« On avait sûrement calomnié Joseph K…, car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin. »
Joseph K... explique alors au Brigadier qui est venu l’arrêter qu’il n’a rien à se reprocher : il est un homme d’une trentaine d’années qui n’a jamais fauté et, cependant, cette arrestation ne l’étonne pas vraiment. Joseph K... se sent coupable bien qu’il n’ait aucune raison objective de l’être. Nous retrouvons ici le thème de la culpabilité originelle qui est bien entendu lié à la religion, mais cet aspect ne me semble pas du tout essentiel. La culpabilité est certes originelle, mais de manière plus essentielle encore : exister, c’est être coupable.
Kafka a développé très trop ce sentiment de culpabilité. Dans ses entretiens avec Janouch (Conversations avec Kafka), il raconte l’anecdote suivante : un soir qu’il rentrait chez lui après quelque bagarre, sale, les vêtements déchirés, la cuisinière le traita de Ravachol. Effrayé par ce terme dont il apprend qu’il est synonyme de criminel, il tombe malade et ne guérit qu’après que la pauvre cuisinière lui ait garanti qu’elle ne pensait pas à mal en le traitant ainsi. Il conclut alors son anecdote de la manière suivante :
« Le nom de Ravachol ne fut plus jamais prononcé à la maison, mais il resta en moi comme un aiguillon, ou plutôt comme une épingle brisée qui se promène à travers le corps.[1] L’angine guérit, mais je restais un malade contaminé intérieurement : j’étais un ravachol. Pourtant, extérieurement rien n’avait changé. On me traitait comme par le passé, mais je savais que j’étais en marge, que j’étais un criminel, bref un ravachol. Cela modifia tout mon comportement. […] Il ne fallait pas qu’on s’aperçoive que j’étais en fait un ravachol. […] Rien n’est aussi solidement chevillé à l’âme qu’un sentiment de culpabilité injustifié, car, du fait même qu’il n’a pas de motif réel, il ne peut être effacé par aucun remords ni aucune réparation. C’est pourquoi je demeurai un ravachol même une fois que j’eus oublié depuis longtemps l'histoire de la cuisinière. »
Cette culpabilité est omniprésente dans l’œuvre de Kafka et plus particulièrement dans le Procès. Joseph K… est donc coupable. Il demande alors au Brigadier de quoi il est accusé et celui-ci lui répond de manière surprenante qu’il ne sait pas si K... est accusé, mais qu’il est arrêté. Coupable et arrêté sans être accusé, telle est la situation de Joseph K... au début du roman. Il est étrange toutefois qu’une personne arrêtée et coupable soit laissée en liberté, à moins de comprendre cette étrangeté de manière existentielle : il n’y a pas de pires prisons que celles que l’on ne voit pas. Kafka disait ainsi à Janouch :
« Moi, par exemple, je rentre maintenant chez moi. Mais ce n’est qu’une apparence. En réalité, je prends place dans un cachot installé spécialement à mon intention, d’autant plus rigoureux qu’il ressemble à un appartement bourgeois tout à fait ordinaire et que personne, à part moi, ne discerne qu’il s’agit d’une prison. D’où également l’absence de toute tentative d’évasion. On ne peut pas briser de chaînes quand il n’y en a pas de visibles. La détention est donc organisée comme une existence quotidienne tout à fait ordinaire, sans confort excessif. Tout semble construit dans un matériau solide et stable. Mais en fait c’est un ascenseur qui descend à toute allure vers l’abîme. »
Quelqu'un - qui se reconnaîtra s'il passe par là - m'a un jour dit que Kafka, ça lui faisait un peu peur.
Finalement la notion de peur n'est pas si incongrue que ça. Il y a, dans le Procès, une anxiété latente. D'ailleurs d'après André Gide, L'angoisse que ce livre respire est, par moments, presque intolérable, car comment ne pas se dire sans cesse: cet être traqué, c'est moi?
Il existe déjà une multitude d'analyses approfondies de ce livre, qui figure parmi les grands classiques de Kafka, aux cotés par exemple de la métamorphose et qui en outre est à l'étude en terminale pour le bac (Vous pourrez en trouver ici une étude scolaire).
Beaucoup de monde a écrit sur ce livre, et Kafka en général, et pas n'importe qui: Gide (cf. ci-dessus), Camus ("Tout l'art de Kafka est d'obliger le lecteur à relire [...] Mais on aurait tort de vouloir tout interpréter dans le détail chez Kafka" in L'espoir et l'absurde dans l'œuvre de Franz Kafka), Barthes et Kundera.
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http://lelabo.blogspot.com/2006/12/le-procs.html
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