> John Le Carré (Préfacier, etc.)

ISBN : 2070417654
Éditeur : Gallimard (2002)


Note moyenne : 3.97/5 (sur 31 notes) Ajouter à mes livres
Ce voyage en pays khmer, orchestré par un homme d'exception, l'ethnologue François Bizot, est un parcours quasi-initiatique. S'il fut prisonnier des révolutionnaires khmers rouges pendant trois mois en 1971, touchant du doigt l'atroce et l'innommable, Bizot fut aussi un... > voir plus
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Critiques et avis

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    • Livres 5.00/5
    Par mimipinson, le 02 juillet 2011

    mimipinson
    « Alors j'ouvrais les yeux dans le noir et sortais m'immerger dans cette parcelle moite d'univers que le destin nous avait attribuée : le périmètre de l'ambassade, enveloppé de ténèbres. »
    A lire la 4ème de couverture je m'attendais à un récit choc…C'est le contraire, j'ai lu un texte d'une exquise courtoisie. Mais, ne vous y méprenez pas, François Bizot dit ce qu'il a à dire, sans complaisance ; il a le style plus lyrique, qu'il met au service d'une parfaite connaissance de la région, et de ses us et coutumes.
    Ce texte découpé en chapitres de longueur traditionnelle, se compose en réalité de deux parties égales non matérialisées qui représentent les deux " périodes" auxquelles il fait référence.
    La première, est relative à sa détention au cours de l'année 1971 dans un camp Khmer. Il y fera la connaissance de celui qui sera jugé quarante années plus tard pour crimes contre l'humanité, Douch. Quelle que soit l'époque, quel que soit les lieux, nous retrouvons la dure réalité des camps, avec ses variantes locales…ici le paludisme, et la cruauté toute particulière des Khmers rouges ; bien curieuse manière d'honorer un idéal démocratique, et d'égalité….
    Curieusement, c'est Douch qui se révèle le plus humain. Bizot sera relativement épargné, sans aucun doute parce que français, et parce connaissant parfaitement la culture khmère dont il parle d'ailleurs la langue. C'est dans cette partie du récit, que Bizot, met en évidence la mise en place de l'idéologie révolutionnaire et de ce qui en suivra. C'est avec beaucoup d'intelligence, en mettant à disposition toute ses connaissances de sa culture, qu'il réussit à faire parler Douch, pour ainsi mieux le sonder.
    « Ah !, coupa t-il (c'est Douch qui s'exprime), leur duplicité m'insupporte au plus haut point ! La seule façon est de les terroriser, de les isoler, de les affamer. »
    Et voilà ce qu'en dit Bizot, qui avait bien cerné la complexité du personnage :
    « Or, n'était-ce pas seulement l'homme en lui qui était un danger ? Car je n'avais pas devant moi un monstre abyssal, mais un être humain que la nature avait conditionné pour tuer affilant son intelligence telles les dents du requin ou du loup…quoiqu'en prenant grand soin ne pas lui ôter sa psychologie humaine. »
    La seconde partie fait référence à une période plus tardive, 1975, marquant si je peux dire le début de la fin. Les Khmères rouges ont investi la capitale, les réfugiés arrivent en masse vers l'ambassade où Bizot est interprète. Il lutte jusqu'aux dernières limites pour faire évacuer un maximum. Tout se joue au niveau du portail au-delà duquel l'extraterritorialité est de plus en plus bafouée. Le Portail c'est la frontière. C'est une vie de reclus, dans une ville en état de siège, où bientôt commencera un génocide, dont hélas personne ne pale plus guère de nos jours…
    Avec habileté, Bizot travaille au service des français, qui pour beaucoup d'entre eux ont aussi des attaches très fortes au Cambodge. Il fera aussi son possible pour extraire les cambodgiens qui se retrouvent seuls. Tout son amour pour ce pays, et sa culture séculaire émane de ce livre. C'est un déchirement pour lui de partir, de ne pouvoir sauver ses travaux effectuer à l'Ecole d'extrême –orient, et d'assister impuissant à cette descente aux enfers dont le pays mettra des décennies à se relever.
    « Telle une âme libérée – pour la seconde fois – par le juge des morts, je sortis de l'enfer cambodgien, en passant le pont des transmigrations. »


