En 1936, Gaston, un homme de trente-six ans devenu amnésique à la suite d'une blessure reçue pendant la guerre de 1914-1918, vit paisiblement dans un asile. Mais, un jour, on se mêle de retrouver ses parents, une sombre histoire d'héritage, dont il est le bénéficiaire. Ill est ainsi convoité par de multiples familles qui jurent reconnaître en lui leur fils « perdu ». S'emparent de lui les Renaud : la très bourgeoise Madame Renaud, son fils, Georges, et sa femme, Valentine, qui tentent de réveiller ses souvenirs et de le convaincre qu'il est bien leur fils et frère,
Jacques Renaud. Ils essaient en vain de provoquer le choc qui lui rendra la mémoire de son passé. Mais ce passé est totalement opposé à celui que s'imaginait Gaston qui découvre avec horreur que Jacques était cruel, qu'il aimait tuer les bêtes, qu'il était un escroc, qu'il avait estropié son meilleur ami en lui disputant les faveurs d'une bonne, qu'il était devenu l'amant de Valentine et qu'il était parti à la guerre brouillé avec tous les siens. Gaston refuse d'endosser ce passé odieux. Pourtant, Valentine, qui l'aime, veut le convaincre qu'il est impossible d'effacer les taches de la conscience, que nous devons « nous accepter tels que nous sommes » ou mourir. Elle lui révèle qu'il a une petite cicatrice dans le dos connue d'elle seule. Il n'aurait donc devant lui que le désespoir ou la mort. Mais, bien que ce détail soit exact, il nie cette cicatrice et refuse la famille Renaud. Comme d'autres familles le réclament également, il est séduit par un charmant petit garçon anglais qui a perdu toute sa famille dans un naufrage et qui, pour toucher un gros héritage, aurait besoin de retrouver un neveu (beaucoup plus âgé que lui !). Profitant du privilège qu'il a de choisir son passé, il se « reconnaît » membre de cette famille et le prouve grâce à un subterfuge : une fausse lettre où il est question de sa cicatrice. Ainsi il aura une identité sans avoir de passé.
Le 1er février 1918, on découvrit, hagard, sur un quai de la gare de Lyon-Brotteaux après le passage d'un convoi de rapatriés venus d'Allemagne, un soldat amnésique, sans nom, sans plaque militaire, sans repère. Ce «poilu» en avait trop vu, jusqu'à perdre la mémoire de ce qu'il était. Interné à l'asile psychiatrique du Rhône, ce «mort vivant» que tout le monde voulut s'arracher vit défiler des mères et des épouses convaincues de reconnaître en lui un fils ou un mari. Tous les moyens furent employés pour l'identifier. Son portrait s'étala à la une des journaux et fut affiché sur les portes de toutes les mairies. Plusieurs centaines de familles des familles empêchées de vivre leur deuil reconnurent en lui un père, un fils ou un frère disparu à la guerre. Comment les départager? Une longue et douloureuse enquête débuta. Elle dura tout l'entre-deux-guerres et s'acheva sur un procès à rebondissements où s'opposaient tous ceux et celles qui avaient reconnu en l'amnésique un de leurs parents. Les contemporains furent fascinés par cet homme sans passé que la presse avait rapidement baptisé «le Soldat inconnu vivant».
Le personnage inspira d'abord le Siegfried de
Giraudoux. Puis
Jean Anouilh s'empara du fait divers pour écrire son ‘'Voyageur sans bagage''.
C'est une «pièce noire». La pièce fit connaître à
Anouilh son premier grand succès.