-
Mélancolie des corbeaux de
Sébastien Rutés
Les meilleurs choix procèdent-ils de l’instinct ou de la raison?
. Tu ne me sortirais pas d’ici?
. Pourquoi le ferais-je?
. Pourquoi ne le ferais-tu pas?
. Pourquoi pas en effet? La cage n’avait qu’un loquet, le bec du Toucan ne passait pas entre les barreaux. A moi, il ne m’aurait rien coûté de le pousser mais l’instinct ne m’y encourageait pas. Qu’avaient à voir avec les miens les malheurs de ce drôle d’oiseau? Etait-il meilleur pour moi de le voir dehors que dedans? Les efforts ne se consentent pas pour rien, pourquoi agir lorsque ni la faim ni la peur ne nous y obligent? L’altruisme et la solidarité ne sont pas naturels… ni non plus la raison: sans savoir pourquoi je poussai le loquet. On a parfois de ces comportements inexplicables qui nous paraissent sur le moment une victoire contre l’instinct et dont on finit toujours par se repentir tôt ou tard. Plus tôt que tard dans mon cas…
> lire la suite
-
Par Myrtle, le 06/01/2012
Mélancolie des corbeaux de
Sébastien Rutés
La nuit était tombée depuis longtemps lorsque les premiers bruits m'éveillèrent. Craquements des branches, halètements et grognements : les Chiens arrivèrent les premiers. Du moins fut-ce ce que je crus en m'éveillant mais des salutations susurrées me détrompèrent : bruissements et couinements, les Rats secrets les avaient devancés. J'imaginai Ruff le Savant, le Setter roux au poil grisonnant, s'asseyant pour discuter en vieil ami avec Tssis, le maître des Rats, si gros sur sa souche qu'on aurait pu le prendre pour un petit Chien. Plus loin sans doute, Boj IV, le Beauceron aux bas rouges, organisait-il la garde rapprochée des Beagles, ces Chiens de chasse qui n'étaient pas les plus dangereux mais ne perdaient jamais une piste. Le troisième conseiller canin était un Labrador que je ne connaissais pas plus que les autres Rats. Leur longévité ne dépassant pas les trois ans, ces derniers succédaient au Conseil à un rythme qui ne permettait à aucun d'y laisser la moindre trace, à l'exception notable de l'inusable Tssis.
> lire la suite
-
Par Myrtle, le 06/01/2012
Mélancolie des corbeaux de
Sébastien Rutés
Des Lions dans Paris?
Ils sont affamés!
Le Conseil n'a rien fait?
Que faire?
Les bois, pourquoi ne pas les évacuer?
Et offrir aux Lions Paris en guise de terrain de chasse? Aussi longtemps qu'ils trouveront à se nourrir dans les bois, ils ne les quitteront pas. Le sacrifice est élevé mais tu connais notre priorité : coûte que coûte éviter que les Humains ne soient leur gibier. Tu sais comment ils réagiraient. Les Humains ne comprennent pas l'instinct, la chaîne alimentaire leur est étrangère. Il ne faut pas espérer de distinction dans la répression : un bon animal est un animal mort. L'équilibre de notre cohabitation et notre mode de vie sont en jeu, les Humains ne doivent rien savoir des Lions ! Ces derniers l'ont compris, qui ont dévoré, hier, un promeneur...
> lire la suite
-
Le linceul du vieux monde de
Sébastien Rutés
Oscar Wilde en grande forme :
- [...] Je suis marié, figurez-vous, et si la pierre de touche du mariage est le malentendu mutuel, je vous assure que le mien fut des plus conformes. Ce cher Abraham, un homme dont la plus grande qualité est de s’en trouver de nombreuses, a d’ailleurs toujours entretenu de meilleures relations avec ma femme qu’avec moi-même, ce qui est le premier dévouement que l’ont peut attendre d’un ami dans mon cas… Ils ont essayé de m’enrôler, mais j’ai trouvé trop inélégants leurs costumes rituels. Ces gens professent une doctrine qu’ils supposent héritée de je ne sais quel ordre teutonique, matinée d’un fatras de croyances cabalistiques, celtes, rosicruciennes, égyptiennes, hermétiques, maçonniques, et Dieu seul sait quels autres iques propres à griser de vieilles comtesses férues d’histoires de fantômes écossais, de fées à la Conan Doyle et de sexualité de groupe…
- Et quel rapport avec notre affaire?
- Aucun je crois, mais vous me demandiez……
> lire la suite
-
Par Myrtle, le 06/01/2012
Mélancolie des corbeaux de
Sébastien Rutés
Fugacement, comme je détournai le regard avant de me reprendre, je songeai aux yeux : le plus fragile organe d'un corps, le plus sensible et pourtant le seul qui résiste au temps. S'usent les crocs les plus durs, les griffes les plus solides se brisent ; les yeux résistent. Les Corbeaux ne sont pas la seule espèce à y voir l'organe de la vie. Les aveugles sont morts, qui ne peuvent plus voler. Voilà pourquoi les yeux sont ce que, chez les cadavres, nous prisons le plus. Non pas pour leur goût, qui est doucereux, mais l’œil donne la force et la vie : c'est avec le regard qu'on soumet l'autre, pas avec la gueule ou la serre.
