ISBN : 2864247593
Éditeur : Editions Métailié (2011)


Note moyenne : 3.29/5 (sur 7 notes) Ajouter à mes livres
Le jeune Gabriel est incarcéré au pénitencier El Sexto, à Lima, dans le cadre de la répression des mouvements étudiants. Il y découvre les hiérarchies de la prison, les différentes organisations politiques, la violence, le trafic de drogue et la prostitution. L’auteur, ... > voir plus
Ajouter une critique Ajouter une citation

> voir toutes (8)

Critiques et avis

> Ajouter une critique

    • Livres 4.00/5
    Par Malaura, le 17 octobre 2011

    Malaura
    Dans les années 1930, le Pérou, soumis à la dictature du général Benavides, est corrompu jusqu'à la moelle.
    Délation, vengeance, rackets…une élite de nantis, aidée par les gringos ont fait de ce pays une terre de violence, de misère et de peur.
    Lorsqu'il pénètre dans El Sexto, le jeune Gabriel, étudiant arrêté lors d'une manifestation contre le régime, comprend que sa vie ne sera jamais plus comme avant et qu'il lui faudra avoir le cœur bien accroché pour survivre à cette geôle broyeuse d'individus, aussi vétuste que sinistre et puante.
    Car El Sexto, c'est l'enfer sur terre…
    El Sexto, immense pénitencier en plein cœur de Lima, gigantesque prison aux relents d'immondices, bateau ivre aux airs de paquebot navigant aux enfers.
    El Sexto, ses cellules, ses passerelles, ses murs noirs et sa pestilence, ses prisonniers accoudés aux rambardes.
    El Sexto, lieu de dépravation, de trafic et de vice où l'intimité n'existe pas, où tout se sait et tout se voit.
    El Sexto, où la corruption des gardiens et des dirigeants laisse sévir en toute impunité les pires exactions, viols, règlements de compte, prostitution, commerces illicites.
    El Sexto, ses tortures, ses sévices et sa perversion, qui fait de l'homme un animal, jusqu'à en perdre la raison.
    El Sexto, construit sur un modèle pyramidal, selon un système carcéral des plus archaïques.
    Au rez-de chaussée, la lie de la terre, assassins, clochards, miséreux ramassés dans la rue.
    Au premier, les droits communs, voleurs, escrocs, violeurs, et bon nombre d'innocents incarcérés par délation.
    Au second, considérés comme « au Paradis » car un peu mieux lotis, les prisonniers politiques, intellectuels et révolutionnaires, principalement membres de l'APRA et du parti communiste, deux organisations politiques au combat identique mais aux idées divergentes.
    El Sexto, c'est le faciès ignoble du grand assassin noir Estafilade faisant l'appel à la grille dans un long ululement lugubre, c'est la bassesse de Maravì et son trafic de rhum et de coca, c'est le corps malmené, violenté, soumis, de Fleur, jeune homme sacrifié sur l'autel de la dépravation.
