Ce journal, tenu alors que l'auteur était berger dans le Sahara dans les années 1950 est un ouvrage scandaleux, et ultime. Scandaleux dans l'aveu d'un plaisir naturel tiré des garçons, des jeunes filles, des animaux. Ultime car la quê... > voir plus
La peur de la mort donnait un style à notre amour. Ses beaux yeux aux prunelles blanches me regardaient bien en face. Tout en lui me plaisait : sa pudeur dans l'amitié, son silence. Je pris sa main ; nos doigts unis sur la terre un peu ocre, j'embrassai son visage demi-obscur dans la nuit transparente. Sous l'étoffe, je devinais une épaule tendre et chaude, un cœur jeune et pur ; j'étais frappé de la beauté ses traits. J'éprouvais pour lui des sentiments venus du plus lointain passé, nos mœurs dataient des premiers soirs du Monde, je n'aurais pas couché avec mon frère avec plus de respect, il était l'image la plus belle que j'avais conçu de l'amour.
Rassuré, il me rendit mes baisers avec une douceur si humaine et si grave que je crus mourir de joie. Ma vie entière, pensai-je, j'aurai de l'homme cette image exemplaire. Il appuya son beau visage contre mon épaule ; ses habits avaient la senteur du désert tout proche, comme ses lèvres. Il était : mon âme venue de la nuit, un autre moi-même plein de douceur et de bonté pour moi. Il se leva. Debout parmi les herbes sèches, au bord de la colline, dans les bras l'un de l'autre, nous fîmes ce que j'ai dit.
Je pris un fusil, des cartouches, et partis vers l'Est. Le désert était sombre, silencieux : un silence absolu sauf le bruit de mes pas sur le sable. Rien n'égale la douceur de la fin de la nuit, l'air est frais, les odeurs fines ; rien n'annonce le jour, sauf justement cette douceur et cette joie de vivre, c'est l'heure où l'esprit de l'homme est le plus libre ; on est fort, on est faible, à trois heures du matin, l'été, sur les sentiers, dans le chaos des rocs.
"Le voyage des morts" : il y a dans ce livre toute une mentalité, autant de candeur que de férocité orientées vers les astres, une irrémédiable sauvagerie ; je me suis parfois demandé qui pourrait aimer ça, quand je rencontrai la solitude, le silence et la mort.
J'ouvris mes carnets, mon écriture semblait n'être parfois qu'un scheme, celui de la terreur et de la joie, une écriture hantée, que j'aimais ; un ordre des mots plus qu'un récit.