"
Personne" est le portrait en vingt-six chapitres que
Gwénaëlle Aubry dresse de son père.
Vingt-six chapitres comme les vingt-six lettres de l'alphabet, l'abécédaire de la vie d'un homme, du regard que sa fille porte sur lui.
Et cette fille, qui reprend le manuscrit d'un père, mort aujourd'hui, et tente de faire se joindre toutes les facettes, les personnalités de cet homme au moi éclaté, dispersé.
Et ce lien qui se dit ici, indéfectible, par delà la mort, en dehors de toute généalogie.
"Je ne sais pas quand je me suis dit pour la première fois "Mon père est fou", quand j'ai adopté ce mot de folie, ce mot emphatique, vague, inquiétant et légerement exaltant, qui ne nommait rien, en fait, rien d'autre que mon angoisse, cette terreur infantile, cette panique où je basculais avec lui et que toute ma vie d'adulte s'employait à recouvrir"
Le père, avocat, fils de médecin et de grands-bourgeois, qui peu à peu déchoit - non pas "déchoir" puisqu'il faudrait qu'il y ait eu UN homme et non cette multitude, il aurait fallu qu'il y ait une conscience de son unité.
Ce père, bi-polaire, abonné aux cliniques et hôpitaux psychiatriques, ce père qui se sent "frère" de la déchéance, de l'oubli de soi, de la marginalité.
Ce père qui revit sous la plume de
Gwénaëlle Aubry, qui avoue - entre parenthèses, presque malgré elle - au milieu du livre : "Je ne fais rien d'autre, finalement, écrivant ce livre, que prononcer son nom."
L'écriture est magnifique, ample et dense. de longues phrases, faites d'accumulations et de juxtapositions ; comme si, une fois le flot lancé, rien ne pouvait le contenir.
Comme si, à l'image de ce père, multiple et insaisissable, le texte donnait à voir tous les visages, tous les masques, visibles, en creux, rêvés, impossibles.
Et cette phrase, en exergue, qui reste obscure, et qui fait son chemin en moi :
"On doit porter le deuil sept jours pour un mort, pendant tous les jours de sa vie pour un fou".
Saint Augustin.