    El Sexto, c'est aussi des moments de partage, de solidarité, de poésie, comme la voix d'ange de l'homosexuel Rosita lorsqu'il se met à chanter, comme les hymnes patriotiques des politiques, comme l'œil bleu de Càmac le sage, comme le courage du Piurano , comme la droiture de Gabriel, comme la langue quechua ou comme le soleil rouge qui se couche sur Lima et que l'on contemple accoudé aux rambardes.
    « Une école du vice et une école de la générosité », c'est en ces termes que l'écrivain péruvien José Marìa Arguedas (1911-1969) qualifiera son incarcération en 1937 au pénitencier d'El Sexto.
    José Marìa Arguedas, c'est ce jeune Gabriel sans parti qui, ses belles idées en bandoulière, son utopie et sa soif d'espérance en un monde meilleur, pénètre dans l'antre de la déperdition et du désespoir.
    De ces huit mois de réclusion, naîtra cette fiction autobiographique, témoignage saisissant de réalisme cru des conditions de vie et de détention dans la plus sinistre des prisons péruviennes.
    Ecrit vingt ans plus tard l'arrestation d'Arguedas, paru en 1961, « El Sexto » n'est pas à proprement parler un énième documentaire sur la vie en prison et l'univers carcéral.
    Le roman s'articule avant tout sur les aspects politiques, les terribles iniquités et les graves corruptions qui entachent le Pérou sous le régime de Benavides.
    Les deux grands mouvements d'opposition, les deux frères ennemis, l'APRA (Alliance Populaire Révolutionnaire Américaine, fondée par Haya de la Torre) et le parti communiste péruvien, s'affrontent avec rage dans des dialogues et des envolées vigoureuses, au sein même de ce microcosme de désespérés. le combat pour la liberté du Pérou se fait ici, entre les murs de la prison, au mépris des violences qui sévissent au quotidien entre les individus.
    Dans une langue puissante et obsédante, Arguedas pointe les outrages faits au Pérou sous la dictature, un pays contraint à la misère, vendu, bradé, sous-développé. A travers son système carcéral dégradant et vétuste, c'est le cœur même du pays qui est ici représenté.
    Ecrivain engagé, fervent défenseur des indiens et de la langue quechua, José Marìa Arguedas, s'est suicidé en 1969 d'une balle dans la tête. Son roman traduit pour la première fois en français est un classique de la littérature sud-américaine.
    188 pages irritantes, douloureuses, bouleversantes, où le lecteur vit du dedans, quasi physiquement, l'enfermement, la concentration, l'Enfer d'El Sexto. le grande grille s'ouvre dans un long grincement et se referme avec fracas…Le lecteur sort du livre, sort d'El Sexto, éprouvé, endolori, meurtri…libre, il peut enfin respirer.
    Lu dans le cadre de l'opération Masse Critique, merci à Babelio et aux éditions Métailié pour cette lecture certes éprouvante mais très enrichissante.
    Il y avait « SI C'Est UN Homme » de Primo Levi, il y avait « Une Journée d'Ivan Denissovitch » d'Alexandre Soljenitsyne, il y a maintenant « El Sexto » de José Marìa Arguedas.
    > lire la suite
    Critique de qualité ? (16 votes positifs)
  • Par InColdBlog, le 14 décembre 2011

