"Comment peut-on écrire en français des livres qui se réclament d'un regard du dehors, d'une déconstruction par le dehors", se demandait à [propos de François Jullien] Paul Ricoeur, avec sa courtoisie coutumière.
D'ailleurs, à supposer qu'une vraie confrontation fût possible dans ces conditions, comment un tiers pourrait-il saisir ensemble les deux formes de pensée mises en présence? Il y a là une autre difficulté insurmontable, car une forme de pensée n'a de réalité que lorsqu'on s'en sert pour penser et nul ne pense jamais simultanément de deux façons différentes. Ce que l'on peut à la rigueur tenir sous son regard, ce ne sont pas deux formes de pensée en acte, dans leur action réelle, mais seulement des formes vidées de leur substance, pareille aux dépouilles que les serpents laissent derrière eux après leur mue.
Cependant, François Jullien privilégie les notions. Il fait d'elles le pivot de plusieurs de se livres: le "procès" (tao ou dao) dans Procès ou création, la "propension" (cheu ou Shi) dans La Propension des choses, la "fadeur" (tan ou dan) Eloge de la fadeur, etc. - et bute sur une troisième difficulté. Pour mieux asseoir ses démonstrations, il adopte pour chacune d'elles une traduction française unique. Il se rend bien compte que ce procédé risque de fausser la signification de la notion chinoise ou de réduire sa portée, mais 'y résoud néanmoins, et se tient ensuite au choix qu'il a fait. Il en résulte une distortion très visible dans Eloge de la fadeur, pour ne citer que cet exemple. Dans les textes qu'il cite, il rend uniquement le mot tan par "fade" ou "insipide" alors que, dans la plupart des cas, il eut été plus juste de le rendre par fin, léger, délicat, subtil, imperceptible, ténu, atténué, dilué, délavé, pâle, faible, raréfié, etc. Pour signaler dans chacune de se traductions la notion (ou la valeur) qui lui importe, il enfonce partout, comme un clou, la traduction française à laquelle il s'est arrêté - crée par là un effet d'étrangeté artificielle. Dans la plupart des cas, il pouvait rendre la passage de façon beaucoup plus naturelle, avec la conséquence qu'il semblerait moins chinois et nous rappellerait ce que nos auteurs ont aussi dit. C'est ainsi que l'exotisme naît bien souvent chez François Jullien et chez les sinologues en général, d'un choix de traduction contestable.
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