Exilé volontaire hanté par la mort de son demi-frère, piocheur de souvenirs dans les maisons abandonnées pendant la crise des subprimes, Miles Heller se voit contraint se rentrer à New York, qu'il a fui sans laisser d'adresser sept ans auparavant. Incapable de revenir vers ses parents, il élit domicile dans une maison vide de Brooklyn en compagnie de trois autres errants, largués, ballotés, comme lui et dont le drame est d'aller de l'avant sans revenir en arrière, de faire la paix, de demander pardon. Ellen, l'artiste peintre raté hyper-émotive reconvertie en agent immobilier qui tente de renouer avec sa vocation, Bing, sorte de grand prophète du pauvre autoproclamé, Alice thésarde fauchée et mal aimée, et puis à l'arrière-plan, un père en lambeaux qui attend le retour de son fils. Roman-choral couleurs fin d'automne,
Sunset park pose la question de l'Après : et maintenant, quoi ?
J'ai mis longtemps à le lire, très, très longtemps, alors que je lis très vite au contraire et que l'écriture dense et ramassée d'Auster incite à l'immersion totale. Deux mois, au lieu de deux jours, un record. Je me suis souvent arrêtée et j'ai beaucoup pensé, j'ai essayé de mettre en forme, de repêcher ce que je savais déjà, de voir d'un œil neuf. Essayé d'être intelligente. Non que le texte soit ardu, loin de là, même. Poursuivant ses (légères) innovations structurelles de ces dernières années, Auster opte pour une narration-choral, un chapitre par personnage, tout au discours indirect, beaucoup de sommaires, peu de scènes. Rien de stylistiquement sidérant ou particulièrement innovant. Fait nouveau, des tics de langage et d'écriture dont la répétition qui lassent un peu, faciles, clinquant. Et du sexe, ça aussi, c'est nouveau ou bien j'ai mauvaise mémoire, la présence corporelle des gens, les doutes, les frustrations ou la plénitude, des actes, des images. Sans voyeurisme, sans dissertation, juste les choses comme elles sont.
Bref, de quoi s'agit-il ?
Un groupe de gens un peu paumés, pas mal secoués, se retrouvent par hasard et pour quelques mois dans une maison abandonnée de Brooklyn. En arrière-plan, la crise de 2008, mais loin, très loin, à peine une ombre, et le monde qui s'effondre. Un fils prodigue, en fil conducteur, catalyseur. Et voilà.
Et c'est le roman le plus triste que j'ai lu depuis longtemps. Peut-être pas le meilleur, mais je suis assez peu émotive et c'est le genre de chose qui mérite d'être notée, toute cette tristesse qui se communique.
D'un côté, le monde : des maisons perdues, des quartiers vides qui rendent les gens avides et amers. La culture qui prend l'eau, ce culte de l'éducation, de l'Université, du savoir si cher à l'auteur, de l'élitisme nécessaire qui se désagrège – faillite du cinéma indépendant, faillite de l'édition, faillite de la pensée tout court à travers le personnage d'Alice et de l'association PEN qui lutte pour la relaxe des écrivains dissidents chinois, iraniens, cubains. Au final, c'est l'Amérique rêvée qui se voit menacée d'enlisement et Auster dresse un parallèle insistant avec un film de l'âge d'or, Nos plus belles années. L'Amérique de
Sunset park est un monde d'après-guerre, en mal de héros. Ils ne cessent de mourir, les héros, ces héros austeriens typiques que sont les joueurs de baseball d'antan dont Miles et Morris Heller lisent chaque jour les rubriques nécrologiques. Un par un, les piliers tombent, avec eux les légendes, les histoires. Il est d'ailleurs symptomatique que ce roman mette très peu New York en scène, contrairement à l'usage de l'auteur amoureux de sa ville. de Brooklyn ne survivent que des ombres, des fantômes (la maison est adossée à un petit cimetière, par exemple), une sorte de brume de mauvais réveil qui colle aux semelles.
De l'autre côté, des errants. Ni ici, ni ailleurs, en transit dans leurs propres vies, et tous n'auront pas de réponse, ni gain de cause. Tous ne briseront pas leurs cercles vicieux. Je crois que
Sunset park est un roman du passage, du doute. « Perte de repères » est un peu simpliste. Roman d'un homme qui vieillit, également, et se sait bien moins optimiste. Les héros de
Paul Auster sont toujours un peu en quête, toujours tributaires du hasard, de l'instant qui trébuche. On retrouve un certain nombre de thèmes austériens, le baseball comme je l'ai dit, le hasard, la filiation, l'errance, mais comme de pâles reflet d'eux-mêmes. Privés de dynamique, peut-être. Arrêtés. Comme si le roman tout entier était privé de moteur, à l'instar de ces personnages. Il y a de jolis parcours personnels, celui d'Helen par exemple, et des moments drôles – toutes proportions gardées – et des personnages attachants (j'ai personnellement un faible pour l'Ours de la maisonnée, Bing Nathan, ami indéfectible de Miles, résistant, comme un rocher face au vent). Mais la symphonie est d'un gris de brume.
Le temps qui passe, les générations qui s'étiolent, les choses qui ne sont plus mais dont le spectre demeure, que c'est triste tout cela... Sans « pathos » particulier, sans propos novateur, non plus, juste des détails poignants, des rencontres ratées, des silences. le tout engouffré dans une narration compacte qui laisse peu de place aux respirations. Je ne voudrais pas décourager les lecteurs potentiels, cela dit. Je ne sais pas du tout, au final, si le roman plaît aux fans de l'auteur, ceux qui maîtrisent vraiment le sujet, je veux dire. Et je ne sais pas non plus s'il constitue une bonne porte d'entrée dans l'univers de
Paul Auster. Je me sens juste un peu plus triste et un peu plus riche après l'avoir fini.