    InColdBlog
    Au sortir de la guerre avec la Colombie, l'agitation sociale gronde au Pérou : le chômage explose, la misère s'intensifie.
    Pour étouffer les soulèvements populaires, le président dictateur Oscar Raimundino Benavides Larrea déclare l'Alianza Popular Revolucionaria Americana (Alliance populaire révolutionnaire américaine-Apra), principal parti d'opposition, et le Parti communiste hors-la-loi.
    La répression est terrible : des milliers d'apristes et de communistes sont emprisonnés, quand ils ne sont pas sommairement exécutés. Les étudiants qui s'invitent dans les manifestations sont tout aussi sévèrement réprimés.
    C'est ainsi qu'en 1938, le jeune Gabriel se retrouve incarcéré au pénitencier d'El Sexto.

    El Sexto, c'est la représentation en plein centre de Lima de La Divine Comédie de Dante Alighieri : au rez-de-chaussée, L'Enfer, où sont détenus les clochards et les hères les plus miséreux de la capitale péruvienne. À l'étage, le purgatoire et les droits communs : voleurs, assassins, délinquants sexuels… Enfin, au second, le paradis où sont consignés les prisonniers politiques.
    Trois étages, trois strates de la société distinctes où les hommes se côtoient par la force des choses, mais prennent bien soin de ne pas se mélanger.
    Là où El Sexto s'éloigne du modèle de Dante, c'est que le centre pénitentiaire EST L'Enfer sur terre. La notion de paradis y est alors toute relative ; celle d'enfer, à la limite de l'imaginable. Les couloirs du pénitencier regorgent d'innocents : en ces heures sombres, une simple dénonciation, même calomnieuse par un mari jaloux, un collègue ambitieux ou un voisin irascible, suffit à envoyer un homme derrière les barreaux.
    « Cet endroit, on dirait qu'il n'est fait que pour nous montrer ce qu'on n'aurait jamais pu imaginer. »
    Dans l'enceinte de ses murs, El Sexto concentre tout ce que la société péruvienne au dehors a de plus abject : injustice, corruption, violence, trafics illicites, viols, prostitution y règnent en maîtres. Les plus forts profitent des plus faibles, prenant un plaisir pervers à les humilier et à les torturer.
    Trois prisonniers s'y disputent le pouvoir : Estafilade, le géant noir sadique qui traite les indigents du rez-de-chaussée comme des bêtes. À tel point que certains, comme le Pianiste ou le Japonais, finiront par sombrer dans la folie (lire un extrait) ; Maraví, qui dirige un juteux trafic de drogue et de prostitution ; et Rosita, l'homosexuel dont les chants cristallins résonnent dans les étages.
    Toutes ces exactions se font au vu et au su des gardiens et des dirigeants de la prison sans qu'aucun ne daigne intervenir ; les plus retors prennent même part aux combines, soit pour leur propre profit, soit pour intriguer et menacer l'équilibre des pouvoirs. Censé apporter un minimum de réconfort aux prisonniers, le médecin ne leur montre pas plus de compassion.
    Au milieu de cette faune, Gabriel, jeune étudiant idéaliste, détonne avec ses bonnes intentions et ses valeurs. Il est vite catalogué comme un petit-bourgeois sentimental par les autres prisonniers, ses codétenus du « paradis » compris. Tous, par exemple, lui reprocheront la mort d'un clochard à qui il venait de donner un pantalon, et qu'un autre prisonnier a tué pour l'en dépouiller. Car la solidarité entre les résidents d'El Sexto n'existe pas. Pas plus chez les criminels que dans les rangs des politiques obnubilés par la guéguerre idéologique entre communistes et apristes, et leur haine fratricide .
    « Tu es un rêveur, Gabriel. Tu n'apprendras jamais à faire de la politique. Tu as de l'estime pour les personnes, pas pour les principes. »
    Dans cet univers clos, les seules lueurs d'humanité et de poésie émanent des prisonniers indigènes, les andins, dont la langue quechua, les danses et les huaynos traditionnels célèbrent la liberté, les condors et les paysages montagneux de la cordillère.
    À El Sexto, Gabriel trouvera tout de même des marques d'honnêteté, de courage et de loyauté : chez Cámac, son compagnon de cellule, militant, un communiste andin ; Pucasmayo, un apriste rongé par une maladie dont le médecin ne faisait aucun cas ; et le Piurano qui se comportera en homme d'honneur.
    « Dans l'escalier, en arrivant au premier étage, il s'est arrêté à l'improviste pour parler. Je me suis étonné de la liberté avec laquelle il parlait à voix haute d'un sujet aussi brûlant. Même en prison, ses propos me semblaient téméraires. Nous autres, en ville, nous étions habitués à faire attention, à regarder autour de nous avant de parler. Cámac avait perdu cette habitude. Il avait derrière lui vingt-trois mois d'internement ; en prison il avait retrouvé l'usage de la liberté. »
    La liberté, Gabriel l'entrevoit de temps à autres, quand parviennent jusqu'à lui les bruissements de la ville et de la vie ordinaire hors les murs.
    « Seul le bruit des voitures qui passaient par l'avenue Bolivia m'apaisait ; il me transmettait l'image de la ville, son mouvement, son pouls, l'espoir de la liberté. »

