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Par mila0707, le 26/04/2012
La fille du canal de
Thierry Lenain
Sarah ne grelotte pas. Elle est insensible au froid comme à la foule qui se presse autour d'elle et la bouscule. Le visage blême, Sarah marche. Ailleurs. Nulle part. Absente de son corps mécanique qui frôle les murs. Son image s'évanouit dans les vitrines des magasins. Sarah n'est qu'une ombre. L'ombre d'une enfant que personne ne remarque. L'ombre d'une enfant qu'on efface, et qui peu à peu disparaît.
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Par mila0707, le 28/04/2012
La fille du canal de
Thierry Lenain
Au milieu de la nuit, le professeur de dessin regagne son domicile. Il est satisfait. A Paris, une galerie d'art en vogue expose ses œuvres les plus récentes. La série d'aquarelles intitulée "Petite fille nue endormie dans un vieux fauteuil" a suscité de nombreux commentaires admiratifs.
[Cette citation pour la révolte qu'elle entraine en moi : le peintre est le pédophile qui détruit Sarah, et ses œuvres subjectives sont plébiscitées...]
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Par mila0707, le 01/05/2012
La fille du canal de
Thierry Lenain
La scène vieille de vingt ans, mais jamais cicatrisée, se rejoue seconde par seconde devant elle, projetée sur l'écran de ses yeux. L'institutrice décrit en sanglotant le drame auquel elle assiste, spectatrice adulte de son histoire d'enfant. Elle l'appelle 'il". Elle se nomme "elle". Il referme la porte. Elle est contre la baignoire. Elle parle si bas qu'à peine prononcés les mots se noient dans les larmes qui ruissellent sur ses lèvres.
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Par mila0707, le 29/04/2012
La fille du canal de
Thierry Lenain
Jamais la ville n'a été en proie à un tel hiver. Le gel la paralyse. On pourrait imaginer l'aube d'une nouvelle ère glacière. Une chute brutale d'encore quelques degrés, et chacun se retrouverait figé à jamais. L'histoire de chaque individu serait ainsi réduite au bref moment de bonheur ou de douleur vécu à cet instant précis. Les heures et les ans s'écouleraient, mais le temps n'y pourrait plus rien.
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Par mila0707, le 02/05/2012
La fille du canal de
Thierry Lenain
L'institutrice marche en récitant le texte de Sarah : " Le canal est gelé. La ville est morte. Les enfants pleurent. Le peintre les enferme sur son tableau." L'enseignante avait lu sans d'abord la retenir cette dernière phrase. Sarah lui avait parlé de ses cours de peinture. Mais elle n'avait pas fait le rapprochement. Elle ne pouvait pas. Son oncle était mort depuis longtemps. Elle ne pouvait le laisser réapparaître. Même sous les traits d'un autre.
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Par mila0707, le 30/04/2012
La fille du canal de
Thierry Lenain
Sarah n'a pu que refermer les yeux pour retenir ses larmes.
Cette fois-là, le professeur n'a rien exigé d'autre. Pourquoi l'aurait-il fait ? Sarah était maintenant prisonnière. Nul besoin de cachot, de porte ou de chaînes. Sarah était enfermée à double tour à l'intérieur d'elle-même.
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Par mila0707, le 28/04/2012
La fille du canal de
Thierry Lenain
Il pense à l'enfant studieux qu'il était. Sa gorge se noue. Il se souvient combien il souffrait du silence asphyxiant de ses parents, combien il a maudit ce silence. Il en est prisonnier aujourd'hui encore. Jamais il n'est parvenu à le briser. Même pour cette enfant qu'il a désirée. Même pour cette enfant qu'il aime. Il se hait souvent pour ça. [Pensées du père de Sarah]
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Par mila0707, le 27/04/2012
La fille du canal de
Thierry Lenain
Elle s'enferme dans sa chambre. Une chambre trop petite, encombrée d'un bureau et d'une armoire. Sarah ne quitte pas son manteau. Elle se campe face au lit. Ses bottes mouillent le tapis. La fillette fixe sa poupée et ses traits se figent jusqu'à ce que, dans la pénombre, l'immobilité de l'une réponde étrangement à celle de l'autre. Quelques minutes s'écoulent, Sarah saisit brusquement son effigie. Elle la déshabille et l'allonge. Les paupières aux cils synthétiques se ferment. Sarah sort un briquet d'un tiroir. Elle l'allume. La flamme se reflète dans ses yeux. Elle l'approche sans hésitation du ventre de la poupée. Le plastique noircit et ramollit. Avant qu'il ne durcisse, Sarah appuie l'extrémité de son doigt sur la blessure. L'empreinte de son index s'y inscrit. Elle sert alors la poupée meurtrie contre sa poitrine.
- Il ne faut rien dire... sanglote-t-elle.
La porte d'entrée claque à cet instant. La voix coléreuse de sa mère retentit :
- Sarah, tes chaussures !
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Par mila0707, le 27/04/2012
La fille du canal de
Thierry Lenain
Mais cette coupe de cheveux... Ils étaient si longs, si beaux. Sarah donne l'impression d'avoir voulu se déguiser. Ou s'abîmer. [pensées de l'institutrice]
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Par mila0707, le 02/05/2012
La fille du canal de
Thierry Lenain
Le regard de l'institutrice se pose sur le corps noirci et ridé [de la poupée de Sarah]. Le plastique est troué au bas du ventre. Elle se revoit transpercer son ours en peluche d'un grand clou, avant de le couvrir de baisers mouillés : Pardon, pardon, je ne recommencerai plus jamais, je te le jure.