"Et c'est pour cela, conclut Elijah Baley, que celui qui a tué le Dr Choucroute, dans le vestibule, avec le chandelier, n'est autre que... CE CON DE ROBOT !"
Le Professeur Challenger soupira de dépit, tandis que Daneel Olivaw, le robot en question, sourit chaleureusement au doigt accusateur du détective tendu vers lui.
"-Mais enfin, mon cher Elijah, dit le robot humanoïde de sa voix douce, vous savez bien que je suis incapable de tuer un être humain. Ce sont les trois lois de la robotique, auxquelles mon cerveau positronique est complètement asservi, qui m'en empêchent. La première loi dit : "Un robot ne peut..."
-"...tuer un être humain", le coupa aussitôt Baley d'un ton sarcastique. Mais, voyez-vous, "mon cher Daneel", j'ai étudié la robotique hier soir après le dîner, et je me suis rendu compte qu'on oublie toujours d'énoncer les deux autres lois de la robotique, à savoir, loi numéro deux : "ne pas mettre un robot en contact avec de l'eau", et, surtout, loi numéro trois : "ne jamais, sous aucun prétexte, nourrir un robot après minuit."
-Qu'est-ce que...?" Demanda le Professeur Challenger en ouvrant des yeux ronds comme les rouages du cerveau positronique complètement asservi aux trois lois de la robotique de Daneel Olivaw ainsi que de tous les autres robots, les rendant inoffensifs au genre humain depuis environ quatre mille ans. Cependant, le détective Baley ne le laissa pas terminer sa phrase.
"-Laissez-moi terminer, Professeur ! Je vous accuse, oui, vous, Professeur, d'avoir sciemment servi du chili con carne à ce robot après minuit, faisant ainsi de cette usine à gaz montée sur jambes une implacable machine à tuer le genre humain, et plus particulièrement le Dr Choucroute, dans le vestibule, avec le chandelier !"
Le Professeur Challenger soupira de dépit, tandis que Daneel Olivaw sourit chaleureusement au doigt accusateur du détective tendu vers le professeur.
-Mon cher Elijah, dit enfin Daneel, je crois que vous confondez les lois de la robotique avec celles des gremlins.
-Les quoi ?
-Les gremlins, ces petits êtres en peluche inoffensifs qui se transformaient en petits êtres en latex dangereux dans le folklore médiévaliste."
Elijah Baley rougit, et son doigt accusateur devint un doigt interrogatif avec lequel il se gratta l'aile droite du nez.
"-Vous voulez dire que les trois lois de la robotique...
-M'empêchent totalement de nuire à un être humain, mon cher Elijah. Si vous voulez bien, je vais vous les énoncer correctement : loi numéro 1 : "un robot ne peut tuer un être humain, ou lui nuire d'une quelconque manière". Loi numéro 2 : "même sur un bateau". Loi numéro 3 : "Et surtout, pas de désintégration !". "
(
Isaac Asimov,
Les cavernes d'acier, page 184)
Troisième livre et premier roman du cycle des Robots, ainsi que première apparition de Daneel Olivaw, le robot qui terminera sa carrière en transformant
Le cycle de Fondation en grand n'importe quoi indéfendable, "
Les cavernes d'acier" peuvent être lues même si vous n'avez rien compris aux premières lignes de cette phrase.
Il s'agit d'une intrigue policière futuriste, mâtinée de crise diplomatique interplanétaire, et fourrée aux robots : alors que la Terre, surpeuplée, agoraphobe et anti-robots, en arrive aux limites de son modèle économique, elle doit également faire avec une diaspora extra-planétaire aseptisée, nettement moins populeuse mais plus avancée technologiquement, notamment en ce qui concerne la robotique. La tension diplomatique entre les deux camps en arrive à son paroxysme lorsque est commis un meurtre au sein de l'ambassade extra-terrestre de New-York. Elijah Baley, détective New Yorkais, est alors chargé d'enquêter sur le crime, mais il doit faire équipe avec Daneel Olivaw, un robot spécialement conçu pour se fondre parmi les humains.
La plus grande qualité de ce roman, outre le style toujours sympathique à suivre d'
Asimov, réside à mon humble avis dans la partie diplomatique, et dans tout ce qui concerne la conquête de la galaxie par les humains. Cette fois on en est aux premières phases, puisque l'homme a certes réussi à s'installer sur une cinquantaine de mondes nouveaux, mais les relations entre ces mondes et la Terre sont au plus mal, et la deuxième vague de colonisation tarde à venir.
Bien que cette problématique s'efface derrière l'intrigue policière et le problème robotique, elle demeure ce qu'
Asimov maîtrise le mieux, et ce qui passionne le plus aisément. D'ailleurs, même s'il est indéniable qu'une connaissance préalable de l'univers de l'auteur rende la lecture plus plaisante, il est tout à fait possible de découvrir
Asimov par ce livre (et à vrai dire par n'importe lequel de ses livres), tant il dispose de la faculté de rendre accessible son univers.
Un cran en-dessous, c'est-à-dire que ça se suit sans difficulté mais sans entrain particulier, nous avons l'intrigue policière.
Asimov a pas mal versé dans le domaine, mais ici, comme trop souvent avec lui, c'est malheureusement cousu de fil blanc. Ainsi, ne pas comprendre dès les premières pages que les lunettes du commissaire constitueront l'élément crucial de l'enquête relève de l'illettrisme, et cet indice nous donne environ trois cents pages d'avance sur l'enquêteur. En outre, il est déplorable d'avoir donné une telle importance à la femme de ce dernier, tant le personnage s'avère foireux de bout en bout. Jezabel Baley est crispante au point qu'on se demande pourquoi personne ne lui file de claque, d'autant que si les trois lois de la robotique interdisent aux robots de tabasser les humains, aucune loi de la connasse ne semble retenir quiconque de lui mettre une torgnole.
Enfin, je dois confesser que, bien qu'aimant énormément
Asimov, j'ai un problème avec ses robots. le fait est que ce livre, comme son prédécesseur dans le cycle, s'articule sur un schéma franchement périssodactylique*. En effet, à partir du moment où il est clairement établi, au sein de l'univers dans lequel évoluent les personnages, que
Les Robots sont incapables d'homicide, pourquoi systématiquement les accuser de meurtre ? A chaque fois, on doit en passer par les mêmes péripéties et la même résolution, à savoir que les lois de la robotique sont laborieusement énoncées, mises en doute, de nouveau énoncées, prouvées par a+b, pour que, après des tas de chapitres, les personnages en arrivent enfin à la conclusion que le robot est forcément innocent, ce qu'ils auraient dû savoir depuis le début.
Assez étrangement, ces lois de la robotique sont la trouvaille la plus connue et la plus appréciée d'
Asimov, alors qu'à mon sens, c'est précisément le seul moment où ses qualités géniales de pédagogue se retournent contre son oeuvre et la transforment en espèce de plaidoyer aussi abrutissant qu'un manifeste de SOS Racisme des années quatre-vingt. Tout le pataquès robotique s'adresse tellement au lecteur et si peu aux personnages que ça finit par en perturber la narration.
Malgré ce point énervant (et encore, manifestement je suis le seul que ça énerve),
Les cavernes d'acier méritent la lecture. En dehors de son innocence forcenée, Daneel Olivaw est un robot digne d'intérêt, et l'intrigue diplomatique ainsi que le style (plus que jamais basé sur les dialogues) d'
Asimov suffisent largement à compenser les défauts précités.
(*C'est l'étape juste avant pachydermique)