Le 13 mai 1939, quelques mois seulement après la Nuit de Cristal, le paquebot St Louis quitte le port de Hambourg, direction La Havane, Cuba, avec à son bord 937 passagers juifs. Pour prendre part à cette croisière de la dernière chance, et échapper ainsi aux persécutions nazies et aux camps de concentration, ces riches passagers ont du abandonner en Allemagne la totalité de leurs biens, parfois même des membres de leur famille. Un de ces passagers ancien professeur de philo à Oxford, aujourd'hui octogénaire, entreprend le récit de cette traversée, comme un témoignage laissé à l'attention de ses petits-enfants.
A quinze ans, Karl Frankel-Hirsch est l'héritier désigné du grand magasin berlinois créé par son grand-père. Sauf que le destin en a décidé autrement ; ce jour de mai 1939, il embarque à bord du St Louis avec sa mère, sa petite sœur Luise, handicapée mentale, Sophie, la gouvernante de Luise, son grand-père et sa Tante Annette.
Pour Karl, la traversée va se transformer en voyage initiatique ("«This is the story of how I became a man»" n'est-elle pas la phrase d'ouverture du roman ?). Comme les vagues pour le paquebot, les événements à bord du St Louis vont ballotter le jeune garçon, le faisant constamment osciller de l'enfant gâté qu'il est (en témoignent ses jeux dans les coursives avec Victor et Joel, sa passion pour les oiseaux, son admiration pour le Capitaine…) au jeune adulte qu'il devient (face à la mort de son grand-père, la découverte de l'amour, la réconciliation avec son père et avec sa religion…).
Il est touchant ce jeune adulte en devenir, désireux d'appartenir au monde des grands tout en gardant malgré lui un pied dans l'enfance
A Sea Change, nouveau roman de Michael Arditti, se distingue des précédents par sa facture plus "classique". Mais l'auteur ne s'est pas laissé piégé par le romanesque de ce fait historique poignant : il n'en fait ni trop, ni trop peu, ne tombant ni dans le mélo, ni dans la bluette adolescente. Arditti sait camper des personnages de chair et d'âme plus vrais que nature, alors on n'a aucun mal à croire à ce père qui tente de reconquérir l'estime de son fils, on se laisse émouvoir par la si discrète Tante Annette ou la petite Luise, on partage l'excitation de ces hommes et femmes à l'idée de retrouver la liberté. On s'offusque aussi de l'attitude de certains de ces riches passagers méprisant le personnel de bord, vite oublieux des humiliations infligées par les nazis, on désespère quand les autorités cubaines refusent de les laisser débarquer et qu'alors s'éloignent les côtes, on angoisse quand un désespéré tente de se suicider craignant de devoir regagner l'Allemagne, on rage devant l'impunité d'Otto Schiendick, membre du parti nazi soucieux de rappeler aux passagers que sur le navire ils sont toujours en terre allemande, on s'émerveille de la fraîcheur d'un premier amour…
Très bien menée, la tension dramatique, alternant épisodes tragiques et d'autres plus légers, est d'autant plus palpable que l'on sait que derrière le roman se cache une vérité historique à peine travestie. L'idée de ce roman est venue à Michael Arditti lorsqu'il visitait l'Holocaust Memorial Museum de Washington.
A Sea Change est l'hommage qu'il rend aux acteurs de cet épisode de l'Histoire , mais aussi à tous les demandeurs d'asile d'aujourd'hui.
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