    Lien : http://leblogdemimipinson.blogspot.com/2011/07/le-portail.html
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    • Livres 3.00/5
    Par ygounin, le 19 octobre 2011

    ygounin
    Prisonnier des Khmers rouges en 1971, témoin privilégié de la chute de Phnom Penh en 1975, François Bizot revient, près de trente ans plus tard sur ces événements.
    Le vrai héros du livre est en fait Douch, son gardien qui s'avèrera être son paradoxal sauveur. de longues discussions nocturnes rapprochent les deux hommes : d'un côté le jeune ethnologue français soucieux de connaître et de défendre l'identité khmère, de l'autre le professeur de mathématique devenu révolutionnaire par idéal marxiste.
    Mais l'histoire a des détours cruels : Douch deviendra le bourreau sanguinaire de Tuol Sleng, la prison où étaient détenus et torturés les opposants khmers.
    Il y a beaucoup de Malraux dans Bizot. du lyrisme, du courage, de la virilité, un fond d'anti-américanisme, beaucoup d'anti-communisme.
    Ecrit en 2001, le livre n'a pas son âge.
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    • Livres 4.00/5
    Par gilles3822, le 23 janvier 2011

    gilles3822
    J'ai lu ce livre de retour d'un voyage au Cambodge. C'est un témoignage d'une période lourde de l'Histoire de ce pays. Il pèse d'autant plus que j'ai croisé des acteurs de cette folie. François Bizot fut conservateur et restaurateur des temples khmers. Il fut arrêté et relaché par celui qui devint le directeur de la prison S-21 de triste mémoire, prison qui se visite comme témoignage de l'horreur du régime khmer rouge.
    Il est difficile d'imaginer les lieux décrits dans ce livre après les avoir vu en temps normal.
    C'est un simple témoignage et c'est poignant, à désespérer de l'homme.
    Ces gens voulaient construire un monde nouveau, comme beaucoup avant eux, mais il n'y a là, hélas, rien de neuf et, quelque soit la latitude, la mort a toujours la même odeur et le sang la même couleur.
    On ne le dira jamais assez, le devoir de mémoire oblige à la lecture de certains livres, dont celui-ci.
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    • Livres 5.00/5
    Par shakti_m, le 14 juillet 2008

    shakti_m
    Dans la pile qui devient vertigineuse des livres qui s'empilent sur ma table de chevet, ceux que je pose près de mon lit pour "lecture urgente", j'ai retrouvé, planqué au fond, ce livre que j'ai commencé il y a un bon moment, mais que les circonstances la paresse des lectures faciles de polars m'a fait oublier. Après une journée de 9 heures de corrections (je remets ça demain :-(, j'ai décidé de m'accorder une pleine soirée lecture et oh plaisir, je farfouille, je tombe sur ce livre, je le finis, dans la foulée, éblouie, en diagonale je le relis, et toute groggie, j'écris.
    En 1999 est arrêté Douch, patron à l'époque du régime des Khmers rouges du camp de Tuol Sleng, S 21, surnommé "la machine de mort khmère rouge" par Rithy Panh, le réalisateur du film-documentaire éponyme et saisissant.
    ... la suite ici :
    http://polemos.hautetfort.com/archive/2008/04/29/deux-lectures-sur-les-khmers-rouges.html
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    • Livres 4.00/5
    Par lesitedeslivres, le 23 janvier 2012

    lesitedeslivres
    Un magnifique livre de François Bizot sur le terrible génocide khmers rouges au Cambodge. La première partie retrace son enlèvement et ses 3 mois passés dans un camp de prisonniers, interrogé par le bourreau le plus tristement célèbre aujourd'hui : Duch. La deuxième partie raconte l'arrivée des khmers rouges à Phnom Penh, la vie qui bascule et le retranchement derrière les murs de l'ambassade de France.
    Une écriture splendide qui nous dévoile l'enfer de cette partie de l'histoire du Cambodge. Un livre à lire absolument quant on s'intéresse un tant soit peu à cette partie du monde. Une écriture toute en nuance, pleine de subtilité, une plongée vertigineuse dont on ne ressort pas indemne.
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Citations et extraits

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  • Par lanard, le 03 juin 2011

