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Par myker, le 15/05/2012
Stèles de
Victor Segalen
Écoute en abandon et le son et l'ombre du son dans la conque de la mer où tout plonge.
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Par lanard, le 16/11/2011
Essai sur l'exotisme de
Victor Segalen
Entropie
p. 57
18 octobre 1911
Il y a une formule terrible, venue je ne sais plus d'où: "L'entropie de l'Univers tend vers un maximum". Ceci a pesé sur ma jeunesse, mon adolescence, mon éveil. L'Entropie: c'est la somme de toutes les forces internes, non différenciées, toutes les forces statiques, toutes les forces basses de l'énergie. je ne sais pas si les actuels soubresauts de la pensée le démentent ou le confirment. Mais je représente l'Entropie comme un plus terrible monstre que le Néant. Le néant est de glace et de froid. L'Entropie est tiède. Le néant est peut-être diamantin. L'Entropie est pâteuse. Une pâte tiède.
p. 63
1913
Dégradation du Divers.
Il semble que oui, Comme l'énergie, l'Entropie de l'Univers tend vers un maximum.
Mais lentement. Est-ce une grandeur humaine? Et l'on peut s'en désoler. Si j'assiste, je puis en être affligé. Si elle est du même ordre qu'une évolution civilisée, qu'une découverte. J'ai 35 ans, juste la moitié de ma vie et déjà j'ai connu le Pôle inconnu et découvert; je verrai la coupure de Panama et Tahiti abordée par le centre...
Ou bien si c'est l'ordre des phénomènes cosmiques: la marche vers Hercule; la fièvre solaire s'abaissant... ceci n'est plus très humain et vraiment ce serait bien artificiel que de s'y apitoyer.
Eh bien, je crois que, très tristement, la dégradation de l'exotisme est de l'ordre des grandeurs humaines... Mais qu'aussi le goût à déguster le plus faible divers croît, ce qui, peut-être, compense?
pp. 67-68
6 mai 1913
"On pourrait être tenté" de confier une part de cette recherche à l'analyse et aux enquêtes déjà faites sur la nature et l'essence des choses, et, particulièrement, sur la constitution de la matière. Je suis tenté de la faire.J'y arrive. Je demande donc au support étendu de tout ce qui existe si le fond de tout est l'homogène ou le divers. Il semble que la réponse soit décisive. Si l'homogène prévaut dans la réalité profonde, rien n'empêche de croire à son triomphe à venir dans la réalité sensible, celle que nous touchons, palpons, étreignons et dévorons de toues les dents et de toutes les papilles de nos sens. Alors peut venir le Royaume du Tiède; ce moment de bouillie visqueuse sans inégalités, sans chutes, sans ressauts, figuré d'avance grossièrement par la dégradation du divers ethnographique. Si, tout heureusement, le divers se manifeste de plus en plus aiguë à mesure que nous insistons, que nous pénétrons davantage dans la chose, - alors, on peut espérer. On peut croire que les différences fondamentales n'aboutiront jamais à un tissu réel sans couture et sans rapiècements; et que la fusion croissante, la chute des barrières, les grands raccourcis d'espace, doivent d'eux-mêmes se compenser quelque part au moyen de cloisons nouvelles, de lacunes imprévues, un réseau d'un filigrane très ténu striant des champs qu'on avait cru tout d'abord d'un seul tenant. Oui, interrogeons la matière. Toutefois avec la confiance et le scepticisme mélangés en parts égales de celui qui jette un sou, parie face, le voit tomber pile et recommence. Si la matière répond non, nous la forcerons bien quand même à répondre "oui".
Voici, il se trouve que, d'elle-même, la matière répond "oui". C'est une amie complaisante, pour quelque temps. Je ne dissimule pas ce que j'appelle "matière". Est-ce la "substance" éternelle ou non, divisible ou non, pleine ou lacunaire... ou ce qu'on veut? J'appelle "matière" l'idée que m'en ont donnée les recherches de l'époque où je vis, et à laquelle je suis lié. J'appelle "matière" ce que Thomson, Extein (sic), Svante Arrhemius (sic), W. Ostwald, Jean Perrin, Pierre Weiss et les Curie m'ont livré à peu de frais. Cette matière, garantie par se nouveauté, patentée par les différents gouvernements qui appointèrent ces observateurs, me suffit et me ravit par la réponse qu'elle me donne: elle enseigne un monde discontinu. Elle enseigne une structure "infiniment" granuleue, et nie l'application rigoureuse de la continuité mathématique à la réalité.
