Kambili (15 ans) vit à Enugu avec son frère Jaja (17 ans) et ses parents. Jeune fille brillante, aimante, craintive, sa seule ambition est de satisfaire les désirs de son père Eugène érigé en héros, un roc solide vers qui son regard tend.
Riche industriel, notable respecté par sa communauté, propriétaire d'un journal d'opposition, Eugène est surtout un homme pieux, un fervent chrétien qui n'hésite pas à puiser dans sa fortune personnelle pour aider les plus démunis. Il finance à grands frais la réfection de certains bâtiments, s'implique dans les associations caritatives, participe généreusement aux collectes de son église, entretient une large famille. Un homme intransigeant par bien des côtés. Ardent défenseur du progrès intellectuel, exigeant avec lui-même et les autres, dénonçant violemment les dérives des différents gouvernements nigériens, son besoin d'absolu et d'intégrité pousse cet homme aux confins de la tyrannie et du fanatisme. Vivant dans le respect de la loi de Dieu, il pourchasse sans relâche les signes du pécher. La crainte de l'enfer ou de la damnation éternelle couplée avec l'impérieuse nécessité d'offrir une image exempte de souillure l'incite à mettre son monde en coupe réglée. On ne rit pas à Enugu, dans cette grande bâtisse flanquée d'un jardin luxuriant, ceinte de hauts murs et de barbelés. On ne communique pas non plus. L'emploi du temps bien rempli ne laisse aucune place au divertissement. A la faveur d'une invitation, Kambili et Jaja, qui n'ont vécu jusqu'à ce jour que sous le regard acéré de leur père, débarquent à Nsukkua, chez Tatie Ifeoma et y découvrent une autre vie. Veuve, professeur à l'université, elle élève trois enfants dans un appartement exigu. Ici, il n'y a pas de chauffeur, de domestique, de climatisation,d'eau courante, de moquette dans les toilettes, d'endroit à soi, la peinture s'écaille, les douches sont prises en compagnie des vers de terre, les repas préparés sur un réchaud de fortune, les coupures d'électricité fréquentes, l'essence, le gaz, la viande sont des denrées rares et ce n'est pas avec son maigre salaire -et ce quand elle le perçoit, que Tatie ifeoma fera des folies. Mais il y a de la vie, des rires, des discussions animées, de respect, de l'amour, de l'entraide, un vent de liberté souffle en permanence… Et le jardin de Tatie Ifeoma avec ses hibiscus pourpres qui devient le royaume de Jaja.
Kambili, très marquée par le dressage paternel, ne trouve pas sa place dans cette famille exubérante, les mots restent coincés au fond de sa gorge. Elle ne comprend pas cette joie de vivre insolente, cette indépendance d'esprit, cette famille où la religion cohabite intelligemment avec la tradition. Elle observe ébahie la transformation de Jaja pendant qu'elle tente coûte que coûte de se raccrocher au souvenir de la figure paternelle. L'arrivée de Papa-Nnukwu, leur grand-père paternel bani de Enugu car jugé comme païen par Eugène l'inquisiteur, finit de fissurer le monde de Kambili et Jaja. Après cet avant-goût de liberté, comment se réconcilier avec le monde d'avant, celui de Enugu?
L'hibiscus pourpre est un monologue présenté en quatre actes durant lesquels on suit les réflexions de Kambili. La jeune fille timide et apeurée du début n'a plus rien à voir avec la jeune femme qu'elle devient au bout de trois ans. La valse des coups d'état, la peur et ses excès en tout genre entraîneront des décisions radicales pour ces deux familles. le livre avec son arrière-plan d'instabilité politique aborde d'autres thèmes que l'auteure effleure avec discrétion, basée sur l'opposition entre Eugène/ Tatie Ifeoma et Enugu/Nsukkua. Enugu, royaume de l'abondance, du confort matériel n'est qu'une geôle aux mains d'un tyran qui se sent investi d'une mission, celle d'éradiquer le paganisme, le mal en employant des moyens de rétorsions dignes des plus grands tortionnaires. Non content de fermer sa porte à tout ce qui n'est pas chrétien, il pourchasse le malin chez lui n'hésitant jamais entre châtiments corporels et terreur. Eugène est un pur produit colonialiste, un homme reconnaissant de l'éducation pour la moins brutale qu'il a reçu et se faisant, ne peut que reproduire le même schéma. Un homme qui pour atteindre ses objectifs a renié son héritage culturel, va jusqu'à le mépriser. de la parole de Dieu, il a choisi les pires passages ceux qui définissent l'existence et le monde comme une tartine de merde, une malfaisance tapie à chaque coin prête à fondre sur vous si vous n'êtes pas vigilant. Ses outrances pèsent fortement sur la famille, débordent sur un comportement agressif d'une violence rare. A l'opposé, Tatie Ifeoma choisit une approche plus généreuse de la parole divine sans trahir son héritage culturel. le mélange de ces deux mondes qu'elle communique à ses enfants aiguisent leur esprit et leur offre une vue d'ensemble bien plus riche. Figure autoritaire doté d'un caractère bien trempé, elle n'a rien du despote qui recourra à l'abus de la force physique pour s'imposer. Eugène se présente au monde comme un homme vertueux, fort, indestructible alors qu'il n'est finalement qu'un petit garçon terrorisé par quelque chose qui le dépasse entièrement et seule son immense fortune permet de le mettre à l'abri des réels dangers que l'ensemble des nigériens subissent au quotidien. L'idée qu'il se fait de lui-même et du monde environnant le coupe de la réalité. Il glisse, s'enlise vers ces ténèbres qu'il s'est juré de combattre.
Ce livre est aussi un récit d'initiation, d'une construction de la conscience, de révélations. On quitte difficilement Kambili, Jaja, Tatie Ifeoma. Outre la fluidité de l'écriture, le tact de l'auteure, ce roman m'a touché sur un plan très personnel. Je l'ai vu, je l'ai vécu et j'en suis revenue. Indemne, j'en sais rien mais en tous cas, je bouffe la vie avec un appétit d'ogresse. Contrairement aux discours idéologiques de mon enfance, la vie même si elle recèle encore de nombreux secrets, même si on m'en montre plus d'horreurs que je ne le souhaiterais, eh bien, je la trouve belle et me débrouille toujours pour découvrir du merveilleux partout. Si la vie est un don, vivre est un luxe que l'on doit saisir et admettre que le prix à payer n'est pas si prohibitif que cela au regard de tout ce que cela nous apporte. Après c'est une question de positionnement philosophique: le verre à moitié vide ou à moitié plein accompagné d'un choix que l'on fait depuis le début.
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