide de 1994. Si l`on veut se pencher sur le passé du Rwanda et même l`élargir aux autres pays des Grands Lacs (Burundi, Ouganda), il faut lire le livre de Jean-Pierre Chrétien, L`Afrique des Grands Lacs, Aubier, 2000.
Les transformations du Rwanda depuis 1994 sont spectaculaires. À chacun de mes voyages au Rwanda, je suis étonnée par des progrès si rapides. Kigali qui n`était qu`une petite ville maussade est devenue une vraie capitale bourdonnante d`activités et où se dressent des gratte-ciel comme jamais on n`en avait vu ici.
Nyamata avec ses banques et son marché moderne n`a plus rien à voir avec la sinistre bourgade des réfugiés qui se pressait autour de la mission.
Il n`y a que mon village, Gitagata, à six kilomètres de là, qui reste désert comme si on se refusait à habiter un endroit imprégné de ses morts.
J`ai entrepris un nouvel ouvrage qui nous ramènera dans le monde colonial des années 1930. Cela me demande un gros effort de documentation. J`espère le mener à bien...
La femme aux pieds nus de
Scholastique Mukasonga
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