Dans les années 1930, le Pérou, soumis à la dictature du général Benavides, est corrompu jusqu'à la moelle.
Délation, vengeance, rackets…une élite de nantis, aidée par les gringos ont fait de ce pays une terre de violence, de misère et de peur.
Lorsqu'il pénètre dans
El Sexto, le jeune Gabriel, étudiant arrêté lors d'une manifestation contre le régime, comprend que sa vie ne sera jamais plus comme avant et qu'il lui faudra avoir le cœur bien accroché pour survivre à cette geôle broyeuse d'individus, aussi vétuste que sinistre et puante.
Car
El Sexto, c'est l'enfer sur terre…
El Sexto, immense pénitencier en plein cœur de Lima, gigantesque prison aux relents d'immondices, bateau ivre aux airs de paquebot navigant aux enfers.
El Sexto, ses cellules, ses passerelles, ses murs noirs et sa pestilence, ses prisonniers accoudés aux rambardes.
El Sexto, lieu de dépravation, de trafic et de vice où l'intimité n'existe pas, où tout se sait et tout se voit.
El Sexto, où la corruption des gardiens et des dirigeants laisse sévir en toute impunité les pires exactions, viols, règlements de compte, prostitution, commerces illicites.
El Sexto, ses tortures, ses sévices et sa perversion, qui fait de l'homme un animal, jusqu'à en perdre la raison.
El Sexto, construit sur un modèle pyramidal, selon un système carcéral des plus archaïques.
Au rez-de chaussée, la lie de la terre, assassins, clochards, miséreux ramassés dans la rue.
Au premier, les droits communs, voleurs, escrocs, violeurs, et bon nombre d'innocents incarcérés par délation.
Au second, considérés comme « au Paradis » car un peu mieux lotis, les prisonniers politiques, intellectuels et révolutionnaires, principalement membres de l'APRA et du parti communiste, deux organisations politiques au combat identique mais aux idées divergentes.
El Sexto, c'est le faciès ignoble du grand assassin noir Estafilade faisant l'appel à la grille dans un long ululement lugubre, c'est la bassesse de Maravì et son trafic de rhum et de coca, c'est le corps malmené, violenté, soumis, de Fleur, jeune homme sacrifié sur l'autel de la dépravation.
El Sexto, c'est aussi des moments de partage, de solidarité, de poésie, comme la voix d'ange de l'homosexuel Rosita lorsqu'il se met à chanter, comme les hymnes patriotiques des politiques, comme l'œil bleu de Càmac le sage, comme le courage du Piurano , comme la droiture de Gabriel, comme la langue quechua ou comme le soleil rouge qui se couche sur Lima et que l'on contemple accoudé aux rambardes.
« Une école du vice et une école de la générosité », c'est en ces termes que l'écrivain péruvien
José Marìa Arguedas (1911-1969) qualifiera son incarcération en 1937 au pénitencier d'
El Sexto.
José Marìa Arguedas, c'est ce jeune Gabriel sans parti qui, ses belles idées en bandoulière, son utopie et sa soif d'espérance en un monde meilleur, pénètre dans l'antre de la déperdition et du désespoir.
De ces huit mois de réclusion, naîtra cette fiction autobiographique, témoignage saisissant de réalisme cru des conditions de vie et de détention dans la plus sinistre des prisons péruviennes.
Ecrit vingt ans plus tard l'arrestation d'Arguedas, paru en 1961, «
El Sexto » n'est pas à proprement parler un énième documentaire sur la vie en prison et l'univers carcéral.
Le roman s'articule avant tout sur les aspects politiques, les terribles iniquités et les graves corruptions qui entachent le Pérou sous le régime de Benavides.
Les deux grands mouvements d'opposition, les deux frères ennemis, l'APRA (Alliance Populaire Révolutionnaire Américaine, fondée par Haya de la Torre) et le parti communiste péruvien, s'affrontent avec rage dans des dialogues et des envolées vigoureuses, au sein même de ce microcosme de désespérés. le combat pour la liberté du Pérou se fait ici, entre les murs de la prison, au mépris des violences qui sévissent au quotidien entre les individus.
Dans une langue puissante et obsédante, Arguedas pointe les outrages faits au Pérou sous la dictature, un pays contraint à la misère, vendu, bradé, sous-développé. A travers son système carcéral dégradant et vétuste, c'est le cœur même du pays qui est ici représenté.
Ecrivain engagé, fervent défenseur des indiens et de la langue quechua,
José Marìa Arguedas, s'est suicidé en 1969 d'une balle dans la tête. Son roman traduit pour la première fois en français est un classique de la littérature sud-américaine.
188 pages irritantes, douloureuses, bouleversantes, où le lecteur vit du dedans, quasi physiquement, l'enfermement, la concentration, l'Enfer d'
El Sexto. le grande grille s'ouvre dans un long grincement et se referme avec fracas…Le lecteur sort du livre, sort d'
El Sexto, éprouvé, endolori, meurtri…libre, il peut enfin respirer.
Lu dans le cadre de l'opération Masse Critique, merci à Babelio et aux éditions Métailié pour cette lecture certes éprouvante mais très enrichissante.
Il y avait «
SI C'Est UN Homme » de
Primo Levi, il y avait «
Une Journée d'Ivan Denissovitch » d'
Alexandre Soljenitsyne, il y a maintenant «
El Sexto » de
José Marìa Arguedas.