    Il aura fallu à José María Arguedas que s'écoulent près de vingt années entre le jour où, étudiant, il a été incarcéré pour huit mois à El Sexto après avoir manifesté contre la venue d'un émissaire de Mussolini à Lima et celui où il a entrepris la rédaction de ce roman.
    Avec El Sexto, il livre de cette terrible expérience un récit oppressant d'un réalisme sombre sur l'incarcération et sur la société péruvienne de l'époque, dont le pénitencier est une allégorie à peine déguisée.
    « Classique de la littérature latino-américaine », dixit la quatrième de couverture, paru en 1961 et seulement traduit en français cette année, El Sexto fait vivre L'Enfer carcéral de l'intérieur. Et autant le savoir avant de se lancer dans l'aventure, on est plus proche ici du sordide de Midnight Express que du glamour aseptisé de Prison Break.
    La dernière phrase lue, on est soulagé de pouvoir s'en échapper, de laisser cette abjection derrière nous et de retrouver l'air libre sans autre commotion que le choc produit par la lecture.
    J'ai été heureux d'avoir vaincu le temps d'adaptation qu'il m'a fallu pour me repérer parmi la multitude des personnages et d'avoir pu ainsi vivre cette expérience tout en découvrant une page de l'histoire du Pérou que j'ignorais.
    Ironie du sort : à la place du pénitencier d'El Sexto, détruit quelques années après la parution du roman d'Arguedas, ont été construits un centre civique et un hôtel Sheraton, qui existent toujours aujourd'hui.

    Lien : http://www.incoldblog.fr/?post/2011/11/14/%28Sur%29vivre-et-laisser-..
    > lire la suite
    Critique de qualité ? (6 votes positifs)
    • Livres 3.00/5
    Par ballad, le 08 octobre 2011

    ballad
    C'est en 1937 que José Maria Arguedas fut arrêté au Pérou dans un mouvement étudiant s'opposant à la dictature du Général Benavides, après quoi il fut emprisonné pendant huit mois au pénitencier El Sexto. Son séjour l'inspira pour l'écriture de ce livre qui est à la fois un témoignage important sur le système carcéral péruvien régnant sous la dictature des années 30 et un roman noir décrivant un huis clos pénitentiaire.
    El Sexto est une prison très hiérarchisée reposant sur un ordre corrompu. Au deuxième étage « logent » les détenus politiques ; au premier, les petits délinquants; et au rez-de-chaussée, les clochards et les assassins. Des caïds font régner la peur et les gardiens ferment les yeux. Les prisonniers se subdivisent en deux groupes politiques : d'un côté les apristes – une formation de gauche – et de l'autre les communistes. La solidarité est importante entre les prisonniers, mais un allié d'aujourd'hui peut facilement devenir un ennemi de demain, selon qu'il appartienne à un parti opposé et que ses gestes individualistes soient réprimandés par son groupe. Les élans du coeur des prisonniers sont donc vite abandonnés pour laisser place à la charte du parti. Seuls les hommes dégagés de toute appartenance sont capables de gestes courageux. C'est ainsi que Gabriel bouleversera l'ordre carcéral, justement parce qu'il est un homme "libre". Ce livre constitue une belle réflexion sur les dictatures fascistes ne connaissant que la puissance et écrasant l'individu. C'est aussi un constat sur les systèmes sociaux rigides et aveugles à la misère.

    Dès les premières pages, Arguedas réussit à planter son atmosphère : il « brosse » le tableau de l'enfer sur terre. Cependant, plus les personnages s'accumulent avec leur différente appartenance, leurs multiples noms et sobriquets, sans compter les incessants changements d'opinions,... et plus Arguedas brouille les pistes. Est-ce volontaire de sa part afin de bousculer le lecteur ? Je ne sais pas. L'écriture colle toujours aux faits, aux dialogues, et il est impossible de se laisser bercer à aucun moment, sauf, oserais-je dire, dans ceux où il décrit la crasse et la pestilence de l'endroit. L'auteur aime ne pas s'économiser sur ce sujet, grâce à un réalisme détaillé. J'ai donc eu besoin d'énormément de concentration pour lire ce récit, et digérer chaque phrase, car chacune nécessitait que je me crée moi-même un imaginaire qui n'était pas écrit. Ce livre serait une bonne base de travail pour un film.
    Merci à Babelio et à son opération masse critique pour m'avoir permis de découvrir cet auteur que je ne connaissais pas grâce à ce livre que j'avais choisi, et aux Editions Métailié de me l'avoir envoyé.
    > lire la suite
    Critique de qualité ? (9 votes positifs)
  • Par Aela, le 03 janvier 2012

