Lea. Romilda. La France, aujourd'hui. L'Italie, hier. Lea a 38 ans. Elle danse. Elle aime Bruno, peintre de l'immobile. Mais cette immobilité est contraire à sa soif de mouvements. Aussi, elle le fuit, comme elle a fui toutes ses conquêtes auparavant. La langue de sa mère, Romilda, lui permettra-t-elle d'accepter le temps suspendu de l'amour ?
«
Laver les ombres » : «
Laver les ombres, en photographie, signifie mettre en lumière un visage pour en faire le portrait ». C'est ce que souligne
Jeanne Benameur en incipit. «
Laver les ombres », c'est aussi permettre aux mots de jaillir pour faire exister l'innommable, à ses yeux, aux yeux de l'autre. C'est au cœur d'une tempête, à la fois réelle – l'environnement se déchaîne – mais aussi et surtout symbolique, que Romilda va choisir de
Laver les ombres de son existence pour dire à sa fille, Lea, les 3 années de son adolescence qu'elle préférerait oublier. La rencontre avec un homme dont elle attendait tant, peut-être une libération qu'un roman d'amour lui avait laissé entrevoir ? Cet objet d'amour devient vite, dans le même temps, objet de haine. Figure de l'ambivalence qui donne corps à une existence, qui permet que naisse Lea.
Jeanne Benameur nous livre une ode aux mots, aux livres libérateurs. Elle sait choisir ses mots avec soin pour composer cette ode grandiose. Son écriture est puissante, enchanteresse, précise, bien mise en valeur par le choix de la mise en forme typographique. Dans un style incisif, elle sait dire le poids des non-dits, la relation mère-fille (on retrouve ce thème dans «
Les Demeurées », autre roman magistral de la même auteure), les espérances adolescentes meurtries par la cruauté des hommes, d'un homme. Au départ, l'auteure alterne les courts chapitres relatant le présent de Lea, en France, et des tableaux évoquant le passé de Romilda, à Naples, en 1940. Ces derniers sont brefs (2-3 pages), les mots sont choisis avec soin et nous coupent déjà le souffle tant ceux-ci savent rendre l'innommable du vécu de la jeune femme de 16 ans. Vers la fin, de nouveaux tableaux surgissent, esquissés par Bruno, peintre de l'immobile, qui essaie de figer Lea en une danse de couleurs.
Jeanne Benameur sait dire avec justesse les sentiments de chacun. Parlant de Bruno, elle écrit son amour pour Lea qui lui fait prendre conscience, par contre coup, de sa solitude radicale :
Il regarde le ciel par la fenêtre.
Le gris pâle des nuages.
Il mesure qu'il aime pour la première fois. Et c'est violent. Parce que, dans le même temps, il mesure à quel point chacun est seul.
Une épiphanie double. Maudite.
L'oiseau est seul dans le vol des oiseaux, le mouton dans le troupeau et chaque pierre sur le chemin.
p. 116.
Jeanne Benameur dépeint également la détresse de Lea, sa révolte, sa rage contenue face à ses parents, qui se dévoilent soudain, face à son enfance :
Ça hurle à l'intérieur. Devant la mère, elle retient. Laisser éclater toute la rage, elle ne peut pas.
La rage dévore à l'intérieur.
Contre la mère qui avait peur.
Contre le père.
Contre la peur.
Contre l'enfance toute fausse.
p. 94.
L'auteure propose ici une réflexion tout en métaphores sur le mouvement, sublimé dans un art, sur l'immobilité :
Danser c'est attirer le vide.
Le faux pas, elle, c'est tout son art de l'éviter.
Danser, c'est suspendre l'équilibre du monde.
Quand le pied glisse, c'est le danseur ou le monde qui chute ?
p. 96-97.
Ce livre m'a beaucoup touchée, émue et bouleversée. C'est une ode aux mots qui célèbrent un vécu, dénichant les non-dits, les sentiments contenus qui jusque là se manifestaient dans un art maîtrisé, puis qui se disent, lavant les ombres. Quand le visage de Romilda se met ainsi en lumière, devient-il une nouvelle fois étrange, encore plus étrange aux yeux de Lea ?
Au final, Bruno croit avoir compris ce qu'est l'amour dans son rapport à la solitude, et en filigrane, le sens de son œuvre artistique :
Aimer c'est juste accorder la lumière à la solitude.
Et c'est immense.
p. 152.
Un livre magistral.