Russel Banks. Cet auteur américain, je l'ai découvert il y a un peu plus de dix ans, avec « Continents à la dérive », où comment le rêve américain détruit et fait se rencontrer deux êtres et deux mondes.
J'ai lu tous ses romans depuis (entre autres et dans le désordre « Le règne de Bone », « Affliction », « De beaux lendemains »...), et puis voilà ... à nouveau le coup de bambou, le cri au chef d'œuvre. Le bouquin qui continue de me suivre alors que je l'ai terminé il y a quelques jours, que je traîne de ma chambre au salon et inversement, parce qu'il m'a soufflée à chaque page, parce que je suis reconnaissante et terriblement admirative.
Admirative de son héroïne et narratrice. Entre parenthèses, coup de chapeau à l'homme qui offre si bien sa plume à la voix d'une femme...
Hannah Musgrave a été une activiste révolutionnaire aux Etats-Unis dans les années 60-70, contre la guerre et membre du Weather Underground.
Hannah Musgrave, toujours recherchée par les autorités américaines, suit un compagnon d'armes en Afrique, puis le quitte et part, seule, au Libéria, où elle épousera un africain, à qui elle donnera trois fils, et où elle vivra pendant près de quinze années.
Au début du roman, Hannah Musgrave a presque 6O ans. Cela fait longtemps qu'elle est retournée aux Etats-Unis. Elle possède et exploite une ferme dans le Nord de l'Etat de New York... Un matin, au réveil, elle sait qu'elle s'apprête à retourner au Liberia, qu'il lui faut y retourner. Elle a d'ailleurs toujours su qu'elle y retournerait un jour.
Commence alors le retour en arrière de la narratrice, sur sa vie au Libéria et, parallèlement, sur tout ce qui a fait qu'un jour, elle s'est retrouvée là.
Elle ne s'arrange pas avec son passé, elle ne s'épargne aucun pointage de ses contradictions et erreurs. Elle se raconte et raconte tout ce dont elle a alors été témoin, avec une lucidité et une honnêteté qui, à chaque page, faisaient se dire à la lectrice que j'étais qu'elle n'arriverait jamais à cet état-là d'intelligence et de clairvoyance sur soi-même d'abord, puis sur les autres, sur le monde et sa sauvagerie.
Parmi les autres, il y a son mari, petit ministre d'un président fantoche quand elle le rencontre, puis reconduit, pour sauver sa peau, par le président auto-proclamé Samuel Doe. Sa peau ne vaut pas plus cher quand éclate, dans les années 80, l'une des plus terribles guerres civiles qu'ait connues l'Afrique noire. Tout est vrai, historique, détaillé et/mais vu par Hannah.
Elle est le témoin impuissant de la barbarie. Même pour ses fils, elle ne pouvait rien faire...
Parmi tous les autres, il y a les chimpanzés dont Hannah ne peut supporter le martyre et qu'elle recueille dans son sanctuaire, l'unique endroit où elle n'est plus témoin mais actrice, l'unique acte de « sympathie » qu'elle ait eu envie d'accomplir. Ces chimpanzés sont les seuls êtres dont le regard répond à celui d'Hannah. Si l'on n'a pas compris cela, on n'a pas compris ce roman ni son héroïne. Les pages où il est question d'eux sont les plus belles, les plus justes et intelligentes du roman.
« ... mes yeux bleus (...) dans leurs yeux marron où j'apercevais une part essentielle, un aspect irréductible de mon être ; ce qui leur renvoyait en retour la même version reflétée de leur être et nous révélait, à eux comme à moi, le visage de notre mère commune (...). Nous nous extrayions mutuellement, les rêveurs et moi, de la spécificité du temps personnel et de la physionomie individuelle.»
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