    Aela
    En 1937, l'auteur José María Arguedas (Pérou 1911-1969) suit des études de lettres à Lima tout en gagnant sa vie comme employé des postes.
    C'est l'époque au Pérou de la dictature du général Benavides.
    L'auteur est arrêté pour ses engagements politiques antifascistes et il est transféré au tristement célèbre pénitencier El Sexto, qui a disparu depuis pour laisser place à un hôtel de luxe.
    El Sexto c'est un univers carcéral qui marque par sa vétusté et sa dangerosité.
    Là s'y trouvent rassemblés des prisonniers politiques et de droit commun.
    Une hiérarchie très stricte y règne selon trois niveaux qui nous font penser aux cercles de L'Enfer de Dante!
    Tout en bas, au rez-de-chaussée, ce sont les droits communs, les criminels.
    Au premier étage, les petits délinquants.
    Le deuxième étage représente le "paradis" avec les prisonniers politiques qui bénéficient de conditions de vie améliorées par rapport à leurs congénères du rez-de-chaussée.
    Dans ces murs, une vie quotidienne marquée par la violence, la corruption.
    Les habitants du "paradis" connaissent des heurts idéologiques entre eux: le Parti communiste et l'Apra (alliance révolutionnaire américaine) s'affrontent quotidiennement.
    Ici les droits communs font régner leur loi de la jungle: prostitution, trafic de drogue.. une économie parallèle se développe ainsi qu'une société extrêmement codifiée.
    Les maîtres de cet inframonde se nomment Estafilade, Maraví et Rosita, l'homosexuel à la voix d'ange.
    Un roman dur, âpre, construit sur des dialogues..
    j'ai calé un peu sur la fin en raison de l'âpreté du vocabulaire et des situations mais force est de constater et de souligner la qualité de témoignage de cette oeuvre, témoignage sur l'emprisonnement, la répression des Droits de l'Homme, la cohabitation, la promiscuité et la dangerosité des prisons, ce qui est toujours d'actualité, malheureusement, ou tout au moins dans cette région du monde.
    L'auteur, enfin, a eu un rôle important dans le mouvement indigéniste-latino-américain.
    Il a écrit 3 romans dont "Les fleuves profonds" que j'avais beaucoup aimé.
    > lire la suite
    Critique de qualité ? (11 votes positifs)
    • Livres 4.00/5
    Par Aaliz, le 06 novembre 2011