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Par Austral, le 07/04/2011
Stèles de
Victor Segalen
Rien d'immobile n'échappe aux dents affamées des âges. La durée n'est point le sort du solide. L'immuable n'habite pas vos murs, mais en vous, hommes lents, hommes continuels.
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Par hermineg, le 16/07/2011
Peintures de
Victor Segalen
... Vous voilà avec le regard net et poli du miroir. Voyez les couleurs, si pleines et si fortes à vos yeux bien préparés, qu'elles débordent leurs contours et le trait. Ce sont des bleus moussus et des verts, des turquoises vivantes, des champs olivâtres, des versants de cendre bleue ; des sommets cernés de courbes plus nobles que les deux bosses du chameau jaune... Déroulez.
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Par Austral, le 09/04/2011
Equipée de
Victor Segalen
Un moment magique : l'obstacle a crevé. La pesanteur se traite
de haut. La montagne est surmontée, la muraille démurée. Le lieu
borné n'a plus tout d’un coup d'autres bornes que la feinte
prolongée de l'horizon. Deux versants se sont écartés avec
noblesse pour laisser voir, dans un triangle étendu aux confins,
l'arrière-plan d'un arrière-monde.
C'est tout à fait un autre monde. L'on grimpait jusque-là dans
les étroits fourrés humides où des sources pétillent partout, avec l'angoisse, inverse de la soif — le supplice de l'eau — d'avoir plus à
boire que l'on a soif. L'on heurtait souvent un versant vertical trop
proche, et collé sur les yeux, mais voici que derrière le col, la large
vallée descendante recule, ses flancs creux et roses, ses flancs
désertiques, desséchés par un autre régime des vents et du soleil.
C'est, de nouveau, la promesse haletante de désirs altérés, l'espoir
de tendre vers la source — que l'abondance des sources avait tari.
C'est aussi la transmutation dans l'effort. Ayant, jusqu'ici, tout fait
pour élever son corps, l'ayant porté à chaque pas, c'est
maintenant le corps qui se déverse, chute et entraîne. L'effort
change bout pour bout comme un sablier. Les genoux qui
soulevaient vont recevoir. Les jarrets actifs se font amortisseurs.
Les bras nagent dans un équilibre entrecoupé de cascade, et le
regard, précurseur aux bonds de dix lieues, plane et se pose à
volonté sur cet espace. Ceci est peut-être le symbole physique de
la joie ? La descente aurait-elle plus de joie que l'effort à la
hauteur, et cette vertu paradoxale de prolonger ce moment
essentiellement bref : le regard par-dessus le col.
Non. La descente est une chute déguisée, entrecoupée, et sans
même la beauté du vertige. La dévalée n'est qu'un emprunt au
saut de chèvre, une glissade raccrochée aux pierres et aux ronces.
Descendre est voisin de déchoir. Et rien ne vaut ce que j'imaginais.
Vite, les mouvements nouveaux, répétés et identiques, deviennent
insupportables. Les genoux se font douloureux, les chevilles
tournent et vacillent si je ne crispe la jambe pour éviter, à chaque
pas, le faux pas. Alors, le moindre bout de sentier plat est
reposant, et agréable, et, s'il remonte, fait regretter tous les
mérites de l'effort ascensionnel. Même, si la route n'était point la
route, c'est-à-dire impérieusement tendue vers ce point
imaginaire, — hors des monts et des ravins, — l'autre but,
volontiers je me retournerais vers la hauteur d'où je dévale pour
escalader à rebours et regagner le col. Le dévers a compensé et
mis en valeur balancée la puissance montante de l'avers, et
démontré surtout l'incomparable harmonie, la plénitude, l'inouï de
ce moment fait de contraires, le premier regard par-dessus le col.
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Par Orphea, le 13/03/2011
Stèles de
Victor Segalen
Moment
Ce que je sais d'aujourd'hui, en hâte je l'impose à ta surface, pierre
plane, étendue visible et présente ;
Ce que je sens, - comme aux entrailles l'étreinte de la chute, - je l'étale
sur ta peau, robe de soie fraîche et mouillée ;
Sans autre pli, que la moire de tes veines : sans recul, hors l'écart de
mes yeux pour te bien lire ; sans profondeur, hormis l'incuse nécessaire
à tes creux.
