"Qui c'est qu'a pété ?"
En 2001, lorsque Delphine, à peine entrée dans le Loft, posa cette question à la cantonade, la France crut tenir le symbole de l'émergence d'une télé-poubelle qui allait consacrer la médiocrité au rang de vertu cardinale. En fait, pas du tout : la jeune femme cultivée venait de faire une recension aussi acerbe que succincte du livre de J.G. Ballard.
Premier roman de l'illustre auteur de "
Crash" (que j'ai pas lu) et d'"
Empire du Soleil" (4/5), "
Le Vent de nulle part" est en effet plutôt foireux. D'abord, une fausse bonne idée lui tient lieu de pitch : chaque jour, sur toute la surface du globe, le vent augmente de 8 km/h. Alors certes, cela permet à Ballard d'imaginer des populations qui ont le temps de s'organiser face aux éléments, plutôt que de se contenter de les balayer comme des figurants numériques dans un film de
Roland Emmerich. Mais, deuxième effet Kisscool, cette lente progression élimine pour le lecteur absolument tout effet de surprise. En gros, à chaque chapitre, un personnage demande à un autre : "alors ?" et l'autre en question lui répond : "plus huit". Après ils font la liste des dégâts. Ca vous semble fade ? Ca l'est.
D'ailleurs, les personnages, tiens, parlons-en. On suit les trajectoires de deux hommes à peu près aussi intéressants et interchangeables que mes pantoufles*. D'un côté, il y a
Maitland, un toubib qui commence le roman par abandonner sa femme, et dont la lâcheté ne sera plus jamais évoquée au cours de l'ouvrage, et de l'autre, Lanyon, américain, ce qui, semble-t-il, doit suffire à le caractériser. Un certain nombre de personnages secondaires gravitent autour d'eux, mais leurs interactions restent pauvres. Ballard lui-même y paraît si peu attaché que certains (les Symington) sont même tout bonnement oubliés en cours de route.
Par contre, l'auteur est subjugué par l'effet du vent. Malheureusement, l'ensemble de ses descriptions peut très bien se résumer par : "Le vent souffle. Des trucs tombent". Sauf que s'agissant du sien, il n'en sent ni l'odeur ni la redondance, si bien qu'il s'évertue à énumérer à peu près tout ce qui est susceptible de s'écrouler à Londres. Résultat : il y a plus de name-dropping ici que dans un livre de
Bret Easton Ellis, et, à la quatre mille sept cent douzième mention de maçonnerie qui s'envole à travers la rue, je me suis mis à caresser l'idée d'en faire de même avec le bouquin. C'était page 140 sur 210, et il ne s'était toujours rien passé.
Car la conduite de l'intrigue laisse également à désirer. Pendant les trois quarts de l'histoire, les personnages se contentent de se frayer un chemin à l'abri du vent, au gré d'une narration parfois aberrante. Par exemple, à un moment
Maitland se retrouve coincé dans un couloir, entre deux écroulements de maçonnerie (ce qui porte le score à quatre mille sept cent quatorze). Il est blessé et s'évanouit. A son réveil, il crie, quelqu'un l'entend, et il est libéré. Ouf, s'il était resté coincé une minute ou deux, on aurait pu avoir un chapitre claustrophobique au lieu d'apprendre que le vent avait encore gagné huit kilomètres par heure. Et que d'autres trucs étaient tombés.
A vrai dire, l'apogée fait exactement le même effet, sauf qu'en plus je n'ai pas bien compris comment le dernier truc tombait (à cause du vent, je crois).
En dernière analyse, il m'apparaît donc urgent d'évaluer à la baisse la place de la littérature et de réhabiliter la télé-réalité.
*J'ai deux pieds gauches.