    Aaliz
    Il ne faut pas lire ce roman comme on lirait n'importe quel autre roman. Celui-ci est un parfait spécimen de la littérature engagée et il faut s'y plonger en ayant bien à l'esprit le contexte politique au Pérou dans les années 30 et aussi le vécu de l'auteur.
    José Maria Arguedas dénonce dans El Sexto la dictature de Benavides caché dans le roman derrière le personnage du « Général ».
    El Sexto était un centre pénitencier situé au cœur de Lima, il n'existe plus à présent et on trouve à son emplacement un hôtel de luxe. Une idée plutôt de mauvais goût lorsqu'on découvre avec horreur les conditions dans lesquelles étaient enfermés les prisonniers d'El Sexto.
    Les prisonniers politiques y côtoient les prisonniers de droit commun selon une hiérarchie stricte. Chaque catégorie a son étage et les relations entre ces étages sont évitées au maximum. Celui qui enfreint les règles s'expose à la colère de ses co-détenus et à d'éventuelles représailles. Ce dont Gabriel, le personnage principal, fait l'expérience. Car Gabriel est, à l'instar d'une poignée d'autres prisonniers, un électron libre. Il ne s'identifie à aucun parti et passe pour un petit bourgeois idéaliste et trop sentimental.
    On retrouve à l'intérieur de la prison une sorte de reproduction de la société péruvienne de l'époque que ce soit sur le plan politique ou sur le plan social. On trouve le tyran et ses partisans, ici Estafilade et ses sbires, et les deux principaux partis qui s'opposent : l'APRA dont la doctrine n'est pas clairement définie et est soupçonnée de marcher main dans la main avec les dirigeants mais prétend revendiquer un Pérou libre débarrassé des « gringos » qui exploitent le peuple et le laissent vivre dans la misère, et le parti communiste qui souhaite lui aussi libérer le peuple de l'oppression impérialiste mais qui est accusé par les apristes d'œuvrer pour le compte d'autres impérialistes étrangers que sont les russes.
    Le roman s'attarde donc sur les conflits entre les deux partis mais montre en même temps leur possible entente face à un objectif commun : éliminer le tyran. Je dis bien « possible entente » car ces deux forces en présence peuvent aussi malheureusement se neutraliser l'une l'autre. La solution peut alors venir d'ailleurs.
    En lisant El Sexto, on est nous aussi enfermé dans cette prison. J'ai suffoqué en même temps que ces occupants et été dégoûtée par certaines scènes surtout quand on réalise que c'est du vécu et que ça se passait donc réellement comme ça. On assiste à la déchéance totale de l'être humain, de sa réduction à l'état de bête et même pire encore si c'est possible. J'ai été révoltée par tant d'injustice, par le cas de cet homme emprisonné uniquement par jalousie, de ce petit garçon accusé à tort de vol par sa patronne et de me rendre compte à quel point l'arbitraire règne. Les « autorités carcérales » ferment les yeux sur tout ce qui se passe à l'intérieur, excepté quelques gardes. Ouf ! Un soupçon d'humanité dans cet enfer !
    Je ne m'amuserai pas à critiquer le style ni à étudier les personnages car ce n'est vraiment pas là le plus important dans ce roman. Je l'ai lu comme j'aurais lu le « J'accuse » de Zola. El Sexto est un cri de révolte poignant. Censuré à sa sortie par les autorités, il a circulé « sous le manteau » et est devenu un symbole de la littérature péruvienne et indéniablement un lieu de mémoire du patrimoine culturel péruvien.
    Moi qui ne connaissait absolument rien à l'Histoire du Pérou, j'ai beaucoup appris grâce à ce livre.
    A découvrir donc absolument.


    Lien : http://booksandfruits.over-blog.com/article-el-sexto-jose-maria-argu..
    > lire la suite
    Critique de qualité ? (4 votes positifs)

> voir toutes (8)

