ISBN : 274273404X
Éditeur : Actes Sud (2001)


Note moyenne : 4.67/5 (sur 3 notes) Ajouter à mes livres
Le Dehors ou la Migration des truites est un livre sur le dedans, sur l'exil de ceux qui ont dû partir, sans savoir véritablement pourquoi. Que faire, où se tourner, lorsqu'on ne sait rien de ses propres départs ? Devrait-on envier les truite... > voir plus
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Critiques et avis(1)

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    • Livres 5.00/5
    Par chapochapi, le 17 décembre 2011

    chapochapi
    La couverture de l'éditeur ne trompe pas : voilà ce qu'on appelle un roman exigeant ! je n'ai pas tout compris mais cela n'empêche pas d'adorer. Je vais essayer de raconter ma lecture...
    On suit le parcours de deux hommes. Kateb est arabe, il a émigré en France où il a épousé Dora, dont il a deux enfants. Mais même après la seconde guerre et après avoir combattu aux côtés des français, être arabe, surtout en pleine guerre d'Algérie, est très mal vu. Kateb vit donc le racisme et la méfiance ambiante, ainsi que sa femme. Et c'est probablement ce qu'il ne supporte pas : qu'elle soit perçue comme traitre à sa nation (à sa race ?). Et puis il y a la nuit du 17 octobre 1961 et leur vie bascule. Il y a ensuite Malo, parti faire son service militaire comme médecin en Algérie, revenu après la guerre, marié à Lorraine, fille de colon et donc pied noir. le retour auprès de la mère et la soeur s'avère étouffant : trop protectrices, ces dernières rejettent la nouvelle épousée et s'accaparent le fils prodigue. Nouvel équilibre à trouver entre toutes ces femmes, ces cultures si différentes : celle de la France vendéenne, austère et blanche, celle de l'Algérie colorée et joyeuse.
    Le récit alterne les deux histoires mais il alterne aussi les points de vue. L'énonciation bascule en permanence : tantôt Malo (par exemple) parle, puis un narrateur omniscient prend le relai, laisse la parole à un tiers personnage, puis retour aux pensées de Malo. de fait, on glisse de ce "il" distancié au "je" dans une même phrase, laissant le lecteur s'emmêler dans ces histoires/ confessions/ témoignages/ anecdotes. Et puis il y a ces pensées qui se mélangent : Malo parle-t-il de lui ? des amants entendus ? de son ami disparu ? Et qui est ce personnage à la cicatrice sur la lèvre : Kateb ? Malo, ou l'amant ? On ne sait plus car tout se mêle dans l'esprit des personnages et tout se confond dans celui du lecteur. D'où une réelle difficulté à saisir parfaitement ce qui se dit dans ce roman.
    mais en fait, cela importe peu si on accepte de se laisser porter par ces histoires mêlées, qu'on ne cherche ni chronologie ni cadre précis auxquels se raccrocher. Il faut accepter de ne pas tout comprendre, de ne pas tout maîtriser : cela n'enlève rien au plaisir. Car ce livre est écrit comme un cri de rage ou de désespoir. L'auteur ne crie pas ; il n'est pas assez mièvre pour cela. Ce cri, il vient des personnages, tantôt en colère, tantôt abandonnés, baissant les bras devant leur impuissance à renverser des situations trop grandes pour eux. Et ce cri se traduit dans les rythmes du récit : parfois saccadé, phrases courtes, sèches, colériques ou factuelles ; et puis ample, lorsque les idées s'enchaînent sans s'arrêter et que la parole se libère.
    J'adore, parce que le style est là, que cette incompréhension n'est pas le fait d'une prétention intellectuelle mais qu'elle se justifie par les finalités du récit. Pas de message de l'auteur, mais les témoignages d'individus qui n'ont pas existé et qui racontent la France des années 1960.
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Citations et extraits

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  • Par chapochapi, le 17 décembre 2011

    C'est la guerre, je suis marocain, arabe, algérien, il est tombé des cadavres du ciel il y a de cela trois nuits et ils n'en savent rien ou mieux : ils ne veulent pas savoir. Ils sont parisiens ils n'ont rien vu, rien entendu. Au matin les rues étaient propres, la nuit s'était refermée, engloutissant gendarmes et Algériens, ne laissant à la surface de la terre qu'une imperceptible cicatrice, entre la margelle et le caniveau où coule le sang noir des manifestants frappés à terre. Ils n'ont pas vu les trottoirs saigner, pas vu le parapet du pont saigner aussi. Jusque dans la Seine une plaie ouverte. Ils n'ont rien vu, de la terre qui s'ouvre et se referme, de la nuit noire déchirée par les éclairs bleus des gyrophares et les giclées de sang, les cheveux blonds de Dora ils ne les ont pas remarqués, Dora arrêtée après que nous avons été séparés l'un de l'autre par cette femme enceinte, mise à l'écart et embarquée dans une fourgonnette où elle est seule, Dora qui crie mon prénom comme un sésame, comme les marins criaient terre, mon prénom le seul endroit où elle ait encore pied, ses cheveux blonds défaits et l'imperméable entrouvert, première déchéance dans l'ordre du corps, qui, même infime, suffit à rendre visible le désordre intérieur, elle a lâché prise, immédiatement, ne croyant pas un instant en ses chances de tenir seule face à ce qui pouvait lui arriver de l'immense dehors. (p.97)
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