    - Camarade! commençai-je. Tu parles de l'Angkar comme les moines parlent du Dhamma. Alors, je voudrais te demander cela: y aurait-il chez vous un idéologue qui construit une théorie révolutionnaire en s'inspirant des mythes et des règles de la religion bouddhique?
    Douch était interloqué.
    - Car, enfin, poursuivis-je, n'est-ce pas une nouvelle religion que tu défends? J'ai suivi vos séances d'éducation. Elles ressemblaient à des cours de discipline bouddhique: renoncer à nos attaches matérielles, aux liens familiaux qui nous fragilisent et nous empêchent de nous dévorer totalement à l'Angkar; quitter nos parents et nos enfants pour servir la Révolution. Se soumettre à la discipline et confesser nos fautes...
    - Ça n'a rien à voir: trancha Douch.
    - Il y a dix "commandements moraux" que vous appelez sila, insistai-je, du même nom que les dix "abstentions" (sila) bouddhiques. Le révolutionnaire doit se plier aux règles d'un vinyana, exactement comme le moine observe une "discipline" (vinyana) religieuse. Le jeune soldat touche au début de son instruction un fourniment comprenant six articles (pantalon, chemise, casquette, krama, sandales, sac), comme le jeune moine reçoit une ensemble réglementaire de sept pièces....
    - C'est du délire d'intellectuel! arrêta-t-il.
    - Ce n'est pas tout! Attends, camarade, dis-je en levant la main. Regarde les faits tels qu'ils sont! Dans tout ce que tu me dis, et que j'ai moi-même entendu, on retrouve des thèmes religieux qui viennent du passé: par exemple, l'attribution d'un nouveau nom, les souffrances qu'il faut endurer comme des macérations rituelles, jusqu'au son lénifiant et conjuratoire des formules de Radio-Pékin qui annoncent l'avènement d'un peuple régénéré, né de la Révolution. Bref, les responsables communistes à qui tu rends des comptes veulent soumettre la nation à une mort initiatique.
    Mon grand laïus fut suivi d'un silence obstiné.
    - Camarade Douch! repris-je en levant le ton, sans laisser le temps de reprendre la parole. La détermination des instructeurs qui parlent au nom de l'Angkar est inconditionnelle! Parfois même dépourvue de haine, purement objective, comme si l'aspect humain de la question n'entrait pas en ligne de compte, comme s'il s'agissait d'une vue de l'esprit... Ils accomplissent mécaniquement, jusqu'à l'extrême, les directives impersonnelles et absolues de l'Angkar. Quant aux paysans qui passent sous votre contrôle, ils sont purement et simplement soumis à une sorte de rite purificateur: nouvel "enseignement" (rien sutr), une nouvelle mythologie, vocabulaire remanié qu'au début personne ne comprend. Puis l'Angkar doit être adopté en tant que famille véritable, parallèlement au rejet des parents. Et puis c'est la population qui est divisée en "initiés" et "novices". Les premiers constituent le peuple véritable, c'est-à-dire la partie considérée comme acquise; les autres, ce sont ceux qui ne sont pas sortis de la période de préparation et d'apprentissage, au terme de laquelle seulement ils seront admis dans le camp des premiers et acquerront le statut supérieur de citoyen accompli. Dois-je continuer?
    - Ca n'a rien à voir! répéta Douch. Le bouddhisme abrutit les paysans, alors que l'Angkar veut les glorifier et bâtir sur eux la prospérité du pays bien aimé! Tu attribues à des idéologues fantômes de savantes élucubrations qui n'appartiennent qu'à toi. Le bouddhisme est l'opium du peuple. Et je ne vois pas pourquoi nous irions puiser notre inspiration dans un passé capitaliste que, tout au contraire, nous voulons abolir! Lorsque nous aurons débarrassé notre pays de la vermine qui infecte les esprits, poursuivit-il, lorsque nous aurons l'aurons libéré de cette armée de lâches et de traîtres qui avilit le peuple, alors nous reconstruirons un Cambodge solidaire, uni par de véritables liens de fraternité et d'égalité. Il nous faut d'abord bâtir notre démocratie sur des bases saines qui n'ont rien à voir avec le bouddhisme. la pourriture s'est infiltrée partout, jusque dans les familles. Comment veux-tu faire confiance à ton frère, quand il accepte le salaire des impérialistes et utilise leur armes contre toi? Crois-moi, camarade Bizot, notre peuple a besoin de retrouver des valeurs morales qui correspondent à ses profondes aspirations. La Révolution ne souhaite rien d'autre pour lui qu'un bonheur simple: celui du paysan qui se nourrit du fruit de son travail, sans avoir besoin des produits occidentaux qui en ont fait un consommateur dépendant. Nous pouvons nous débrouiller seuls et nous organiser nous-mêmes pour apporter à notre pays bien-aimé un bonheur radieux.
    - Consommateur? fis-je en écarquillant les yeux. Je ne me souviens pas que les pêcheurs de Kompong Khleang utilisaient beaucoup de produits importés... Je ne comprend pas de qui tu parles, si ce n'est peut-être de toi, camarade. Ta grand-mère te choyait-elle à ce point? susurrai-je sur un ton malicieux. En revanche, je sais que vous, vous êtres totalement dépendants! Vous êtes tombés dans un piège en embrassant la cause des Nord-Vietnamiens. Ils utilisent vos hommes pour avancer sur le front d'une guerre qui n'est pas la vôtre. Vous êtes armés par les soviétiques, vos discours sont fabriqués par Pékin, vos chants et votre musique - qu'accompagnent désormais le tambourin, le violon et l'accordéon - n'ont plus rien de khmer! Est-ce cela que tu appelles l'"intégrité nationale" et la "souveraineté" du peuple?
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  • Par lanard, le 03 juin 2011