Citations et extraits

> Ajouter une citation

  • Par InColdBlog, le 14 décembre 2011

    Il ne parvenait pas à obtenir que les clochards fassent la queue. Bon nombre d’entre eux étaient demeurés et presque fous. Ils se précipitaient en désordre sur le cantinier, leur petit ustensile à la main. Quelques-uns avaient des gamelles bosselées, d’autres seulement des cartons, des bouts de journaux, d’autres riens du tout. Pendant que l’un d’eux recevait l’espèce de bouillie noirâtre qui leur était réservée, le noir faisait reculer les autres avec son bâton. Tous s’enfuyaient ensuite avec leur gamelle ou leur récipient rempli ; et en un instant ils dévoraient le mélange de riz, de vermicelles et de haricots véreux. Ils portaient la bouillie à la bouche avec leurs mains. Et ils revenaient aussitôt, essayant d’en obtenir davantage. Ils tournaient autour des marmites et du noir. Les plus faibles restaient fréquemment les mains vides et même lorsqu’ils parvenaient jusqu’au noir et obtenaient une louche de bouillie dans les mains ou un papier sale, ils n’arrivaient pas à courir assez vite pour échapper aux plus forts. Ils avalaient leur ration en courant. Ils enfournaient les haricots avec le carton, le papier, n’importe quoi, ou ils se mordaient les doigts. Ils n’avaient pratiquement pas le temps de mâcher. Les plus forts les suivaient ; ils leur ouvraient les mains pour prendre les restes ; ils les léchaient ; et si, dans sa fuite, le clochard poursuivi laissait échapper tout ou partie de sa ration, lui et son poursuivant se mettaient à lécher le sol.
    Il y avait une grande différence entre le Japonais et le Pianiste, à l’heure de la soupe. Tous deux occupaient le dernier rang parmi les clochards. Mais le Japonais se battait audacieusement pour sa nourriture. Il sautait, il entrait dans la bagarre ; il ne faisait pas attention aux coups de pied de ceux qui étaient derrière ni aux coups de coude de ceux qui étaient sur les côtés. Parfois, quand il touchait au but, on le poussait, on le tirait par les pieds, on déchirait ses haillons. Alors lui aussi donnait des coups de pied en arrière ; il s’accrochait obstinément aux costauds qui étaient arrivés auprès du noir ; ou bien il revenait, si on avait réussi à le tirer plus loin. Il refaisait son trajet, à quatre pattes, entre les jambes des autres et il se retrouvait devant le cantinier. L’obstination et le courage de ce Japonais à la longue barbe clairsemée amusaient beaucoup le noir. Il le défendait avec son bâton et il lui permettait de dévorer sa ration sur place, près des marmites. Il n’avait ni carton ni papier et le noir lui servait la bouillie chaude dans les mains. Le Japonais l’avalait vite fait ; on lui en redonnait et il dévorait la deuxième portion en un instant, la tête levée. Le ciel se reflétait sur son visage ; la lumière opaque d’un ciel sale jouait sur sa barbe éparse, sur ses yeux fermés ; et lui, pendant ce temps, ingurgitait à grand-peine la bouillie noire. Puis il s’en allait, courbé, léchant ses mains et sa bouche. Plus tard, quelqu’un qui n’avait pas réussi à obtenir sa ration allait le trouver directement et le bourrait de coups de pied et de coups de poing. Souriant, le Japonais se pliait en deux pour protéger son estomac.
    - Tu vas vomir, merdeux ! lui criait-on souvent.
    - Vomis, Hirohito !
    Jusqu’à ce qu’Estafilade fasse claquer le fouet au sol ou que Maraví lance un juron obscène depuis le fond de la prison.
    Enfin libre, le Japonais faisait face à un souci plus grave : déféquer sans qu’Estafilade s’en aperçoive.
    > lire la suite
    Citation de qualité ? (2 votes positifs)
  • Par Iluze, le 06 octobre 2011

    Je me suis étonné de la liberté avec laquelle il parlait à voix haute d'un sujet aussi brûlant. Même en prison, ces propos me semblaient téméraires. Nous autres, en ville, nous étions habitués à faire attention, à regarder autour de nous avant d'en parler. Càmac avait perdu cette habitude. Il avait derrière lui, vingt-trois mois d'internement ; en prison, il avait retrouvé l'usage de la liberté.
    Citation de qualité ? (3 votes positifs)
  • Par ballad, le 08 octobre 2011

    « Ici, à El Sexto, la crasse est dans l’air, elle vient de la faim et de la pestilence. Dans les palais de ces messieurs, la crasse vient de loin,, elle se cache à l’intérieur. Elle doit venir de l’oisiveté, de l’argent mis à l’abri, celui qu’on a gagné sur les souffrances de la moitié des gens, sur la pestilence qu’on nous inflige. »
    Citation de qualité ? (2 votes positifs)
  • Par ballad, le 08 octobre 2011

    « Quand les oiseaux chantaient, nous ne pouvions pas les voir, pas plus que les arbres où ils avaient l’habitude de dormir ou de se percher à la mi-journée. Leur chant donnait vie au monde ainsi caché ; il nous le rendait plus proche que ne l’eût fait la lumière, qui souligne tant nos différences. »
    Citation de qualité ? (2 votes positifs)
  • Par ballad, le 08 octobre 2011

    « - Pedro, lui dis-je. Vous ne connaissez pas la sierra. C’est un autre monde. Dans ces immenses montagnes, le long des fleuves qui côtoient les abîmes, l’homme grandit dans la profondeur des sentiments ; c’est en cela que réside sa force. »
    Citation de qualité ? (2 votes positifs)






Acheter sur Amazon

Faire découvrir El Sexto par :

  • Mail
  • Blog

> voir plus

Lecteurs (18)

> voir plus

Quiz