Mais que fument les éditeurs ? Voila la question fondamentale qui doit nécessairement effleurer le cortex glandulaire de n'importe quel lecteur du quatrième roman de
Barjavel. Maxou85120, Adam, cece21, et les quarante-sept autres qui n'eûtes pas la chance d'apparaître aléatoirement en bas à droite de la page de présentation du livre quand me prit l'idée saugrenue de vous prendre à témoin, je vous prends à témoin. Plus que les thématiques gentiment surannées telle que la place de l'amour au sein d'une eschatologie scientifique manichéenne, plus que les considérations mi-amusées mi-condescendantes sur l'abrutissement matérialiste des masses, plus encore que la poule géante radioactive qui mange l'Afrique, ce "Diable l'emporte" frappe par son quatrième de couverture.
"Pendant que la Mort Blanche étend sur la Terre son linceul glacé", nous spoile le texte étant donné que la majeure partie de l'intrigue se déroule avant le désastre, "[...] un ultime combat fait rage au sein de l'Arche souterraine où se sont réfugiés quelques survivants." Prosaïquement, la phrase précédente est fausse, même si je me refuse à expliquer pourquoi afin de ne pas totalement éventer le suspense auprès de ces braves magnin31, Orphea, aozora, et les quatre babeliopithèques aléatoirement anonymes qui proclament avec ferveur vouloir lire ce roman, toujours sur la même page de présentation, mais une ligne en dessous.
Quoi qu'il en soit, je continue. Donc, "au sein de l'Arche souterraine où sont réfugiés quelques survivants", "un combat fait rage :" 'les femmes se battent pour le dernier homme". Et là, j'ai envie de m'écrier : pardon ? Car quiconque lira ce quatrième de couverture s'imaginera derechef une espèce de Loft Story apocalyptique mixé avec un épisode de Futurama (celui avec les amazones géantes), ou un mélange équivalent à base de références moins sous-culturelles que les miennes. Ce qui n'a rien à voir avec le roman.
Soyons magnanimes : il y a bien une péripétie qui ressemble vaguement à ce qui est décrit dans le paragraphe ci-dessus. Elle dure six pages. Ainsi, introduire "
Le diable l'emporte" avec un tel texte revient un peu à faire figurer le nom de Bruce Willis en gros sur l'affiche de "Charlie's Angels 2 : les anges se déchaînent", alors que primo, si jamais on cligne des yeux au moment où il apparaît dans le film on peut très bien le rater, et secundo Maxou85120, Adam, cece21, magnin31, Orphea, comme aozora doivent être actuellement dégoûtés de figurer dans la critique la moins cultivée de ce site. Faisons par conséquent remonter le niveau avant qu'ils ne portent plainte : introduire "Le diale l'emporte" avec un tel texte revient un peu à présenter "
Les misérables" en annonçant "un essai magistral pour pousser les parisiens à faire croître leur nourriture avec la force de leur caca".
Hum... J'ai comme l'impression que ça ne fait pas du tout remonter le niveau cette histoire. Pourtant,
Victor Hugo fait effectivement cette proposition au cours d'une des multiples digressions qui caractérisent
Les misérables, comme pourront vous le confirmer cycyboulette, enfanterrible, nicolopoulos ainsi que les deux cent vingt autres babeliosaures qui signalent avoir lu cette oeuvre.
D'ailleurs, toutes ces digressions, les miennes, celles de Hugo, m'amènent à évoquer cette manie de
Barjavel, qu'on retrouve aussi dans "
La nuit des temps" et certainement dans d'autres romans que je n'ai pas lu, et qui consiste à évoquer l'effet de son intrigue sur des citoyens lambda qui ne passaient même pas par là, et qui, globalement, n'y entravent que dalle. Or, dans "
Le diable l'emporte", ces inserts ont la qualité de n'être pas totalement gratuits : la plupart des français moyens évoqués finissent par devenir les personnages principaux. Par contre, cela a un effet pervers, puisque le manque criant de caractérisation qui laissait perplexe quand ils ne faisaient que passer prend du coup des proportions astronomiques (comme la poule radioactive).
Bref : "
Le diable l'emporte" ne m'a guère convaincu. Si on y retrouve à peu près tous les thèmes chers à
Barjavel, on y cherchera en vain, par contre, un élément vraiment marquant, une péripétie particulièrement saisissante, une scène macabrement amusante, bref, le genre d'idées délirantes qui font tout l'intérêt de son "voyageur imprudent"... A part, bien évidemment, les quelques pages qui évoquent la poule géante, qui aurait à mon sens mérité de figurer à la place de la prétendue guerre oestrogénique pour le dernier mâle dans le quatrième de couverture. D'ailleurs, avis à l'éditeur, je m'en vais, en guise de conclusion, réécrire ce foutu texte :
"Pendant que la Terre retient son souffle dans l'attente d'expirer son dernier soupir, un ultime combat fait rage autour du centre scientifique mondial de Moontown : une poule géante, nourrie par la folie des hommes et l'aliment 253 , se bat bec contre ongles pour picorer ceux-ci jusqu'au dernier.
Mais voici qu'entre en jeu l'amour, douce et terrifiante nécessité de l'espèce, des hommes, pas des poules. Sera-t-il assez fort pour sauver le dernier couple, pour laisser une chance à l'humanité ?
Et qui l'emportera dans cet ultime face-à-face ? La Poule Géante, qui ne se résout pas à voir disparaître son plat préféré, ou Dieu, qui est le seul à savoir s'il a commencé par la Poule, ou bien l'Oeuf ?
Au moins comme ça, on serait fixé : les éditeurs fument du Knorr.