Les mots, en poésie, ne se dépassent plus vers ce à quoi ils renvoient: ils revendiquent pleinement l'autonomie. Á partir de là, la célèbre phrase de mallarmé prend tout son sens: «Ce n'est pas avec les idées qu'on fait un poème, c'est avec
Les mots». L'art, dans la conception «romantique» n'est pas la représentation d'autre chose que lui-même: il se satisfait d'être le jeu interne de ses propres éléments. Á qui doit-on cette traduction: «La poésie n'a d'autre but qu'elle-même»? Même si certains me contrediront au regard de ma réponse, j'ai envie de dire que c'est
Edgar POE le précurseur d'une telle pensée, et non
BAUDELAIRE. Mais mon idée, comme toujours, est opposable à la votre.
Pourquoi une telle introduction? La poésie érotique française n'a-t-elle pas la même consistance que celle, plus traditionnelle, que nous connaissons tous?
Sartre la définissait de façon générale comme un matériau qui vaut pour sa forme, sa couleur sensuelle, mais aussi son pouvoir de suggestion qui est le propre du signe. Nous y voilà!
La poésie est partout, grandissante.
Bernard NOËL nous le prouve dans son allégation: «Tout le décor est alors emporté, non par le désespoir, mais par un afflux de vitalité dont l'éruption traverse le corps et jette de l'élan sexuel dans l'intelligence.» Si la poésie se situe «au plus haut état de la langue» (Léopardi), n'est-elle pas alors la plus apte à restituer l'émotion érotique, ce point extrême du corps et du cœur? Si la poésie demeure au lieu privilégié des interrogations humaines, n'est-elle pas à même de transmettre ce surcroît de présence au monde qu'est l'Éros?
Alain BOSQUET est un poète dont nous sommes peu habitués à lire les textes, car l'appréciation de chacun de ses
Poèmes demande au lecteur un rapprochement très particulier: la sémiotique poétique devient corolaire de ses propos.
«Portrait d'un séducteur
Il va de lit en lit, de caresse en caresse,
de salive en salive. Il se perd dans la femme
comme on se perd dans les forêts les plus crépues
Il aime aimer, pour n'avoir pas à réfléchir
Il ne respire bien que sous la peau des autres.
Sa grande volupté consiste à se dissoudre,
tantôt dans une bouche et tantôt dans un ventre.
Après l'amour, il balbutie quelques syllabes
désespère de soi et finit par offrir
son squelette aux passants: on a toujours besoin
d'une potence, aux heures molles de la nuit.
Il ne veut pas d'identité, n'étant complice
d'aucun destin. Sa joie serait qu'on le confonde
avec sa lèvre ou sa muqueuse ou son genou.»
Inutile de vous dire que le poète avait pour maîtres à penser
Baudelaire et mallarmé. Excès de vie et vertige libertin alimentent la poésie française. Á l'instar de l'esprit des Lettres attaché aux XVIème et XVIIème siècles, le feu, la fougue et la sensualité redeviennent le moteur du temps. le sexe, impudique par définition, inouï et solaire, imprègne tout, confère à chacun une autre intelligence des êtres et des choses.
Évidemment, mon manque d'habitude à écrire ce type de chronique a prévalu une intense réflexion sur le sujet. Je pense avoir situé la vraie place de la poésie érotique dans son art généraliste. Une phrase d'
Apollinaire me conforte sur ma vision, lorsqu'il décrit de façon bouleversante et surtout mieux que quiconque son ressenti face à un corps désiré: «J'y entre en homme tout entier et aussi tout entier poème».