Qu'ainsi, rejeté de moi, ceci, que je sais d'aujourd'hui, si franc, si
fécond et si clair, me toise et m'épaule à jamais sans défaillance.
J'en perdrai la valeur enfouie et le secret, mais ô toi, tu radieras, mémoire
solide, dur moment pétrifié, gardienne haute
De ceci... Quoi donc était-ce... Déjà délité, décomposé, déjà bu, cela
fermente sourdement déjà dans mes limons insondables.
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Par Austral, le 07/04/2011
Stèles de
Victor Segalen
Je suis sans désir de retour, sans regrets, sans hâte et sans haleine. Je n'étouffe pas. Je ne gémis point. Je règne avec douceur et mon palais noir est plaisant.
Certes la mort est plaisante et noble et douce. La mort est fort habitable. J'habite dans la mort et m'y complais.
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Par lanard, le 16/11/2011
Essai sur l'exotisme de
Victor Segalen
Ne peuvent sentir la Différence que ceux qui possèdent une Individualité forte.
En vertu de la loi: tout sujet pensant suppose un objet, nous devons poser que la notion de Différence implique aussitôt un point de départ individuel.
Que ceux-là goûteront pleinement l'admirable sensation, qui sentiront ce qu'ils sont et ce qu'ils ne sont pas.
L'exotisme n'est donc pas cet état kaléidoscopique du touriste et du médiocre spectateur, mais la réaction vive et curieuse au choc d'une individualité forte contre une objectivité dont elle perçoit et déguste la distance. (Les sensations d'Exotisme et d'Individualisme sont "complémentaires").
L'Exotisme n'est donc pas une adaptation; n'est donc pas la compréhension parfaite d'un hors soi-même qu'on étreindrait en soi, mais la perception aigüe et immédiate d'une incompréhensibilité éternelle.
Partons donc de cet aveu d'impénétrabilité. Ne nous flattons pas d'assimiler les moeurs, les races, les nations, les autres; mais au contraire éjouissons-nous de ne le pouvoir jamais; nous réservant ainsi la perdurabilité du plaisir de sentir le Divers. (C'est ici que pourrait se placer ce doute: augmenter notre faculté de percevoir le DIvers, est-ce rétrécir notre personnalité ou l'enrichir? Est-ce lui voler quelque chose ou la rendre plus nombreuse? Nul doute; c'est l'enrichir abondamment, de tout l'Univers. Clouard dit très bien; " Ce naturalisme, on voit que ce n'est pas notre abaissement, ni notre dispersion, ni un avantage qu'obtiendrait la nature aux dépens de la personnalité humaine, c'est l'empire agrandi de notre esprit sur le monde."
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Par lanard, le 16/11/2011
Essai sur l'exotisme de
Victor Segalen
Exotisme chez l'enfant. L'exotisme pour lui naît en même temps que le monde extérieur. Gradation: est exotique, au début, tout ce que ses bras ne peuvent pas atteindre. Cela se mêle au Mystérieux. Dès qu'il est sorti de son berceau, l'exotisme s'élargit et devient celui de ses quatre murs. Quand ils sort, violente péripétie, recul. Il intègre sa sensation de l'ailleurs dans son chez lui; il vit violemment dans le vaste monde composé d'une maison. Est exotique tout ce que l'enfant veut. Autre changement brusque: à propos d'un récit, tout à coup, il se rend compte que ces choses qu'il lit, il pourra un jour les vivre! Les jeux continuent exactement comme avant. Le jeu est le même. L'état d'esprit est différent. Émotion inconnue: le désir, émotion d'homme.Il sait que c'est un jeu. Mais il le perpétue par désir de vivre. C'est une école de vie. Cela durera jusqu'au jour où, de nouveau, tout sera remis en question, quant il lui faudra réapprendre ces choses dans les livres (histoire et géographie) dont la sécheresse stérilisera l'exotisme.
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Par Austral, le 09/04/2011
Equipée de
Victor Segalen
Les provinces
traversées seront parfois désertes, et taillées dans un terrain
décomposé que dix mille années d'âge n'expliquent pas, et parfois
d'autres seront si bien peuplées que la riche terre plus rouge que
l'ocre et plus grasse que l'argile s'épuisera plusieurs fois dans
l'année à nourrir sa vermine sale, mais pensante, ses laboureurs et
ses fonctionnaires.