> lire la suite
-
Par Myrtle, le 06/01/2012
Mélancolie des corbeaux de
Sébastien Rutés
Quel est ton nom?
Jérémie.
Jérémie?
C'est le nom que m'a donné la vieille Humaine qui m'a fait venir à Paris. Elle vivait seule, oui, seule, dans une maison qui sentait la poussière, criait très fort parce qu'elle entendait mal,buvait des verres d'un breuvage qui la faisait dormir, passait le reste du temps à me raconter en pleurant des histoires que je ne comprenais pas. Le canari de la cage voisine aussi, elle l'appelait Jérémie. Je crois qu'elle appelait tout le monde Jérémie...
Mais ton vrai nom?
Toc-Toc.
Je crois que je préfère encore t'appeler Jérémie!
> lire la suite
-
Par Myrtle, le 06/01/2012
Mélancolie des corbeaux de
Sébastien Rutés
Mes voisins connaissent mon goût de la solitude. Que je les inquiète n'explique pas peu qu'ils le respectent. Il faut admettre que je ne fais rien pour améliorer la réputation des Corbeaux, sans en rajouter : nous n'avons tout bonnement pas de contacts. Je concède d'ailleurs volontiers que ce sont des animaux discrets et de bons voisins. Le couple de Pies de la première branche n'est pas bavard, c'est une chance. La femelle fait en sorte que ses petits ne s'approchent pas. Qui sait ce qu'elle raconte sur moi? Peut-être simplement la vérité...
-
Par Myrtle, le 06/01/2012
Mélancolie des corbeaux de
Sébastien Rutés
Du haut du févier, le brouillard qui cachait Paris était la brume qui monte des mares dans la gelée des matins d'hiver. Au loin, les coupoles du Sacré-Cœur dessinaient des sommets enneigés. Les rares immeubles visibles sur les buttes ressemblaient à ces villages de montagnes perchées sur des glaciers, les maisons transies de froid blotties autour d'incertains clochers. Couverts de frimas, les arbres de Montsouris évoquaient les sombres forêts de pins de mon enfance où s'enracinaient mes métaphores neigeuses.
-
Par Myrtle, le 06/01/2012
Mélancolie des corbeaux de
Sébastien Rutés
Le discours de l'Humain le plus noir achevé, d'autres se mirent à chantonner. J'en profitai pour faire mes besoins du matin. La fiente fit comme un flocon précoce sur la boîte de bois qui protégeait le cadavre. Les Humains ont cette habitude, ils n'aiment pas l'idée de retourner à la terre. Quoi de plus naturel pourtant? Savoir que les Vers ou les Fourmis dévoreront leur corps n'est pas pour eux un réconfort. La plupart des animaux éprouvent le contraire : les Chats savent que leur chair doit disparaître pour que leur esprit accède à une autre de leurs neuf vies ; les Chiens voient dans la dévoration un rite de purification ; nous, les Corbeaux, pensons que l'esprit doit se libérer pour voler plus léger vers les plaines de l'Au-delà.
N'est-il pas normal de nous acquitter de notre dû envers la Nature en lui rendant ce qu'Elle nous a donné? Tant d'animaux ont contribué à ma survie : pourquoi ne leur rendrais-je pas la pareille? Je n'ai oublié le goût de la chair d'aucun, j'ai pour chacun d'entre eux la gratitude du ventre et une dette que je paierai à ses héritiers. Prendre et donner : la vie demande pour se perpétuer que ceux qui viennent se nourrissent de ceux qui partent. Comme la conscience de prendre part à sa perpétuation doit rendre plus doux le départ!
> lire la suite
-
Par Unecomete, le 30/03/2012
Mélancolie des corbeaux de
Sébastien Rutés
"Le roi est mort, Karka: vive le roi !
Imitant sans le savoir l'attitude du lion de Belfort, droit sur ses pattes avant comme pour résister, il poussa un rugissement royal. Paris trembla, la vie s'arrêta. A travers la capitale des milliers de vivats aboyés, miaulés, cancanés, nasillés, feulés, jappés, chuintés, hululés, roucoulés, craillés, croassés, glapis, cacardés, flûtés, pépiés, piaillés, ramagés, jacassés et trompétés, saluèrent le dernier combat du Lion. Pour laisser aux Humains le loisir d'admirer sa majesté, Léon tourna au sommet du tertre comme sur le point d'attaquer. C'était un défi, la menace superbe de la bête acculée, le désir de l'hallali. Le plaisir aigre-doux de la mort reçue et donnée...
Enfin, lorsqu'assez d'humains, dans leur automobile ou sur le balcon, l'eurent admiré, Léon dévala le tertre, traversa la pelouse de la Muette et disparut dans le bois dans un dernier rugissement de joie."
> lire la suite