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Récits de l'exil : Volume II - De cape et de larmes ; Le Roseau révolté ; Le Mal noir0Ajouter à mes livres
Qu'elle mette en scène (De cape et de larmes) le destin tragique de deux sœurs dont l'une voit son homme envoyé au goulag et l'autre part s'installer à Paris avec son père, qu'elle évoque (Le Roseau révolté) le destin de deux amants séparés par la guerre ou qu'elle raco... > voir plus
Je pars demain, Einar. Je le regarde attentivement, ses yeux sont si près de moi. Avant de vous quitter, je voudrais dire que j'ai appris quelque chose pendant ces années. Maintenant, quand une porte s'ouvre ou qu'une fenêtre se relève, les larmes de gratitude ne m'étouffent plus, non ! Je ne profite pas de toutes les occasions, je ne m'incline pas devant toutes les permissions. Après ce que j'ai vu, je n'ai pas envie d'être, en quoi que ce soit, l'animal que l'on met au pas, que l'on dresse, que l'on envoie quelque part, que l'on gave ou que l'on fait mourir de faim, que l'on punit ou que l'on congratule pour avoir bien obéi à la baguette.
Il arrive à chacun dans la vie que, soudain, la porte claquée au nez s'entrouvre, la grille qu'on venait d'abaisser se relève, le non définitif n'est plus qu'un peut-être, le monde se transfigure, un sang neuf coule dans nos veines. C'est l'espoir. Nous avons obtenu un sursis. Le verdict d'un juge, d'un médecin, d'un consul est ajourné. Une voix nous annonce que tout n'est pas perdu. Tremblants, des larmes de gratitude aux yeux, nous passons dans la pièce suivante où l'on nous prie de patienter, avant de nous jeter dans l'abîme.
Paris. Paris. Qui dit ce mot dit soie, élégance, oisiveté, fête ; quelques chose de brillant, de pétillant, comme le champagne. Tout y est beau, gai, un brin ivre, de la dentelle partout ; une jupe froufroute à chaque pas. A ce mot les oreilles se mettent à tinter et les yeux à voir trouble. Je vais à Paris. Nous arrivons à Paris. Nous vivons maintenant à Paris... Mais ce que je vis dès le premier jour ne ressemblait ni à la soie, ni à la dentelle, ni à du champagne.
Il y avait chez lui ce je ne sais quoi d'usé que l'on trouve chez les Russes, cette usure particulière née de l'exil, et qui ne pouvait finir qu'avec lui. N'y échappent que de rares bons vivants ou des voyous, les autres étant à jamais marqués de son sceau, à commencer par le dos luisant de leur veston, les aiselles malodorantes, et jusqu'aux manchettes trouées, aux cravattes en fin de parcours, aux mouchoirs gris.
Venise à la qualité de disparaître en un instant, de ne pas courir derrière le train avec des clins d'œil à gauche et à droite comme le font d'autres villes, mais de sombrer aussitôt, comme si elle n'existait pas, comme si elle n'avait jamais existé.