    Plusieurs soirs par semaine - tous les les soirs quand il ne pleuvait pas -, les gardiens se réunissaient pour une confession collective. Douch n'y participait pas. Je fus le témoin privilégié de ces cercles qu'ils formaient, assis par terre, sous la direction d'un , où l'homélie militante alternait avec la comptine.
    - Camarades, commençait le plus âgé, faisons le bilan de la journée écoulée, pour corriger nos fautes. Nous devons nous nettoyer de ces péchés à répétition qui s'accumulent et constituent un frein à notre Révolution bien-aimée. ne vous en étonnez pas!
    - Moi, disait le premier, je devais aujourd'hui remplacer la tige de roton,au nord de la première baraque, qu'on utilise pour faire sécher le linge. Je n'ai encore rien fait... à cause de ma paresse.
    Le président de séance hochait la tête en fronçant le sourcil, sans sévérité, voulant seulement montrer combien il était dure de combattre l'atonie, si naturelle chez l'homme, quand il n'est pas porté par de solides convictions révolutionnaires. Sans rien dire, il passait au suivant, en plissant le bout de ses lèvres dans sa direction pour le désigner.
    - Moi, faisait celui-ci, euh... je me suis endormi après le repas, oubliant d'aller vérifier que les bambous d'urine dans les baraques avaient tous bien été vidés...
    Quand chacun avait parlé à son tour, on passait à l'étape suivante, que l'aîné introduisait en ces termes:
    - L'Angkar bien-aimé vous félicite, camarades, pour ces aveux, si nécessaire au progrès de chacun. Tentons maintenant sans crainte, afin que nos action puissent resplendir à jamais, d'aider notre frère à mieux discerner ses propres erreurs, celles qu'il n'a pas confessées, parce qu'il n'a pas su les voir. Qui veut s'exprimer?
    Un des plus jeunes leva le doigt. L'éclat de son beau visage, percé d'yeux profonds, laissait voir, comme chez le sergent du pont, des gencives marbrées dont les taches violettes s'étendaient jusqu'au fond du palais. C'est le plus gentil de nos surveillants. Il s'attardait parfois, le soir, après m'avoir passé la chaîne, à me poser des questions sur Phnom Penh et sur la France.
    - Cet après-midi, commença-t-il, je suis entré par surprise dans le dortoir: j'ai vu le camarade Miet dissimuler quelque chose dans sa couverture.
    - Menteur! s'écria l'accusé. Je n'ai rien caché, j'ai simplement voulu...
    D'un signe de tête, le responsable avait déjà envoyé quelqu'un fouiller le hamac du coupable. Le jeune Miet pleurait. Le chef glissa le cahier dans sa chemise sans l'ouvrir; il ferait son enquête plus tard. Un autre pris la parole...
    Ces séances d'"instruction" (le mot employé était celui d'"éducation religieuse", "rien sot", emprunté au bouddhisme) faisaient régner la suspicion entre les gardiens; ils n'hésitaient pas à s'accuser mutuellement de n'importe quoi, dans le seul but de recevoir un compliment de Douch. La délation est le premier devoir du révolutionnaire. On cité l'exemple de jeunes gens qui aimaient la Révolution à ce point qu'ils n'avaient pas craint de dénoncer leur père et leur frère...
    En zones libérées, l'obligation d'endoctrinement commençait à s'instaurer pour les tous les enfants dès l'âge de huit ou neuf ans. Ils partaient en stage de formation, et souvent, à cause des déplacements rendus difficiles et des bombardements, ne revenaient plus. Placés sous l'autorité d'un instructeur, ils suivaient une discipline très stricte. l'ascendant que ces jeunes esprits subissaient alors de leur maître prenait des formes irrésistibles.
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  • Par lanard, le 03 juin 2011

    J'avais connu à Srah Srang un de ces paysans fiers, libres comme l'oiseau, toujours par monts et par vaux, aimé et respecté - il était réputé pour ses dons de chanteur arak (sa voix arrivait mieux qu'aucune autre à faire entrer les génies du sol dans le corps d'un médium) -, qui s'était un jour distingué par l'une de ces funestes réactions.
    Un groupe de cinq hommes, vêtus d'un costume noir et portant le krama autour du cou - seul le plus âgé était armé d'un revolver -, avait fait son apparition et s'était rendu dans la sala contruite à la sortie du village, sur l'ancienne digue du baray oriental, face au temple du Prè Rup qu'on voyait de loin. Ils s'y étaient installés pour quelques heures, indifférents au toit de chaume détérioré par les pluies et défoncé par l'accumulation des gousss du vieux tamarinier qui le surplombait. Personne n'avait encore vu de Khmers rouges, et la nouvelle de leur arrivée s'était vite répandue. Ils offraient des cigarettes aux gens qui passaient devant eux et qu'ils appelaient "camarades". Après ce premier contact, ils étaient revenus quelques jours plus tard et les habitants, inquiets, leur avaient apporté du thé et du bétel, leur proposant même de quoi manger; ce qu'ils avaient refusé. Utitlisant l'entremise d'un marginal du village, un homme mal inséré, aigri et avide de changement, qui avait trouvé avantage à leur parler dès le premier jour, ils firent savoir que tous les chefs de famille étaient tenus de se présenter et d'entendre ce qu'ils avaient à dire. Une vingtaine de personnes, presque seulement des femmes, étaient venues, conduites par le chef du village. Le discours, truffé de néologismes incompréhensibles, avait commencé sur des poncifs idéologiques, pour aboutir à une demande d'aide que chaque famille devait fournir à la Révolution. Le village devait remettre un certain nombre de sacs de riz, avec autant de charrettes et de zébus qu'il en fallait pour le transport. Les attelages seraient rendus. Dans la semaine, et après bien des discussions, le tribut avait été collecté, et le chargement emporté par les Khmers rouges, de nuit, Mais les charrettes avec leurs boeufs restèrent sur place, à l'endroit où, ils avaient été abandonnés, près de Phnom Bok, à trente kilomètres. Les paysans partirent en groupe les récupérer, et notre chanteur retrouvé la sienne cassée. Furieux, il jura qu'on ne l'y reprendrait plus et que le Révolution devrait désormais se passer de lui!
    Quinze jours plus tard, un message portant son nom arriva au village. Il se rendit à la convocation et ne revient jamais...
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  • Par lanard, le 03 juin 2011

    Douch ne faisait qu'exécuter les décisions de l'Angkar. Le condamné était emmené en forêt, sans avoir jamais eu connaissance du jugement. Si d'instinct il flairait le péril imminent, la consigne était de lui répondre par des mots d'apaisement. Le lieu d'exécution n'était pas très éloigné, mais on n'entendait jamais rien: Thép affirmait que l'arme était un bêchoir ou un gros bâton.
    C'était un principe général de cacher la vérité mais, plus que de mensonge, il s'agissait ici d'un objectif moral; éviter le plus longtemps possible le spectacle affligeant de la panique. Les bourreaux mettaient leur point d'honneur à repousser au maximum le moment de honte où le condamné, pris d'un irrésistible affolement, se laisse aller à des sanglots pitoyables, à des spasmes pathétiques. Ils niaient l'évidence même lorsqu'ils faisaient creuser sa fosse au malheureux. Ils savaient aussi que, passé ces instants terribles, le sujet, pendant les secondes qui précèdent le choc fatal, se fige docilement. Dans les exécutions collectives, quand les prisonniers, côte à côte, attendent leur tour à genoux, déjà tout est joué. Le corps s'amollit, le cerveau se brouille, l'ouïe se perd. Les ordres sont alors criés; il ne s'agit plus que de consignes pratiques:
    - Restez immobiles! Penchez la tête! Il est interdit de rentrer la nuque dans les épaules.
    Les Khmers rouges connaissaient instinctivement cette loi du fond des âges et l'utilisaient sans chercher à comprendre: l'homme s'occit plus facilement que l'animal. Est-ce un effet tragique de son tragiquement de son développement intellectuel? Combien de crimes auraient tourné court s'il avait pu mordre jusqu'au bout comme le chat ou le cochon!
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  • Par lanard, le 03 juin 2011

    J'avais horreur de communiquer en français avec des Khmers: les phrases me semblaient plates, vides de sens, parce que ce ne sont pas seulement les mots qui diffèrent d'une langue à l'autre, ce sont aussi les idées qu'ils traduisent, les façons de penser et de dire. Je ne pouvais rendre dans ma langue ce que j'avais à expliquer à mon bourreau. Les liens qui étaient en train de s'établir entre nous dépendaient totalement de notre capacité à nous comprendre, sur une terrain commun; et ça ne pouvait se faire que dans sa langue.
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La grande librairie 06/10/2011 sur France 5, François Bizot parle de son nouveau livre "Le silence du bourreau"











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